LE  DERACINEMENT                                                                                                               1978  mars

Apr?s ?tre restée, j'ai éprouvé la premi?re crise désespérée de mal du pays: crise de dor.

La séparation de tout ce qui faisait auparavant le cadre de ma vie - famille et amis, formes et mouvements, sonorités, couleurs, parfums, et les paroles par lesquelles je nommais et avec lesquelles j'appelais - ce n'est pas l'éloignement de quelque chose qui, attaché ? moi, mais extérieur, s'en détache, laissant ? la place une coupure nette, qui va se cicatriser, comme celle d'un bistouri. Il y a des blessures, dans l'âme, des endroits qui saignent, d'o? ont été arrachés des morceaux ; famille et amis, formes et mouvements, sonorités, couleurs, parfums et les paroles qui nomment et qui appellent, étaient ? la fois autour de moi et en moi, faisaient partie de moi et, avec d'autres et d'autres encore, me constituaient, étaient moi. Je ne me suis pas déliée de quelque chose, mais quelque chose a été enlevé de moi, et je ne suis plus enti?re. Ce soupir qu'il m'est difficile de réprimer, c'est le gémissement des lambeaux qui restent.

C'est cela le dor : une partie de l'?tre  périt et par la douleur tu découvres, de par cette absence, qu'il y a eu autrefois en toi des espaces inestimables, indispensables et en m?me temps  irremplaçables. Je souffre physiquement : je ne peux dormir, je ne peux manger, j'ai de la peine ? respirer, comme si l'air était raréfié.

Non pas: "o? es-tu, mon pays ?!", mais : " suis-je ?!  o? ?! ", car des parties de moi ont disparu ! L'herbe et l'arbre qui manquent faisaient partie de moi-m?me, de ce moi que j'ignorais quand il était entier, comme on ignore la santé avant de l'avoir perdue (peut-?tre, aussi ignorent-ils leur liberté les hommes libres aupr?s de moi).

c'est le mois d'avril...

...et quand je me réveille, j'entends les oiseaux gazouiller comme chez nous, et je tiens les yeux fermés ; une minute, deux, trois... Quand j'ouvre les yeux, quand je regarde autour de moi :

                          Qu'est-ce que je fais ici !?

C'est le mois d'avril et les arbres de la rue ont reverdi comme chez nous... Mais qu'est-ce que je fais ici !?

le lendemain

Solitude. Sans v?tements qui me prot?gent dans le grand froid du monde.

Je trouve de l'affection seulement dans les paroles muettes des lettres. Besoin d'un regard, d'une voix qui me confirment que j'existe. Mais la voix et le regard manquent et moi je me tais.

fin avril

Arrachée aujourd'hui brusquement du sommeil par l'absence de mon climat affectif, comme par une révélation soudaine et douloureuse, comme par une maladie grave, qui me consume.

Cela fait plusieurs jours que je n'ai  échangé de paroles avec personne. L?-bas, j'avais ma famille, mes amis. Les amis passaient souvent chez nous ; une discussion, des conseils ? prendre ou ? donner. Ici, personne ne passe chez vous. Et si tu demandes un conseil, on te répond : "c'est ? toi de voir".

L?-bas, quand je sortais en ville, j'apercevais dans les rues, dans les bus, ? la biblioth?que, des visages connus, des personnes qui communiquaient avec moi, avec lesquelles je communiquais, ne serait-ce que par un simple sourire, la joie de nous revoir et apr?s des décennies d'enseignement, il était probable que je rencontre des étudiants o? que j'aille dans le pays. Aujourd'hui, ? Paris, mon besoin d'offrir et de recevoir de l'affection rencontre le vide. Etrang?re ? tous. Je sentais comme le prince Mychkine : "Ce qui m'oppressait affreusement, c'était la sensation que tout m'était étranger. Je comprenais que l'étranger me tuait."

Telle la respiration - inévitable, irrépressible, incessante - la question crie en moi :

               Qu'est-ce que je fais ici ?!

Un temps, je pourrais encore trouver dans le souvenir des traces de l'affection qui me nourrissait autrefois ; ou en me regardant dans le miroir : il y a l? une image vers laquelle se sont dirigés nagu?re des signes de bons sentiments, de tendresse, de confiance, ces signes doivent ?tre imprimés, d'une mani?re ou d'une autre sur mon visage. Mais des heures peuvent venir de maladie, et elles viendront, sans faute, celles de la vieillesse, et je ne découvrirai plus dans le miroir une image sur laquelle se soient posés des regards affectueux, car les changements du corps m'auront surprise dans la solitude, et je verrai un visage que personne n'aura regardé avec une tendre inquiétude.

Je cherche de l'air ? respirer dans les lettres que je reçois de mes anciens étudiants, qui se trouvent, comme moi, parmi des étrangers. C'est juste maintenant que je comprends mon erreur chaque fois que j'ai retardé ou que j'ai négligé d'écrire ? ceux qui étaient seuls. Maintenant, quand je lis avidement chaque ligne reçue, je voudrais retourner dans les années disparues, et pouvoir écrire les lettres que je n'avais pas menées, ? leur terme, de la pensée ? l'acte. 

Infantile et pitoyable me semble la froideur de l'ironie !

mai

Place d'Italie..., La Défense... La grande métropole - d'immenses distances, si on veut les parcourir ? pied; on n'arrive vite que si on marche sous terre.

J'entends tout le temps une rumeur sourde, un grondement mécanique.

Je regarde du haut d?un huiti?me étage et j'ai l'impression de voir une maquette qu'un enfant innocent aurait prise pour jouer : il a inversé les proportions et il a mis des tas de grands bâtiments ? côté de quelques arbres qui semblent fragiles devant les constructions.

 

De temps ? autre - marchant dans la rue, montant un escalier, lavant du linge - je m'arr?te, immobile : ma soeur ne vit plus. Je n'arrive pas ? le croire.

La pensée de ce qu'elle a pu endurer dans son corps et dans son âme fait saigner mon coeur, qui s'étend de quelque part sous le front jusques aux genoux.

juin

J'essaie de conserver mon équilibre entre les opinions contradictoires que j'entends, quelques mois apr?s ?tre restée, sur mes perspectives d'immigrant. Venues parfois d'une m?me personne, ces opinions contradictoires reproduisent, tel un écho tardif, certaines de mes propres craintes, que, en me décidant ? rester, j'avais réussi ? hiérarchiser ; j'en avais neutralisé une partie, j'avais appris ? vivre avec les autres. Mais aujourd'hui le spectre de l'insécurité me hante et je ne peux le repousser.

une semaine plus tard

Crise aiguë de sciatique - je ne peux bouger. Je me dis que si je guéris, je saurai lutter contre les peines de l'âme.

juillet

Il a plu ce soir.

Chez nous, apr?s une forte pluie, je sortais sur le seuil de la maison et j'aspirais l'air ; son parfum me disait quel serait le temps du lendemain. En été, je regardais l'horizon d'un certain côté et je savais si venait l'orage.

Ici je regarde en vain le ciel, je ne déchiffre pas ses signes et je prends chaque jour un parapluie.

Je ne suis pas touriste et je ne cherche pas les différences. Je cherche des signes que mon âme puisse comprendre.

ao?t

Dans ma petite chambre, je suis avec : les murs, le lavabo, la fen?tre, le réchaud et le reste qui, depuis quelques mois, m'accueillent, quand je tourne la clef et j'entre. Personne ne demande comment fut ma journée dans le monde étranger. Je ne raconte ? personne comment cette journée fut. Je ne pose de questions ? personne sur sa journée. Avant de quitter la chambre ou quand j'y retourne, il n'y a pas de paroles, ni de regard, ni de sourire, ni de geste qui s'adressent ? moi. Et je n?ai pas le téléphone.

La peine de mon âme, d'une esp?ce enti?rement nouvelle, je la tais.

Déracinée; je ne suis nulle part  -  comme si je n'étais pas; comment ?tre apr?s avoir perdu son ?tre ? quelle disposition pourrais-je avoir, quand je n'ai plus ma place ? Peine inconnue ? celui qui ne l'a pas éprouvée, et difficile ? communiquer, car difficile ? comparer avec une autre peine.

 

Le prix que je paye pour la chance  -  incertaine jusqu'? l'instant de son arrivée  -  que ma fille sorte : la joie certaine des heures que j'aurais passées  aupr?s d'elle et qui s'enfuient loin d'elle, devenant des semaines et des mois.

          Qu'est-ce que je fais ici ?

Des années passeront, je m'adapterai, elle viendra. J'attends que ces années passent, je les veux rapides, parce que je les entrevois vides, mais ces années que je peux faire l'erreur de vider moi-m?me, pour les avoir souhaitées rapides, sont du temps, du temps irréversible, mon temps ; et le seul que j'aie ; le temps de ma vie.

30 septembre

Dimanche dernier, j'ai parlé avec les miens au téléphone: ma fille vient de sortir de l'hôpital. Et je ne suis pas aupr?s d'elle ? la soigner, la caresser, saisir au vol ce qu'il lui faut, avant qu'elle prenne la fatigue de le demander. J'attends, ? une distance que je ne saurais parcourir, d'apprendre comment elle va.

           Pourquoi ne suis-je pas avec elle ?!

Et devant elle, il y a la fatigue - démarches, allées et venues, contradictions, efforts - comme cela se passe avec ceux qui demandent un  passeport. Une nouvelle inquiétude est entrée dans mon âme et s'est glissée ? côté de l'espoir. Mon coeur est tendu et toutes mes pensées s'en vont l?-bas.

1er octobre

Dans la biblioth?que, j'ai fermé quelques instants le livre et j'ai noté, afin que cela soit clairement mis de côté, comme un résultat acquis apr?s une longue et rigoureuse analyse que je ne dois plus reprendre : "Je ne pouvais pas agir autrement."

Et pourtant ! mon affectivité a oublié presque tout ce qui m'a déterminée ? rester. Le mal de l?-bas devient abstrait. Concret, vivant, clair et présent est ce qui me manque. Ici, maintenant, quand je sais que je suis restée, et que le coeur est déchiré par le déracinement, cette souffrance actuelle fait oublier l'autre souffrance, éprouvée l?-bas, d'un déracinement moins apparent, mais essentiel et autrement douloureux.

Nécessité aiguë, torturante, que je ne peux soumettre ? la raison, d'y retourner ! Envie d'aller ? l'aéroport, de monter dans le premier avion direction Bucarest. Besoin irrépressible, comme doit ?tre le réflexe de se jeter de l'étage pendant un incendie . Ne plus prolonger, arr?ter tous ces tourments, quelles que soient les conséquences.

R*** a la bonne idée de me donner ? lire, comme rem?de, des journaux du pays : La propriété socialiste, source du progr?s du pays, Bilan fructueux ?..., Une nouvelle et brillante réussite de l'agriculture socialiste,  Et son âge c'est l'âge du pays et de tout notre peuple..., et  des pages enti?res couvertes de leurs photographies ...

Les doutes s'apaisent et revient le courage.

toujours octobre

Quand j'étais ? Bucarest, s'il faisait beau et que j'avais quelques heures de libres, j'allais dans le parc, les passer sur la pelouse et sous les arbres. Apr?s ?tre restée, mes yeux ne voyaient dans les jardins de Paris que du gravillon et j'avais soif de verdure. Il y a quelques mois, je me plaignais ? T*** :

- Je ne vois pas un brin d'herbe dans cette grande ville, qui étouffe la nature !

- Chaque exilé a l?impression que l'endroit o? il vit le déracinement aurait étouffé la nature - m'avait répondu T***. Un jour, j'ai rencontré un Grec établi au Canada et qui soupirait : "Partout il n'y a que des arbres et de la verdure... O? es-tu mon pays de rocs et de sables!??

Apr?s un temps, T*** m'a amenée dans un parc; nous avons discuté sans hâte, en regardant la pelouse et les arbres, les feuilles et le lac.

Depuis, quand il fait beau et que j'ai quelques heures de libres, je les passe dans un parc, sur la pelouse et sous les arbres.

 

Bien que, avant de sortir de la maison j'aie étudié le guide de Paris et la carte du métro et que je connaisse exactement le chemin qui m?ne ? la rue X***, parfois, quand je vois un policier, je m'arr?te et lui demande comment je pourrais arriver ? la rue X*** : ce jour-l? ne finira pas sans que quelqu'un me salue, m'écoute et me réponde attentivement, me sourie, peut-?tre.

 

Hier j'ai rencontré par hasard, dans le jardin du Palais Royal, M G***, venu pour quelques semaines en France et je lui ai dit que, s'il souhaitait qu'on se voie, je serais le lendemain ? Beaubourg, o? je travaille ? la biblioth?que. Il y est venu. Au début, il était avec moi froid et distant, comme il l'avait été la veille. Ensuite, il a éclaté, en me posant sa question-reproche:

- Pourquoi n'es-tu pas rentrée au pays ? Pourquoi faut-il que cette partie du monde reste désertée par ses intellectuels ? Et désertée aussi par l'honn?teté, car l'intellectualité authentique ne peut ?tre disjointe de l'honn?teté. Je te comprends, tu as un enfant et tu as voulu le sortir de l?-bas.

Je lui ai répondu que j'avais moi aussi pensé ? ce qu'il venait de dire ; que ce n'était pas facile, c'était une rupture qui faisait mal, mais je ne le regrettais pas ; peut-?tre que, si j'y étais retournée, aujourd'hui je n'aurais pas de mal, mais plus tard, je le regretterais. Et je n'avais pas pu faire autrement.

- C'est cela !  -  éclata-t-il de nouveau  -  toutes les fois, en retournant, j'ai vécu ce regret. Et maintenant, dans deux jours, je reprends de nouveau ce chemin terrible de retour. Je sais par avance ce que je verrai, ce que je penserai, ce que je sentirai ? chaque arr?t du train et comment cela se passera ? la fronti?re. Peut-?tre que demain les Soviétiques vont nous engloutir et que je ne sortirai plus jamais dans ce monde libre et ravissant. Je ne verrai plus ces jeunes charmants  -  me dit-il, regardant admiratif les artistes amateurs de la Place de Beaubourg - mais je ne pouvais pas faire autrement.

1979

le 14 mars

Cette nuit j'ai r?vé que je dormais, quelqu'un que je ne voyais pas me touchait doucement et me faisait un signe, que je ne voyais pas non plus, me laissant comprendre qu'il avait quelque chose ? me dire : "ta fille pleure".

le 11 ao?t, ? Beaubourg

Hier, j'ai cru entendre ici, en biblioth?que, parmi les rayons de livres  -  et j'entendais m?me - sa voix; une certaine voix - grave, délicate, douce - qui accompagne chez elle les paroles de la réflexion et de la tendresse discr?te.

le lendemain

On ne peut demander ? des amis récents un soutien vague, général et sans nom, bien qu?il nous soit nécessaire, tel un ballon d?oxyg?ne ; ils ne sauraient nous le donner, tout comme un levier ne saurait fonctionner sans un point d'appui ; l'aide qu'on demande se doit d'?tre précise, ponctuelle. C'est une donnée de la solitude.