Je vais me borner ? vous présenter  - pour le pur plaisir du récit - quelques pains rituels d?un village quelconque du bord du Danube, que j?ai découverts par hasard pendant une recherche de terrain sur un th?me compl?tement différent. Une vieille femme était en train de préparer la pâte de pain. En fait, c?était la professionnelle du village : elle s?occupait des colaci (pains rituels pour les parastases ? les offrandes pour les f?tes des morts). Elle était connue comme la ? Capitareasa ?, et en un premier moment j?avais cru qu?elle avait été femme de capitaine. J?appris peu apr?s que son nom venait du mot cap (t?te en roumain), vu que les pains qu?elle préparait comme offrandes étaient des t?tes. Mais avant de vous parler de cette coutume encore vivante aujourd?hui et pas seulement dans ce village, je vais tenter de vous présenter une sélection (sans prétention d?originalité) d?exemples de rites et de croyances concernant le ? pain vivant [1]? présents dans diverses régions du pays, y compris souvent dans les villes.

Les colaci doivent ?tre préparés par une femme ? pardonnée ? ? iertata - , une vieille qui n?a plus ses r?gles. D?habitude c?est ainsi que les choses fonctionnent dans les villages roumains : elle devient la professionnelle du village. On a ainsi des professionnelles des lamentations des morts, des professionnelles des mets de noces ? socacite -, des sages-femmes professionnelles etc., ce qui contredit le stéréotype répandu selon lequel dans le monde traditionnel tout le monde fait tout.  Dans notre cas, cette vieille femme fabriquait aussi les cierges pour les morts.

Dans l?axiologie du Bien, le pain constitue la norme de la f?te ; l?entrée dans le temps de la f?te est toujours marquée par la présence du pain rituel. Tout commencement ritualisé est marqué par le pain symbolique. M?me dans les communautés qui ne consomment pas quotidiennement du pain, qui se nourrissent de mamaliga ou de pain de ma?s, les f?tes sont obligatoirement marquées par la présence du pain.

Le sacrifice du pain est un geste symbolique qu?on retrouve dans pratiquement tous les cérémoniels du cycle de la vie de l?homme, de la naissance ? la mort, mais aussi dans ceux du cycle de la nature. Manger ce pain signifie participer ? ce cycle et en bénéficier en conséquence.

Il faut préciser que la richesse des pains rituels est un phénom?ne typique des plaines du Sud et de l?Est de la Roumanie, habitées par des agriculteurs, plutôt que des collines ou montagnes de la Transylvanie.

Je n?insiste pas sur la substitution symbolique de l?homme par le pain, du sacrifice animal par le sacrifice du blé, du sang par des accessoires rituels de couleur rouge etc., parce que tout cela est bien connu. En revanche, je tiens ? souligner que ces comportements sont non seulement encore pratiqués de nos jours en Roumanie, mais que les formes des pains continuent ? se développer, devenant plus complexes faisant référence ? des contextes plus récents. Cette sorte de cannibalisme symbolique est mise en ?uvre ? l?intérieur des communautés rurales contemporaines, qui sont encore structurées en fonction des voisinages et de la parenté. C?est de cette mani?re qu?on mange symboliquement ses anc?tres et ses parents. En fait, c?est le pain rituel qui restaure périodiquement les liens symboliques ? l?intérieur des groupes : par exemple, chaque fois qu?on fait des pains rituels, on garde un petit bout de pâte levée, qu?on va utiliser comme ferment pour la prochaine fois. Cependant, lorsqu?on prépare une pâte pour un enterrement, pour une femme qui n?a pas eu des enfants, ou pour un anc?tre qui a tué quelqu?un, on ne garde pas de bout de pâte. Par ailleurs il est permis et m?me recommandé de pr?ter un peu de cette pâte mise de côté, mais seulement aux parents ou aux voisins proches. De cette mani?re on partage avec eux l?énergie symbolique du pain. 

Les prescriptions et proscriptions de la mentalité collective traditionnelle font que m?me au quotidien le pain est l?objet de précautions spéciales ; par exemple, il ne doit pas ?tre posé ? l?envers sur la table (croyance présente aussi dans les villes), il ne doit pas ?tre coupé avec un couteau mais doit ?tre rompu ? la main. Enfin, s?il reste des morceaux de pain apr?s le repas ? ce qui est rare - on ne doit pas s?en défaire en dehors de la maison, parce que ce faisant on perdrait les forces vitales. 

Pour passer aux images de terrain que je vous ai promises, je vous propose une énumération non exhaustive des rituels de consécration par le pain rituel encore pratiqués dans les campagnes : on pétrit la pâte de pain dans l?auge (covata-albie-capistere) en bois qui est aussi utilisée comme berceau pour le bébé ; on place un pain dans le berceau pendant la premi?re nuit d?apr?s la naissance, pour ne pas laisser les mauvais esprits s?y installer ; on rompt un pain rond sur la t?te de l?enfant lors de son premier anniversaire ; le premier pain issu d?une nouvelle récolte est donné ? manger ? un enfant, pour qu?il grandisse ; chaque seuil d?âge est marqué par un regard vers l?avenir, vu par le trou d?un pain rituel rond ? celui de l?enfant ? 3 ans, de la mariée lors du cort?ge de noces, des s?urs de sang qui veulent ?tre assurées de se revoir dans l?Au-del?. J?ajouterai encore l?arbre du mort orné de pains rituels en forme des parties du corps, ou encore le pain fait et partagé en famille pour les anc?tres oubliés : appelé l?uitata ? l?oubliée ? il a l?apparence d?une forme humaine sans yeux ; et ainsi de suite. Les noms des pains rituels (colaci) confectionnées pour les f?tes des morts sont des homonymes des diverses parties du corps : t?te, main, paume, mains croisées, épaules, hanches. Vous allez voir que le point de départ de toutes les formes de pain est le modelage de la pâte en boule ou en serpent.

PHOTOGRAPHIES :



[1]La pâte ? levure est la mati?re du ? pain vivant ?, alors que la pâte non levée est la mati?re du ? pain mort ?.