V

EN PARLANT, EN ECOUTANT

1978 - 1979

Je rencontre des compatriotes et je m'en réjouis. Certains se trouvent ici pour un bref séjour, apr?s lequel ils vont rentrer au pays ; les autres se sont établis ? l'étranger.

En parlant, en écoutant, il m'arrive parfois de ne pas comprendre, de poser des questions, de m'en poser.

 

Y*** est choqué que je sois restée ? l'étranger :

- Toi aussi ?! M?me toi... Pourquoi partir ? Parce qu'ils n'ont pas voulu faire inscrire ta fille ? son examen de doctorat ? Pourquoi n'essayez -vous pas de trouver des pistons ? ainsi, ce sera possible !

Je me demande alors pourquoi Y***, lui aussi, est resté.

 

G*** est arrivé de Roumanie pour deux semaines. Apr?s une promenade du soir sur les Champs-Elysées, il rentre, le regard ivre d'images - paradisiaques, parce qu'inattendues dans le domaine du palpable. Un sourire heureux flotte sur son visage pur, quand il décrit le mod?le d'une bicyclette ; du jamais rencontré, mais qu'il a pourtant admiré dans une vitrine: "...j'ai trouvé ici le vélo de mes r?ves, tel que je l'imaginais dans mes r?ves et ? l'existence duquel, en réalité, je ne pouvais croire..."

 

Il est établi ? l'étranger ; par une association inattendue de certains traits de caract?re, il est en m?me temps indifférent et agressif - ce qui me fait croire que son indifférence n'est pas profonde et peut-?tre m?me pas réelle. Nous sommes ? un congr?s de littérature et il prend la parole pour protester contre la démarche philosophique et contre la critique thématique : "Le sens ne nous intéresse pas ! on ne fait pas ce qu'il faut faire !" (Il faut ! - le dogme : suivre la mode du jour.)

 

Il est arrivé du pays spécialement en vue de ce congr?s, dont la langue de communication, celle de l'auteur étudié, est le français. Il se tient sur sa réserve, semblerait-il, poussé par le fort sentiment de sa propre valeur, car il me dit ? un certain moment que les autres "sont idiots". Il parle seulement quand il se trouve ? côté d'une personne seule, utilisant, comme une originalité et un charme personnel, un roumain assaisonné de quelques mots de français ; il expose ce que les participants auraient d? affirmer et qu'ils ont manqué de dire ; il voit toujours les interventions d'un oeil tr?s critique. Si quelqu'un fait l'éloge d'une prise de parole et demande ensuite son opinion, il se tait, avec, sur le visage, une expression éloquente, celle, ? la fois, d'une haute compétence insatisfaite des autres qui sont moins compétents et de la discrétion. Juste ? la fin du congr?s, quand il a lu sa propre communication - que je n'ai pu comprendre, car les syllabes étaient prononcées de telle sorte qu'elles s'associaient de mani?re bizarre et ne formaient pas de mots intelligibles - j'ai réalisé qu'il ne savait pas le français.

 

*

 

Ils sont de plus en plus nombreux les Occidentaux que je connais et je m'en réjouis. Mais en parlant, en écoutant, il m'arrive parfois de ne pas comprendre, de poser des questions, de m'en poser.

 

Nous sommes tous d'accord sur le fait que la vie est mauvaise en Roumanie. Je donne des détails sur l'appauvrissement du pays : je raconte comment, jour et nuit, pendant de longues années, des trains dont on ne voyait pas la queue, emportaient en URSS le pétrole de nos puits, que les Soviétiques extrayaient jusqu'? l'épuisement, et le bois de nos for?ts, sauvagement coupées ; je leur dis qu?en URSS la mis?re matérielle est encore plus grave que chez nous (plus de la moitié de notre production alimentaire s'en va chez eux), que, depuis soixante ans la répression reste terrible en URSS, sauf qu'on ne le sait pas, plus exactement qu'on ne le savait pas avant que Soljénitsyne ne vienne ...

Z*** me coupe :

- ... actuellement, les jeunes savent trop de choses sur ce qui se passe en Union Soviétique.

Et il me raconte comment, un jour, quand les él?ves lui parlaient de Soljénitsyne, il leur avait demandé ce qu'ils savaient sur Croissant et pourquoi ils n'avaient pas un "intér?t égal" pour les deux.

Je déduis que pour lui (professeur d'humanités), le jeune se doit d'ignorer certaines parties des réalités contemporaines et qu'il doit ne pas hiérarchiser les informations qu'il reçoit : une grande conscience de notre si?cle (Soljénitsyne), et un important fait de culture (les écrits de Soljénitsyne) doivent ?tre assimilés ? un fait divers (la défense, par l'avocat Croissant, qui pourrait bien ?tre un agent de la police secr?te est-allemande, d'un meurtrier - le terroriste Baader).

 

Deux universitaires américains ; aimables, en pointe dans leur domaine, précis dans l'expression des idées. La conversation est vivante, nous y prenons plaisir tous les trois ; ils me posent des questions sur mes impressions depuis que je suis arrivée en France ; je leur dis que, ? cause de la censure de chez nous, c'est seulement ici que j'ai pu découvrir la riche littérature de témoignage des dissidents, je parle de l'étonnant rapprochement qu'un comparatiste peut faire entre L'Archipel et La Divine Comédie.

Les deux me disent qu'ils n'ont pas lu le Goulag, mais qu'ils "croient" que Soljénitsyne n'est pas un grand écrivain.

 

Beaucoup de monde, surtout des artistes et des intellectuels ; beaucoup de discussions.

K*** parle avec un ton - un temps - neutre, qui donne impression d?impartialité. Je lui pose une question sur le Cambodge, o? le régime de Pol Pot - les Khmers rouges - a détruit le pays et a exterminé un quart de la population.

- K*** : Les gens qui sont ici en place nous disent que la situation est mauvaise au Cambodge; afin que nous soyons capables d'une opinion objective, nous devons entendre aussi l'autre voix, celle des Khmers rouges et de ceux qui les dirigent.

Plus tard, dans un autre ordre d?idées :

- Soljénitsyne est marrant : il est incapable de faire un jugement, car il a été lui-m?me victime du stalinisme. Ivan Denissovitch, ça allait encore, mais quelle ineptie que ce truc, Le Goulag !  Personne ne peut y croire ! Cela ne vaut pas la peine d'?tre lu.

L?air de supériorité de celui qui connaissait les faits mieux que les autres, l?expression du doute qui donnait une apparence d?objectivité, une balance o? Soljénitsyne ne faisait pas le poids de Pol Pot, tout cela me rappelait certains articles que j?avais lus - avec stupeur, inquiétude et tristesse - dans un journal occidental au milieu des années 70 ; de tels articles camouflaient la souffrance et les exterminations - de dizaines de millions d??tres humains - perpétrées, en divers états, par des gouvernements communistes, et voulaient discréditer la voix du grand homme qui avait mis ? la lumi?re du jour les infamies des dirigeants et la douleur des peuples.

 

Propos de table. J'écoute. La discussion porte, entre autres, sur divers hommes politiques dont je connais les noms depuis peu de temps ; ils rient beaucoup et ils semblent avoir tous ? l'esprit certaines images récentes vues ? la télévision. (Je n?ai pas de télévision.)

Ensuite, des questions me sont adressées ; je réponds : je raconte mes démarches en vue d'obtenir le passeport.

- Mme X : On a de la peine ? vous croire.

- Vous pourriez alors tenter de connaître plus sur les pays de l?Est, en lisant ce qu'on en a écrit. Ici ont été publiées des pages importantes.

- M. X : C'est vrai ; mais je n'ai pas le courage d'avouer ma méfiance quant au communisme.

- Pourquoi ?

- M. X : On a peur d'?tre taxé d?esprit rétrograde.

- Mme X : J'ai lu deux - trois pages du Goulag, cela me fait de la peine. Mais si c'est vraiment ainsi, pourquoi est-ce que les gens ne se révoltent pas ? Si nous étions ? leur place, on se révolterait en prenant tous les risques !

- Et pourtant vous ne prenez pas le risque de dire ce que vous pensez pour ne pas ?tre taxés de rétrogrades.

Entre temps, les autres commensaux, qui écoutaient sans participer ? la discussion proprement dite, intervenaient, comme un choeur, avec l'une des phrases suivantes :

- Il ne faut pas ?tre borné.

- Il faut avoir les yeux ouverts.

- Il faut ?tre ouvert.

- Il faut comprendre.

- Il faut vivre avec son temps.

Fascinée par tous ces propos, j'aurais aimé offrir ? chacun un exemplaire du Rhinocéros de Ionesco.