Le récipient dans lequel on conserve - et d?o? on sort ? la graisse s?appelle dans le village Gura-Riului blehi. Blechi ? graisse. Le récipient ? graisse a tout d?abord comme vocation de mesurer le temps écoulé pendant l?année, rappelant une clepsydre. Mais c?est un instrument de mesure avec lequel on peut négocier - une horloge interactive, pour s?exprimer dans les termes d?aujourd?hui. Et, en ce sens, il est moins implacable, il est m?me ? sa mani?re plus tolérant qu?elle. Les choses sont plus nuancées et le niveau o? se trouve ? un moment donné la graisse dans la jarre mesure en fin de compte la sagesse, la modération, l?habileté de la femme ? gérer la quantité, ? estimer la consommation de la famille pour que la graisse ne finisse pas, qu?elle se garde jusqu?au sacrifice du porc suivant.

Il y a déj? quelques bons mois qui se sont écoulés depuis le moment o? le liquide br?lant, couleur d?ambre, a été mis ? l?écart au froid pour reposer et se figer. Sous peu arriveront les batailles ? la liv?che, accompagnées de la menace : ?C?est le jour de Ispas, nous sacrifions un chien gras!? Cela veut dire: prends garde, si jusqu?? la prochaine f?te de Noël, on ne s?est pas abstenu, si on a beaucoup consommé et si le porc est presque fini, on n?a pas d?autre choix que la honte qui consiste ? sacrifier le chien. La femme qui se dirige maintenant vers la jarre ? graisse saura dorénavant qu?au m?me moment, dans une autre cave, une autre femme s?approche du récipient pour faire le m?me geste. Bien qu?elles ne se voient pas, ces deux femmes se confrontent, luttant avec la tentation de plonger la cuill?re en bois plus profondément dans le récipient. Elles vivent dans une mythologie de l?abondance et construisent des utopies fondées sur la conservation de la quantité. L?estime de soi se construit non pas sur le fait de consommer le plus possible et d?exhiber la consommation mais sur le fait de s?abstenir de consommer. Non pas l?ostentation consommatrice mais la confrontation silencieuse des consciences et le geste refréné. Tout ceci nourrit, dans le noir de la cave, le r?ve d?occuper une place dans les hiérarchies sociales. La graisse elle-m?me n?est pas inerte mais semble entrer dans une sorte de dialogue avec celle qui l?utilise. La graisse est en m?me temps un aliment et un milieu de conservation. Elle est tantôt transparente, tantôt opaque, tantôt dure et osant de la résistance, tantôt molle et trompeuse. Quand, au début de l?été, le niveau de la graisse descend jusqu?? mi-hauteur de la jarre, elle semble renoncer ? l?ent?tement avec lequel elle accueillait jadis la cuill?re en bois et se laisse pénétrer et brasser au bon gré. C?est l? que commence le jeu des volumes, car c?est justement au moment o? le récipient trapézo?dal semble s??tre, avec une grande rapidité, vidé ? moitié, qu?on découvre qu?il cache encore une quantité plus grande que celle déj? consommée.

La graisse de la jarre et le lard du garde-manger dicteront dorénavant jusqu?? la fin de l?année avec quelle fréquence le chaudron ? polenta sera descendu du clou, o? il est accroché et mis sur le feu. Et c?est toujours ? ce moment-l?, au début de l?été, que la farine doit ?tre tamisée plus attentivement, car c?est ? ce moment-l? que les vers de farine se multiplient. Et, tandis que les cosses de haricots blanchies peuvent ?tre consommées dorénavant avec moins de restrictions, puisque le nouveau haricot arrivera, l?oignon lui, doit ?tre consommé en priorité car tr?s vite, il ne sera plus bon ? rien.

Si dorénavant la graisse rancie et le saindoux ne sont plus bons que pour le savon, le bouillon de tomate, lui, si on sait le faire, peut ?tre conservé encore longtemps. Peut-?tre que si l?année est pluvieuse, les tomates seront abîmées, elles ne m?riront pas car, ici ? la montagne, les tomates continuent ? rester une rareté.

Il y a des objets qu?on utilise seulement une fois par an ou des objets usés par le temps. Dans certains, le temps est inclus comme valeur. L?écrémeuse, le remplisseur de saucisse ou le broyeur de ma?s, le casse-noix ou le hachoir de viande non seulement facilitent le travail, mais nous m?nent plus vite au résultat. Ce n?est pas un hasard si ces objets ont été acquis d?abord ? ?l?oeil? chez les Saxons des villages voisins, chez ces m?mes Saxons qu?on traite autrement de lourdauds  lents de pensée. Seuls leurs objets, délivrés de toute culpabilité ethnique, deviennent la fierté de tout ménage roumain. C?est toujours aux Saxons qu?on a emprunté le driholz pour étendre la pâte, l?herbleda, l?anc?tre du hachoir de viande et jusqu?aux bacolti, c?est ? dire des bouts de bois ?rapides? coupés menu justement pour permettre de cuisiner vite. Quand les Roumains voulaient trouver un superlatif pour la vitesse, ils l?ont cherché toujours dans le vocabulaire allemand. L?idéal du bon fonctionnement d?un mécanisme c?est que celui-ci doit marcher, rouler ?comme le schnel?.

Quant au pain, le temps pétrit une autre dimension. Le temps doit ?tre forcé ? s?écouler plus lentement pour que le temps du pain soit plus long. C?est ainsi que sont stimulées les énergies créatrices, celles qui mettent en oeuvre et perpétuent exclusivement les technologies efficaces, celles qui rendent le pain aussi productif (on en mange et il ne finit plus) que bon ? manger. De la composition et préparation du levain, en passant par la pâte et la préparation du four et jusqu?au choix du point de dépôt et du mode de conservation, tout vise l?idéal d?une conservation la plus longue possible de la fraîcheur du pain. Et, m?me si entre temps ils se couvre de moisissure ou devient trop dur et immangeable, on trouvera des solutions car une chose est bien connue et respectée: on ne jette pas le pain.

D?autres souvenirs aussi sont liés au four ? pain. C?est ici qu?un chat a failli br?ler vif, un accident qui est resté gravé dans la mémoire des gens. Et c?est toujours dans le four, raconte Popa Ana âgée de 81 ans, que notre m?re nous demandait d?entrer avec une écuelle pour en sortir les fruits mis ? sécher directement sur la brique. Nous faisions semblant de ne pas avoir fini notre tâche et nous y restions ? manger les prunes s?ches couvertes de cendres. Maman criait : Qu?est-ce que vous faites l? ? Sortez-en ? l?instant! Mais nous nous ent?tions ? rester, car nous aimions manger des fruits pleins de cendres. Qu?ils étaient bons!?

Toute une vie, une façon de la concevoir, une narration enti?re est inscrite sur ce vaisselier, haut placé sous la poutre. Il s?agit de la division de la journée en un temps pour la maison et en un temps pour le champ labouré. On peut y lire quelque chose sur le temps, quand on est obligé d?acheter ou de vendre. Le temps de cuisiner pour la famille et celui des événements, plus ou moins heureux, que l?on vit. Le temps du ?maintenant? qui nous oblige ? penser au temps ?? venir? et surtout ? ce qu?on mangera quand on n?aura plus rien. Ces pots, casseroles et marmites, ces vases poussiéreux, n?ont pas bougé depuis des lustres. Et comme les choses se présentent, il est fort possible qu?elles resteront immobiles encore plus longtemps. Il y en a qui disent que ces récipients n?ont plus aucune raison d??tre. Mais, au contraire, c?est justement ? ce moment que leur vocation s?enrichit. Ces marmites soutiennent encore un projet d?existence et témoignent du sens d?une vie, loin de toute utopie et pourtant si pr?s d?elle. Comment comprendre autrement les recherches, la course de cette femme âgée dans tout le village pour trouver encore quelqu?un qui puisse rev?tir, d?un fil neuf, de cuivre, le vieil pot ? chou, son ent?tement ? le ?rafraîchir? pour que, dorénavant ce pot ?tienne? encore bon. Ce n?est qu?ainsi que la vie de ce pot peut passer dans le monde des signes qui ne s?effacent pas, tandis que le corps de l?homme périt comme toutes les choses qui passent.

Le ménage qui résiste comme un écosyst?me en équilibre, doit accorder une égale attention ? tout. On ne peut pas négliger les porcs, comme on ne peut pas non plus négliger leurs maîtres. La chaudi?re ? eau-de-vie est contigüe au chaudron des porcs. Une fois par semaine, il faut bouillir la nourriture pour les porcs. De l?eau-de-vie on doit en distiller tant de fois qu?il en faut et en quantité suffisante, mais non pas trop. Le lien entre les deux n?est que la cheminée ? fumée.

Cette femme n?él?ve plus des porcs et, dans la chaudi?re d?? coté ne distille plus de ?tuica? (eau-de-vie) non plus. La petite porte en fonte de la chaudi?re est elle aussi partie en pi?ces et il n?y a plus personne pour la réparer. Avec le passage du temps, les gens ne sont plus ce qu?ils étaient et m?me les objets perdent un peu de leur fierté d?autrefois.

Le panier rond pour des fruits de bois encore grimper sur les sentiers des fraises ?- sert maintenant ? contenir de petits objets innutils, le tout accroché ? une poutre.

La cuill?re en bois au manche long, tant qu?elle est neuve, on peut l?utiliser pour le blé. Si elle vieillit elle ne servira plus qu?? distribuer la nourriture aux porcs.

Au-dessus des deux, chaudi?re et chaudron, j?ai aperçu ce support ? pots. D?s que je me suis mise ? le photographier, la femme, anticipant ma demande, m?avertit qu?elle n?a pas l?intention de s?en séparer, ajoutant que d?autres gens, des muséographes, était venus le chercher. J?avoue que moi-aussi j?avais pensé d?abord qu?un tel objet, restauré, pourrait ?tre mis en valeur dans un musée. Et puis, dans un débarras, je suis tombée sur un panier allongé. ?La balançoire de la poupée? m?expliqua la femme. Au fond, j?aurais pu passer outre. Je ne cherchais que des pots ? cuisiner donc j?aurais pu passer outre. J?aurais pu facilement m?en détacher si je n?avais pas su que cette femme seule n?a jamais eu dans sa maison des fillettes qui balancent des poupées. J?ai compris que la balançoire était vraiment celle de la poupée que cette femme de 81 ans avait elle- m?me été jadis.

Comme tous les objets restés seuls, comme les gens solitaires, cette petite balançoire vide enferme en elle-m?me un autre temps. C?est l? que dorment le temps de ce qui ne s?est jamais passé et le temps qui est ? venir.