Éthique et mémoire

    A partir de l'année 2000, j'ai organisé pour les étudiants participants au cour sur le Goulag roumain (que j'enseigne ? L'Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca) dix excursions documentaires, informationels au Mémorial des Victimes du Communisme et de la Résistance, de Sighet. En sept années, j'ai vu et revue le Mémorial avec presques 500 étudiants. 100  de ces étudiants on revue par eux-m?mes, deux ou trois fois, le Mémorial de Sighet.

    Quel type de mémoire serait adéquate, stratégique, pour rendre les jeunes sensibles ? la récupération de l'histoire récente de leur pays? Il est évident qu'une mémoire stricte de la souffrance, unemémoire émotionnelle, n'intéresse plus nécessairement les jeunes générations et ne peut plus ?tre une sorte d'accroche qui constitue une captatio benevolentiae, pour que les jeunes s'intéressent ? la récupération de l'histoire de la Roumanie. ? la limite, ce qui pourrait intéresser (mais pour cela aussi nous avons besoin de diverses stratégies d'attraction et adaptation au mental des jeunes) serait unemémoire historiqueinformative. Cependant, pourquoi ne pourrions-nous pas avoir une mémoire qui agence le côté émotionnel avec l'information, une mémoire éthique, une mémoire morale, qui ne devrait pas ?tre justici?re, revancharde - parce que ce n'est pas de cela qu'il s'agit; nous n'essayons pas de faire aucun lynchage par de telles propositions de mémoire ! Cette mémoire éthique pourrait ?tre, en fait, une mémoire guérisseuse, qui contienne des éléments de thérapeutique sociale, humaine et politique; et  je pense surtout aux réactions des étudiants avec lesquels j'ai eu des contacts pendant les sept années depuis quand j'enseigne un cours sur le Goulag roumain; ensuite, j'ai également ? l'esprit les excursions documentaires que j'organise chaque printemps au prison de Gherla et notamment au Mémorial des Victimes du Communisme et de la Résistance, de Sighet. Chaque fois j'étudie les réactions des jeunes, car elles sont variées et nuancées : de l'émotion, de l'indifférence, de la répulsion, de la compassion, de la solidarité. Les jeunes gens perçoivent de mani?re adéquate, de point de vue historique et intellectuel-rationnel, les informations présentées dans le musée et ils éprouvent au moins une minime émotion devant les objets confectionnés par les détenus politiques dans les prisons, parce que ceux-ci ont quelque chose de plus qui le rend ? ingurgitables ? au niveau de la mémoire de la souffrance, c'est-?-dire ces objets sont tangibles. Les jeunes qui visitent le Mémorial de Sighet se trouvent dans le rôle de Thomas l'Incroyant, par conséquent ils ont besoin de toucher les ? plaies ? et les ? blessures ? de ceux qui ont souffert, celles-ci étant plus clairement assumées par l'intermédiaire de ces objets conservés de l'époque de la détention politique. Il n'est pas recommandable qu'on attire l'attention des étudiants qu'ils doivent faire preuve d'empathie avec le passé de leur pays, parce que ce serait la chose morale ? faire ou qu'une émotion envers ce passé serait nécessaire. L'émotion, si elle existe, et ? Sighet elle existe, vient de soi et elle ne doit pas ?tre provoquée ? dessein. J'ai observé que l'une des choses qui les touchent assez, au Mémorial de Sighet, est un savon reçu par une détenue politique de la part de son mari, sur lequel ce dernier avait réussi ? égratigner un ? je t'aime ?, de sorte que sa femme, emprisonnée, puisse recevoir ce message d'amour. J'ai noté que bon nombre de mes étudiants restaient autour de ce savon exposé dans une vitrine, commentant avec émotion et étonnement le message d'amour y écrit, ou bien précisant : ? C'est de cela qu'on a besoin, de choses palpables, de détenus politiques qui viennent nous raconter, quelque simple ou terrestre que leur histoire soit, et non qu'on nous tienne des discours intellectualistes sur la question de la souffrance et de la mémoire. ? Ce savon n'avait pas été vu par les gardiens vigilants, car sinon on l'aurait détruit, les gardiens qui contrôlaient les colis reçus par les détenus s'assuraient qu'il n'y ait pas de messages subversifs ; or, un  ? je t'aime ? représentait un tel message subversif, inadmissible. Cet homme avait énormément risqué quand il avait écrit ? sa femme qu'il l'aimait ENCORE. C'était un geste essentiel, de mémoire, de résistance, d'éthique. Mes étudiants me confessaient que de tels vestiges de la mémoire les captivent, qu'une telle éthique les intéresse, de tels objets, de petites croix confectionnées en os, des dictionnaires en miniature, des pendentifs en os ou ce terrible savon d'amour, comment puis-je le nommer autrement ?

    Le cours théorique sur le Goulag roumain que j'enseigne est toujours secondé par la participation d'anciens détenus politiques qui discutent avec les étudiants. Parfois, les anciens détenus politiques me reprochent : ? Pourquoi venir parler devant les étudiants ? Ils n'ont qu'? lire mon livre et ils vont en apprendre tout. ? Alors j'essaie de convaincre ces anciens détenus politiques que leur présence en chair et os devant les étudiants est essentielle. C'est pourquoi je leur dis toujours : ? Venez dire votre histoire devant les jeunes. Tout simplement, rien de sophistiqué, ne leur dites pas de théories compliquées. Raconter comment vous étiez v?tus, ce que vous mangiez, quelles discussions vous aviez dans la cellule, si l'on vous a battu, des choses tout simples. Combien d'heures vous dormiez, quelles chaussures vous aviez, quelles maladies, si vous avez jamais essayé de tromper les gardiens et les autorités, des choses de ce genre. ? En écoutant ces témoignages en direct, les étudiants ont acc?s ? une sorte d'attouchement, de palpabilité crédible, véridique de la souffrance.

    J'ai travaillé avec des petits groupes d'étudiants qui ont voulu avoir une mémoire. En quel sens ? La question que je pose presque toujours aux étudiants concerne leur motivation pour le cours respectif et pour l'excursion documentaire au Mémorial de Sighet des Victimes du Communisme et de la Résistance. Lors de la premi?re entrevue, quand je présente le contenu du cours, je leur demande pourquoi ils ont voulu y participer, pourquoi ils ont opté pour ? Et la plupart des réponses sont du genre : ? Parce que j'en sais déj? quelque chose et je veux en apprendre davantage, ce sujet m'intéresse ? ou ? Parce que je n'en sais rien et je veux savoir de quoi il s'agit lorsqu'on parle de ce sujet? (le Goulag roumain) ; il y a, bien s?r, des explications du genre ? Parce que mon grand-p?re ou quelqu'un d'autre de la famille a été détenu politique ou a subi telle situation de répression. ? Il y a aussi d'autres qui ne disent rien et sur lesquels j'apprends plus tard, assez longtemps apr?s, qu'ils avaient un parent qui avaient fait partie de la nomenclature ou de l'appareil de répression (m?me seulement administratif). Ces étudiants, quelque peu solitaires, assistaient au cours parce qu'ils voulaient apprendre pourquoi leur p?re -d'habitude c'est de la figure du p?re qu'il s'agit - avait fait partie du syst?me respectif et s'était comporté avec obédience devant la dictature communiste.

    Nous discutons surtout sur ce que la souffrance a représenté. Beaucoup d'étudiants disent : ? Pour nous, il est tr?s difficile de comprendre comment ces gens ont été battus, comment ils devaient s'humilier pour un bout de cigarette, comment on les maltraitait, etc. ? C'est au Mémorial de Sighet que leur perception devient plus claire.

    Souvent, la question de la mémoire et la recherche d'une mémoire adéquate qui puisse calibrer le passé récent (dans la conscience des jeunes) de mani?re utile et morale est également discutée par les analystes du Goulag roumain, notamment par les historiens. Quelle serait la modalité la plus appropriée d'engager une sorte de récupération, voire thérapeutique, de l'histoire roumaine récente ? La plupart des historiens comptent sur l'explicitation d'une mémoire de la souffrance. Moi aussi, je compte sur une telle mémoire. Il y a, cependant, d'autres perspectives ou options. Certains parient sur une mémoire ironique, mais informationnelle (détruisant le communisme ? travers ses mythes et sous-mythes) ou m?me sur une mémoire apprivoisée. Il existe des voix qui consid?rent que nous avons affaire ? des générations qui ne veulent plus récupérer leur passé récent. Des générations qui ne veulent plus qu'on leur inculque ou qu'on leur impose une mémoire de la souffrance. Des générations qui, en général, ne veulent plus savoir ce que le communisme a été et quelles ont été les horreurs créées par l'isme respectif. Je crois, cependant, que c'est nous, les analystes du phénom?ne en question, qui devons chercher une solution amiable et concrétiser une mémoire fonctionnelle, de sorte qu'elle soit acceptée (et non rejetée comme étant tendancieuse, parti-prenante, etc.) par les jeunes. C'est la seule solution valable pour qu'ils soient pr?ts ? récupérer et assumer le passé récent du pays o? ils vivent (ou, plus exactement, o? il est arrivé qu'ils naissent et vivent).

    Je crois que le type de mémoire qui pourrait rendre les jeunes réceptifs serait avant tout une mémoire de la résistance, car elle pourrait constituer plus clairement et plus exactement un support pour l'idée concr?te de mémoire éthique. Il existe, donc, non seulement une mémoire de la souffrance, mais aussi une mémoire de la résistance et de la survie décente ou m?me héro?que, dans des conditions extr?mes, ? la limite. Ce que j'explique aux étudiants et ils comprennent et acceptent est la chose suivante : quand on enseigne ces questions, il ne s'agit pas d'une mémoire furieuse, colérique, mais d'une mémoire récupératrice, y inclus ? valeur thérapeutique. Par conséquent, il existe, ou il devrait exister, une mémoire liée ? l'idée de sacrifice, tant qu'elle a existé en Roumanie. Pourquoi ne serait-elle pas transmise et transmissible aux générations suivantes?

    Traduction par Maria Matel