Prémisse

    La cuisine est un espace fermé, o? on peut se sentir chez soi, m?me si elle ne nous appartient pas, grâce a son décor fait de quelques objets primaires qui ne peuvent pas manquer. C?est un territoire culturellement associé au monde féminin, un territoire de la sécurité, qui peut jouer aussi le rôle d?une marque d?identité régionale et ethnique. Et quand celui qui cuisine est un homme, comme mon sujet, cuisiner peut devenir un fort signe identitaire.

     L?homme que j?ai interviewé le 5 avril 2007 c?est mon p?re, âgé de 60 ans. Il vit depuis 38 ans ? Oraviţa, une des villes les plus représentatives du Banat. Je l?ai choisi non seulement parce qu?il représente l?autre par excellence dans un domaine traditionnellement féminin, mais surtout en raison de son appartenance ? une région différente, l?Olténie. Je connaissais depuis longtemps son opinion négative sur la cuisine du Banat, et j?ai donc trouvé que ce clivage pourrait ?tre tr?s significatif pour la façon dont les oppositions des pratiques gastronomiques servent ? délimiter des espaces mentaux et ethniques mélangés aux niveau de représentations.

Le contexte

      Mihai Nănău, né ? Rătezi, un petit village pr?s de Godinești, une localité du district Gorj (au nord de l´Olténie), part en jeune âge faire ses études. Il doit vivre dans un internat et ainsi, il doit aussi apprendre ? cuisiner. En 1976, ? 22 ans, apr?s avoir fini l?Institut Mineur de Petroșani, spécialisation topographie, il est transféré ? Oraviţa, un petit, mais ancien centre minier et culturel du Banat, transformé, pendant le régime communiste, en une simple colonie ouvri?re. Il y épouse Elisabeta, qui est d?origine hongroise, provenant d?un village du district Bihor. ? cause du travail de son p?re, Elisabeta arrive a Oraviţa en 1969, ? 14 ans.

      Mihai travaille ? Sasca, une mine pr?s d?Oraviţa jusqu?en 1998, quand il doit partir ? la retraite. Le couple ach?te une maison ? Ciclova, une commune situé ? 3 km de la ville. Il y habite depuis sept ans, en s?occupant de la culture de la terre et de l?élevage du bétail, tandis que Elisabeta reste ? Oraviţa pour son travail.

La conversation

      J?ai d? insister un peu pour convaincre mon p?re ? me donner cette interview. Il parle beaucoup, d?une mani?re détendue, il s?intéresse ? tout ce que se passe dans le village, il connaît tous les cancans, toutes les histoires familiales des habitants, mais quand il se trouve dans un cadre de discussion intime et qu?il doit parler de lui-m?me sans se rapporter ? un autre collectif, il devient évasif et préf?re le silence ou bien il dévie la discussion. En effet, notre dialogue ne commence pas comme une histoire conversationnelle[1], mais comme une typique histoire de vie: il me semblait qu?il ne parlait pas avec moi, ou pour moi, sa fille, mais pour un autre qui n?etait pas présent et qui ne le connaissait pas. Donc il sent le besoin de commencer par évoquer ses études, au lieu d?indiquer seulement sa profession et de se présenter, comme je lui avais demandé.

      Nous avons parlé dans la salle ? manger, dans une ambiance famili?re, relaxée. Ma m?re était dans la chambre ? coucher, qui se trouvait ? côté de la nôtre et m?me si elle n?avait pas participé directement, il était impossible d?éviter son intrusion ? un moment ou un autre.

La narrativité

      J´ai imaginé une interview comme une liste de questions et de réponses br?ves, car j?étais intéressée en premier lieu par la question gastronomique, mais j?ai préféré lui accorder un délai avant d?arriver ? cette question. La narrativité ne manque pas, ? témoignage qu´il raconte sert ? structurer, parmi les divers rôles que le narrateur se charge d?interpréter,  son univers mental, sa liaison avec le temps et le monde environnant.

      Le sujet raconte son histoire selon trois modes: le premier est celui de son autoprésentation, le second régit la description des recettes et des habitudes festives, le troisi?me enfin prévaut lors de l?épisode du repas funéraire.

     La premi?re séquence a une fonction phatique, dont j?ai parlé. La seconde fait fond sur une structure séquentielle, qui doit ?tre respectée afin de communiquer un message clair, intelligible et utilisable par l?autre. La troisi?me est une histoire ?qui rév?le un univers de représentations et convictions mentales, ? la lumi?re desquelles les événements de sa propre biographie sont lus et interprétés. Ces événements font souvent partie de la catégorie des anecdotes, mais ils reçoivent une signification dans le contexte plus vaste du récit, de la logique narrative ou symbolique dont ils font partie?[2].

      Le troisi?me épisode est un vrai rite de passage, qui le m?ne ? travers une épreuve publique de compétence, vers la condition de connaisseur de l?art gastronomique et vers l?accomplissement personnel. A la mort de sa m?re, il prépare un repas funéraire pour les vieilles femmes de son village. Il mentionne aussi un dialogue badin et en m?me temps provocateur: ? hol?! Vous ne mangez pas de la viande, formidable! // Non, car nous nous sommes rassasiés avec du riz, nous avons aimé le pilaf de riz! Car il est du Banat ![3] ?.  La claire épreuve de son succ?s a été le fait que les femmes ont mangé tout le riz et ont laissé la viande, un aliment consommé pendant les f?tes ou les occasions spéciales, un aliment utilisé pour améliorer le saveur des plats, nettement supérieur au riz quant ? sa valeur nutritive. Ne pas manger de la viande représente généralement, dans les collectivités traditionnelles, un indéniable geste d?admiration pour la mani?re de cuisiner, car, comme Otilia Hedeșan m?avait dit pendant une discussion, pour la communauté en question, la viande est bonne en elle-m?me, peu importe comment on la cuisine. Le caract?re ? bon ? de ce qui accompagne la viande est en revanche un effet purement culturel.

      Les vieilles sont doublement les juges de ces qualités culinaires: elles sont femmes et elles fréquentent depuis longtemps ces déjeuners organisés apr?s la mort de quelqu?un. En accord avec le sch?me mythique, mon p?re avait préparé tout seul les plats, selon une recette étrang?re, ce qui prouvait sa supériorité. Ses talents avaient été reconnus dans un domaine typiquement féminin (les hommes ne cuisinent pas dans le monde traditionnel), en s?imposant aux yeux de sa collectivité comme celui qui arrive d?un autre monde, une sorte de maître du go?t, image avec laquelle il s?identifie m?me quand il est au Banat.

Manger et ses oppositions

      Le discours de mon p?re concernant la nourriture et les pratiques culinaires suit un sch?me de base structuré selon les oppositions: alors/? présent ; l?Olténie /le Banat ; tu/eux ; que j?avais parfois sans ménagement introduit dans mes questions, pour l?inciter ? parler. En lisant l?interview, j?ai constaté qu?il introduisait, ? partir de mes questions, d?une mani?re directe o? indirecte, d?autres oppositions: le dimanche/les f?tes; lui/sa femme (il cuisine mieux qu?elle, mais il n?a pas la patience de faire des gâteaux) ; le Banat/l´autre monde.

Pour le sujet, la différence culinaire entre le Banat et l?Olténie est marquée par les oppositions suivantes : l?eau-de-vie/ le vin;  les gâteaux/le cozonac (une sorte de grande brioche), les gogoși (une sorte de beignet soufflé),/les cr?pes; la soupe/le  potage; la farine/ les légumes;  la vegeta (une sorte de condiment salé, base des légumes desséchés d?origine Serbe)/ les verdures; la farine et la vegeta/ la viande; les pommes de terre/ le chou et l?haricot; le consommé de mouton/une sorte de rago?t de mouton; les sarmale (une sort de boulettes de viande hachée, enveloppées dans des feuilles de vigne ou de chou) avec beaucoup de vegeta et de la viande trop grasse/les sarmale qui ont un bon go?t, ? base de viande de qualité; le boudin doublement cuit/le boudin cuit une fois; le lard trop salé/le lard un peu salé; le lard tr?s utilisé dans tous les plats/la non utilisation du lard. Pour lui, il est important, surtout quand la mati?re utilisée est la m?me, de mettre en évidence les différences et de souligner ainsi son identité.

      Mais il y a une autre opposition, plus importante dans l?économie du texte, celle entre la cuisine hongroise et la cuisine du Banat et d?Olténie. Le sujet mentionne peu sa belle-m?re, sauf pendant les moments les plus importants : il cuisine avec de la cr?me, il prépare un bon zakouski comme elle, sa confiture et son compote durent grâce ? elle. Mais son conseil le plus important concerne les vermicelles: elles doivent ?tre bouillies séparément et ensuite mises dans la soupe, qui reste ainsi claire, limpide. Cet aspect compte beaucoup, car la soupe est considérée par le sujet comme un plat festif, qui ne doit pas manquer pendant les occasions spéciales, par exemple lorsque ses enfants rentrent de Timișoara. Lorsque vers la fin de l?interview le sujet affirme, qu?il avait appris tout de sa belle-m?re, cette affirmation peut sembler exagérée, mais pour le sujet, elle est plus que justifiée.

      Manger et les jeux identitaires

      L?identité peut ?tre vécue comme quelque chose qui est imposé de l?extérieur, une ?chose? qui se manifeste quand elle entre en contact avec une ?autre?, différente d?elle. Selon les dictionnaires, c?est un ensemble de caractéristiques qui sert ? trois opérations : déterminer la spécificité d?un ?tre, le distinguer parmi les autres et rendre possible sa reconnaissance. En appliquant cette structure élémentaire, il devient évident que l?identité personnelle du sujet se configure ? travers le cuisiner : il s?agit d?un homme qui apprend la préparation de la nourriture par nécessité pendant son adolescence; il continue ? cuisiner m?me apr?s son mariage ; le fait qu?il cuisine le rend distinct et facilement reconnaissable dans une communauté traditionnelle.

      Les aspects de l?identité régionale, sa structure diffuse, sont mis en évidence par les significations du ? chez nous ?: ?dans ma famille?, ?chez moi en Olténie,?, ?chez moi dans le Banat?. L?impression de confusion, due ? cette identification plurivoque, refl?te une caractéristique de l?identité, qui se manifeste pendant des situations particuli?res de crise, des situations qui exigent la prise d?une position bien précise.

      Mon p?re n?accepte pas la cuisine du Banat, parce qu?il ne se sert pas des recettes locales, il a trouvé une technique culinaire plus que satisfaisante. Ce refus n?est pas le signe d?une volonté de conservation d?un caract?re régional (il ne cuisine pas comme en Olténie), mais de l?identification ? une image d?héros civilisateur, image qui répond au besoin d?affirmation et de confirmation de soi m?me[4].

Bibliographie

De Singly, François, Blanchet, Alain, Gotman, Anne, Kaufmann, Jean-Claude, Ancheta și metodele ei, Iași, Polirom, 1998.

Hedeșan, Otilia, Exerciţii de etnologie. După teren în Caiete de teren I Torac, Metodologia cercetării de teren, Novi Sad, Editura Fundaţiei Române de Etnografie și Folclor din Voivodina, 2006.  

Laplantine, François, Descrierea etnografică, Iași, Polirom, 2000.

Lévi-Strauss, Claude, Mitologice, I, Crud și gătit, București, Babel, 1995.

Mihăilescu Vintilă, Fascinaţia diferenţei, București, Ed. Paideia, 1999.

Van Gennep, Arnold, Riturile de trecere, Iași, Polirom, 1996.

Vultur, Smaranda, Postfaţă, la  Memorie și identitate, în (coord Smaranda Vultur) Lumi în destine, București, Nemira, 2000.



[1]Le concept d?histoire conversationelle, a été utilisé dans la bibliographie roumaine par Sanda Golopenţia. Apud Otilia Hedeșan, Exerciţii de etnologie. După teren în Caiete de teren I Torac, Metodologia cercetării de teren, Novi Sad, Editura Fundaţiei Române de Etnografie și Folclor din Voivodina, 2006. L?histoire conversationnelle est une conversation entre deux individus pendant une longue période de temps. Sanda Golopenţia commence ? l?étudier ? partir de l?ambiance familiale (comme une conversation entre les membres de la famille), amicale o? d?inimitié. Elle arrive ? travers la pratique du terrain ? l?élargissement du context d?utilisation du terme, jusqu?aux situations de conversation qui servent ? la recherche anthropologique.

[2]Smaranda Vultur, Postfaţă, Memorie și identitate, în (coord Smaranda Vultur), Lumi în destine, București, Nemira, 2000, pp.336-337(ma traduction).

[3]Il confesse en suite que la recette n?était pas du Banat, mais hongroise et qu?il la tenait de sa belle-m?re.

[4]V. Vintilă Mihăilescu, Fascinaţia diferenţei, București, Ed. Paideia, 1999, pp.78-128.