C?était en hiver, au milieu des années 80. La Roumanie sombrait dans le froid, la faim, le mensonge. Je travaillais ? la biblioth?que de l?Université de Timisoara. Notre décision de quitter le pays -  mon mari est allemand et toute sa famille se trouvait déj? en Allemagne de l?ouest, o? ma belle m?re est d?ailleurs née - a eu une conséquence immédiate : on nous a démis tous deux de nos fonctions. Du jour au lendemain, mon mari s?est retrouvé sans travail .Quant ? moi, je n?ai plus eu le droit d?enseigner. On m?a cependant proposé de travailler ? la biblioth?que. Pendant quelques mois, j?ai été chargée d?ouvrir les paquets contenant les nouveaux livres qui arrivaient. Je ne pouvais ni les lire, ni les feuilleter. Plus tard, on me fit la faveur de les enregistrer. Cela se passait dans un grand bureau o? travaillait une dizaine de personnes, pour la plupart des femmes diplômées. Parmi elles, se trouvait une ancienne sportive; étudiante, elle avait joué dans une équipe de handball qui avait remporté le championnat national. Elle avait été la maîtresse de l?ancien recteur de l?Université, on lui connaissait des liaisons avec différents autres professeurs et on la soupçonnait de travailler également pour la Sécuritate. ? une époque o? critiquer publiquement, ? haute voix et ? maintes reprises, la situation misérable dans laquelle se trouvait le pays pouvait entraîner des persécutions allant jusqu?? la perte de la liberté, elle osait le faire sans craindre ni subir aucune conséquence. Son programme de travail était plus flexible que le nôtre, dans les relations avec le directeur de la biblioth?que c?était elle qui ? menait la barque ?. De temps en temps, sans aucune raison évidente, elle offrait des petits ?festins ? aux coll?gues, des plats dont la plupart des ingrédients étaient ? cette époque introuvables. Lorsque, parmi les livres qui devaient ?tre enregistrés, se trouvaient aussi des livres de cuisine, elle se mettait ? lire certaines recettes ? haute voix. Le texte, m?me quand il s?agissait de la préparation des plats traditionnels, prenait alors un caract?re fabuleux, en raison aussi de l?impossibilité de trouver, pendant les derni?res années de la dictature, et surtout en hiver, une bonne partie des ingrédients.

La situation dans laquelle je me trouvais il y a plus de vingt ans, ressemble ? celle décrite  par Roland Barthes dans son essai ? Cuisine ornementale ?. Evoquant la revue Elle, les plats nappés que la publication offrait ? la vue de ses lectrices, Barthes constatait qu?il s?agissait d?une cuisine supportée par une économie tout ? fait mythique, de ? r?ve ?, une cuisine ? magique ?, le journal s?adressant ? un public provenant de ? milieux ? faibles revenus ?.

Plongée dans de véritables r?veries culinaires par le simple fait d?écouter la lecture de ces recettes, j?oubliais, comme d?ailleurs mes coll?gues de la biblioth?que, la faim qui creusait l?estomac, une faim amadouée par le souvenir du go?t que les bons petits plats familiers, la cuisine de maman, avaient gravé dans ma mémoire .

Cet épisode, lié aux derniers mois d?hiver passés en Roumanie, a resurgi presque violemment ? la surface de mes souvenirs pendant la lecture d?un livre qui a fait aussi l?objet d?un scandale en Allemagne. Il y a un an, Günter Grass a publié ses mémoires sous le titre ?En épluchant l?oignon?. Ce n?est pas la premi?re fois que le lauréat allemand du Nobel de littérature recourt ? un terme ?gastronomique? pour donner un titre ? ses écrits. Il suffit de penser ? son roman ?Le turbot?, ? son po?me ?L?aspic de porc?, sans parler de ses dessins o? pommes de terre, poissons, anguilles et champignons constituent de vrais motifs.

Mais c?est en épluchant l?oignon, légume redouté pour son effet ?lacrymog?ne? et prisé dans la cuisine du ? terroir ?, que l?auteur avoue pour la premi?re fois dans son ?uvre qu?il a servi vers la fin de la guerre, alors qu?était encore adolescent, dans les Waffen SS. Cet aveu tardif, fait par quelqu?un qui s?était érigé par son engagement civique et politique et par son ?uvre, en instance morale de la nation, a déclenché une forte temp?te médiatique. On a reproché entre autres ? l?auteur le fait d?avoir consacré dans ses mémoires plus de pages aux souvenirs liés aux cours de ? cuisine pour débutants ? enseignés dans le camp américain des prisonniers de guerre allemands qu?? la description des circonstances et ? l?explication des raisons de son enrôlement dans la division ? Frundsberg ?.

Le  cahier programme de la  maison d ?Edition Steidl  qui publie l??uvrede Grass, a reproduit  pour annoncer la parution des ? mémoires ?   juste  un fragment du chapitre dédié aux leçons de cuisine données par  un ? maître ?  , un ? chef ? dont les ? identités ? multiples  étaient liées ? l?espace de Europe centrale et du sud-est.   De taille haute, d? allure ? apostolique ? , les sourcils  touffus, les cheveux crépus, son physique  n?avait rien de ? soldatesque ?.  Tantôt originaire de Bessarabie, tantôt de  Banat, la carri?re  gastronomique  de ce ? maître cuisinier ?  ? la   fois réel et imaginaire aurait culminé par son engagement en tant que ? Chefkoch ? au cél?bre Hôtel Sacher a Vienne apr?s des stages ? Bucarest et Sofia, puis ? la cour d?un conte hongrois ? Szeged et ? celle d?un autre,  ?  Zagreb . De toute mani?re , il  aurait pratiqué ses talents  de cuisinier dans une  ? Europe  ? ,   multiculturelle ,   o? pas seulement les ? plats nationaux,    tr?s différents les uns des autres ,  comme s?ils étaient coupés par la tr?s fine lame d ?un couteau,   finissaient par  ?  s?entrem?ler ??      Grass mélange  ? son tour  dans ses mémoires le  souvenir  des faits réels aux fantasmes et ? la fiction?

 Tout cela sur   fond de   ? grande faim ?,    détenant un rôle   mnémotechnique   essentiel  dans l?élaboration du texte . La faim  s?empare de son moi comme  quelqu?un qui ? occupe une maison vide ?, la faim ? le ronge ? ,  sa force est augmentée par  le ? vide de l?estomac ?  ,  l?auteur se demande  si cette ? Magenleere ?, si ce creux  pourrait ?tre comblé   ? ? posteriori ? avec des ? miettes ? de pensées, avec l? émoi? Immédiatement apr?s la guerre, quand  les soupes  ? caritatives ?  inodores et insipides avaient calmé cette faim  élémentaire, il sera rongé par la faim érotique et   ? l?appétit de l?art ?. 

Quant ? l ?oignon, légume qui ne peut pas tromper la faim mais qui donne du go?t  aux plats ? nobles ? tout comme aux modestes et fades repas des pauvres,   Grass lui  conf?re  une ? forte ?  fonction métaphorique,  renforcée par   deux opérations rituelles :  tantôt  il  ? coupe ? l?oignon -  opération radicale et violente -  tantôt (dans la majorité des cas, comme le titre du livre l?indique d?ailleurs )  il l?épluche,  ? feuille par feuille ?.          Il y a  d?ailleurs dans les 500 pages  du livre de Grass plusieurs illustrations exécutées ? la sanguine ,     reproduisant    les différents stades   de la dissection?

On retrouve  fréquemment dans  la cuisine allemande ce légume ,   surtout  ? l?état cru,   accompagnant  la charcuterie, les viandes ? fumées ?, les poissons,  détail  qui  confronté au  triangle culinaire de Lévi-Strauss, dévoilerait  quelque chose sur le caract?re de cette cuisine ? endog?ne ? maintes fois évoquée par Grass  dans son livre.

Le souvenir des  visites rendues ? Grosstante Anna ,  qui habitait avec  sa  grande famille dans une de ces villes libres   pr?s de la fronti?re  polonaise une tr?s petite maison,  offre ? l?auteur  l?occasion  d? évoquer  les produits  du terroir : ?Käsekuchen (Gâteau au fromage blanc)   Sülze (Aspic)   Senfgurken (Cornichons ? la moutarde)   Pilze (Champignons) ,  Honig (Miel),   Backpflaumen (Pruneaux)  , Hünerklein (Abats de poule),   Magen, Herz, Leber ,  Süsses und Saures (du sucré et de l?aigre)   mais aussi  Schnaps, ? gebrannt aus  Kartoffeln ?  . Tous ces produits ou  ? plats ? étaient  servis ? en m?me temps ? aux hôtes  et on riait et on pleurait ? la fois ?. 

Entre les aliments et les plats ? lourds ? étalés  sur la table  chez Grosstante Anna et le petit morceau de madeleine, presque immatériel,  que tante Léonie  offrait au petit Marcel le dimanche matin a Combray,      apr?s l?avoir trempé dans  son   infusion de thé  ou  de tilleul, il y a   ? des mondes ? , il y a le clivage entre  l?esprit de finesse et  l?esprit géométrique, entre  les vertus d?esprit aptes ? rendre   ?  un plat    consommé  m?me dans  une quantité infime , , ?homéopathique ?   la force de ? porter sans fléchir, (?) l?édifice immense du souvenir ? , et entre  cette  ? rage du nombre ?, de la quantité ,  comme Ernst Jünger qualifiait les habitudes culinaires des allemands.

 En effet, quelle  différence entre le morceau de madeleine, entre  son arôme délicat  m?lé au parfum de tilleul et    l?oignon  , épluché feuille par feuille,  humide, suant sa  forte  odeur qui fait  couler les larmes par le seul secret chimique de sa composition?

  Et pourtant ,  la madeleine et l?oignon  détiennent tous les deux  ? peu pr?s la m?me fonction catalytique   dans les réactions fantasmatiques de la mémoire qui finissent par sédimenter le texte?   

L ?épisode des   leçons de cuisine pour débutants ? für Anfänger ?   reste dans les mémoires de Günter Grass   un des  meilleurs  exemples de la   métamorphose  d?une sensation , la faim ? en  un  élément qui met en marche les mécanismes de la récupération du    passé.   Or, c?est la faim   qui engendre les  fantasmes, une faim  que ? la lecture des  livres ?   ne pouvait  pas ? apaiser ?  (    constatation faite par le p?re de l?auteur , celui ci étant  le propriétaire d?un petit magasin de ? denrées  coloniales ?)  .  Et c?est toujours la faim ,  malgré  la nostalgie des ? plats spirituels ? qu?elle éveillait , qui pousse  le jeune prisonnier de guerre  dans le camp américain    ?  opter pour le cours ? abstrait ? de cuisine et non pour l?étude de la Bible  .  Ayant perdu les deux cahiers o? il avait  noté les  conseils  du Chefkoch dégradé  par  la guerre et la captivité    au statut de ? Gulaschkanone ? (cuisine roulante)  , Grass  rel?gue ? l?imaginaire  et ? la mémoire   la fonction de refaire les  leçons de ? cuisine ? , de décrire  le  ? one man show ? , les gestes,  la pantomime  culinaire que le ? chef ?   offrait ? ses disciples torturés par la faim. Ils avaient  peurque leur ? maître ?  métamorphosé en ? sadiste ?  ne leur  explique  comment préparer les plats les plus exquis de la cuisine allemande  et cosmopolite: ? Tafelspitz zu Meerrettichsahne ?, (B?uf bouilli  ? la cr?me de  raifort) ? Hechtkloeschen ? (Quenelles de  brochet) ? Schaschlikspiessen ?, (Brochettes)  ? Getrueffeltem Wildreis und glasierter Fasanenbrust zu Weinkraut ? (Riz sauvage  truffé et poitrine de faison  ? la choucroute).

Mais  surprise !  Le ? Chefkoch ? qui,   s?il était  invité aujourd?hui ? table avec les critiques  littéraires   par l?auteur    devenu  cél?bre,  aurait pu  convaincre sans aucune  difficulté ses convives de ? la force  miraculeuse  de l?imagination de   créer      des plats   sur du papier blanc ?  ,     c?est lui qui a   décidé de divulguer   ? ses prisonniers  affamés d?autrefois     les secrets d?un des  domaines  les plus traditionnels de la cuisine allemande ( réputé pour sa propension carnivore ) ? savoir , la préparation du porc :  ? Heut, bittscheen, nehmen wir Schwein durch ? !(Aujourd?hui, s?vous plaît,  on  prend un peu de cochon) .  

Et en effet , sur  plusieurs pages, Grass reproduit ?  de mémoire  ?   les explications   de son maître,    regrettant beaucoup  la perte des cahiers o? il aurait  tout noté, ce qui aurait   donné un supplément de ? crédibilité ?,  de vraisemblance,  ? son histoire.  L?imagination va remplir  le trou crée par l?absence des documents, en occurrence , des   cahiers o?  le jeune Grass aurait noté les précieuses recettes?

Ce qu?il avoue avoir aimé le plus , c?était de varier l?origine  du ? Chefkoch ?  : tantôt  il était né dans le Banat hongrois, tantôt a Cernowitz, la ville  natale de Paul Celan qui s?appelait ? cette époque l? Antschel?Et si   la Bucovine n?était pas le pays du ? Chef ?     il restait la Bessarabie  avoisinée?

Ce  cuisinier  miraculeux,     se substitue  parfois ?  l?alter ego de l?auteur . Ainsi l?auteur s?imagine   avoir  eu comme invités ? table            Willy Brandt, Olaf Palme, Bruno Kreisky , les trois mages de la socio-démocratie européenne  des années 70, ou bien le  couple baroque   Andreas Gryphius  et Martin Opitz?et, pourquoi pas ?   Montaigne,  le jeune Henry de Navarre ?La conversation aurait tourné autour de  la Nuit de Saint Barthélémy,    des petits  ? malheurs physiques ?  ou  encore des  qualités d?une soupe au coq  comparée  a une soupe de poisson .  Mais quel qu?ait été l?invité ? cette table, le  plat principal : Die Schweinekopfsuelze?  préparé  suivant les conseils du ? Chefkoch ? aurait été la ? pi?ce de résistance ?.

Un  beau jour  le Chefkoch  disparaît,  commandé  par les américains ? un niveau supérieur,  aux services du général Patton. Mort dans un accident, le m?me général aurait pu ?tre la  victime  d?un empoisonnement. L?arrestation   de son cuisinier tout comme des deux autres  personnes suspectes,   augmente tout d?abord  la sensation  de faim  du ? moi narrateur ?  et, par un mécanisme compensatoire ,   alimente  ensuite     le    scénario d?un policier, d?ailleurs  jamais  écrit,    mettant en jeu les stratégies de la guerre froide. Plus tard, en pleine guerre froide, Grass   commence ? comprendre   que  sans le savoir ou plutôt sans vouloir le savoir, il s?est  fait complice pendant son adolescence, pendant son appartenance ? la Waffen  SS,   ? un crime  que le temps ne pouvait diminuer , qui ne sera jamais   pardonné.  Apr?s la faim c?est  la honte  qui   commence   ? creuser  la conscience de l?auteur. ? La faim  a été passag?re, mais la honte? ?(p. 221).

 Cette association inattendue entre la faim et la honte  sous tend comme un structure de résistance  l?édifice des mémoires de Gunter Grass . En 1958,  l?auteur part ? la recherche des traces de  sa ville perdue.  La biblioth?que   municipale  est restée  intacte,    elle a survécu  ? la guerre et aux bombardements. L?auteur y entre et s?imagine avoir ?  nouveau quatorze ans. Il retrouve sa ?kaschubische ?  Grosstante Anna, dont la maison sent toujours le lait caillé et  les champignons séchés?

C?est  l?  qu?il prend la décision  de mettre sur le papier   tout ce qui lui est arrivé    jusqu?? la parution en 1959 de son   roman ?  Die Blechtrommel ?  - ? Le Tambour? ?. Dorénavant, il n?a vécu ? que d?un livre ? l?autre ? , gardant dans son imaginaire tout un monde  riche en personnages.  Mais il ne ressent plus ? le plaisir  de raconter leurs histoires et puis, il n?a   plus d?oignon ??

Épilogue :Les  fonctions  métaphoriques  que l?oignon   joue dans l?économie du discours de la mémoire chez Günter Grass    n?ont pas  pu  emp?cher  le virage de mes propres pensées, pendant   la lecture  et naturellement,  apr?s,  vers certains  idées que   Ernst Jünger a  formulées dans son volume d?essais  ? Annäherungen ? visant la civilisation  du vin et de la bi?re. La virage  s?est fait aussi    vers la définition que Pascal donnait  ? l?esprit géométrique  et l?esprit de finesse  dans  le ? Discours  sur les passions de l?amour ? ?Mais  ? côté de cette approche livresque,  l?esprit du temps et  la  mode ouvrent une autre voie d?acc?s, on pourrait dire ? hédoniste ? aux mémoires de Günter Grass. Il s?agit de la découverte  que les allemands ont fait dans les derni?res décennies, d?un domaine  qui traditionnellement ne faisait pas l?objet  d?un savoir  théorique et expérimental au del? de la tradition de la ? Gutbürgerliche  Küche ?. Maintes émissions ? la TV avec ou sans public,  des interviews intellectuelles réalisées autour de la casserole, des calendriers  littéro-culinaires,  de biographies culinaires (Cassanova ? la Carte) ,  enfin la    traduction presque instantanée   en allemand d?un nouveau genre     ? hibride ? de livres  o?   fiction littéraire ,  historie de vie    ou m?me   réflexion philosophique se m?lent ? la cuisine , tout cela a    profondément changé les préférences du public. En  ne publiant dans le cahier programme de sa maison d?édition annonçant    la parution des mémoires de Günter Grass  que seul un fragment du   chapitre ? Mit Gästen zu Tisch ?, Steidl savait que cette ouverture hédoniste de l?écriture grassienne  assurerait  un  énorme succ?s de vente . Le terrible aveu fait par  l?auteur  ?  en   épluchant l?oignon ? n?était qu?annoncé , il n?était    pas ? nommé ?  dans le m?me cahier programme?Ce qui est arrivé  dans le mass média allemand  apr?s le lancement officiel des mémoires de Günter Grass  dans les librairies , c?est  déj? une  autre histoire,   beaucoup  plus compliquée que les cél?bres  ? querelles  d?Allemand ?.

Rodica Binder, Deutsche Welle , Bonn