Dans le nouveau contexte, le statut d'exilé que les trois intellectuels roumains se verront obligés d'assumer jusqu'a la fin de leur vie, s'averera pour chacun d'entre eux un fardeau difficile a porter, au moins au début. C'est ce que leurs journaux intimes - que nous avons analysés tour a tour dans les trois dernieres chapitres du présent ouvrage - laissent entendre, témoignant, selon le cas, soit d'un véritable autisme et incapacité de communiquer avec l'Autre et la société d'accueil (chez L. J. Constantinescu), soit d'une terrible peur de la violence de l'Histoire (chez V. Horia), soit finalement d'une détermination farouche d'oublier le passé roumain, si chargé de douleur (S. Stolojan). Toute cette pléiade de sentiments négatifs - exprimant de façon paradoxale la volonté versus l'impossibilité de rompre avec ses origines - aboutira dans le cas de chacun de trois diaristes exilés a un moment de crise profonde, précurseur d'une nouvelle étape dans leur évolution identitaire. Le rôle de ce moment critique - peu importe s'il coincide avec la Guerre de Corée (le cas de L. J. Constantinescu), l'écriture d'un roman a succes (V. Horia) ou le retour temporaire chez soi, apres presque trente ans d'absence (S. Stolojan) - c'est d'aider l'exilé a "sortir de la nostalgie du pays" d'origine, pour etre ensuite capable de "se laisser in-formé" par le pays d'accueil. Selon Perla Serfaty-Garzon, ce réaménagement identitaire prouve que pour celui décidé a le vivre de maniere exemplaire, l'exil "n'est pas un projet de coexistence avec la culture d'accueil", mais bien "une vision d'accueil en soi de cette culture" . Regardé sous cet angle philosophique, le statut d'exilé en terre occidentale "acquis" par nos trois sujets apres 1945 s'avere etre un statut privilégié, favorisant non pas l'insucces et des lors, la résignation, mais bien l'ouverture vers d'autres horizons culturels avec son corollaire - la renaissance intérieure, et, par conséquent, un véritable accomplissement intellectuel et professionnel dans les domaines qu'on leur avait interdit de pratiquer chez eux (la jurisprudence, dans le cas de Leontin Jean Constantinescu ou la littérature, dans celui de Vintila Horia) ou qu'ils ont découvert a cause / "grâce" aux conditions difficiles imposées par l'exil (le métier d'interprete de conférence, dans le cas de Sanda Stolojan). [page 8]