VI

EN REGARDANT, EN ECOUTANT

ao?t, 1978

Je ne le voyais pas pour la premi?re fois. Il était souvent monté ? la m?me heure que moi dans le m?me bus 43, ? l'arr?t Avenue de Madrid. Maintenant, ? peine sortie du métro, j'attendais le bus, quand j'aperçus sa silhouette gracieuse, aussi étrangement v?tue que d'habitude. Je l'ai regardé longuement et je l'ai vu mieux que jamais, surtout en contraste avec un groupe de touristes italiens qui ne sortaient en rien de la norme et qui, apr?s l'avoir dévisagé avec curiosité, lui ont posé une question ; de sa réponse j'apprenais que le bizarre monsieur avait soixante-treize ans.

Arrivée dans ma petite chambre, je l'ai dessiné. Un visage beau et tr?s étroit, fin comme une lame de couteau, des moustaches, une barbiche. Un pantalon collant, au-dessus duquel sont tirées jusqu'aux genoux et tr?s bien tendues, des chaussettes blanches comme le lait, qui finissent avec une bordure, sur laquelle, en bleu marine et en rouge, alternent des rayures et des lettres. Il a un veston rouge, avec des brandebourgs et beaucoup d'insignes. Un collier au cou. Rien ne semble avoir été improvisé de restes divers, tout est tr?s propre, ordonné. D'autres fois, il tirait un instrument insolite, tel un ancien aspirateur, qu'il avait orné de décorations et de petites cloches. Il porte un magnétophone accroché ? son cou et une sacoche accrochée ? son épaule. Parfois il danse, en s'accompagnant d'une fl?te imaginaire : léger, harmonieux, plein de grâce. Il parle rarement : comme ses mouvements de danse, sa prononciation, son ton, ses gestes sont d'une grande finesse. Son ?tre entier sugg?re une extr?me douceur et tout en lui respire la culture.

Ce soir, il danse sur la musique de son magnétophone. Il dit aux Italiens, qui ont commencé ? parler avec lui, qu'il a été maréchal et ministre ; qu'il a été le plus grand sportif et qu'il est le seul vrai socialiste en France. Je me dis qu'il semble posséder une sorte de bonheur de la vie aux proportions immenses, car il croit qu'il a été tout cela. Il est plein de bonne volonté et de lui émane la joie. Apr?s l'avoir écouté répondre ? leurs questions, les Italiens découvrent d'un coup qu'ils ne le comprennent pas et demandent ? un jeunet qui semble ?tre avec eux (peut-?tre est-il leur guide) de leur traduire ce qu?il dit.

Le jeune homme, qui se trouvait ? distance de quelques pas et qui n'avait pas remarqué la conversation, arrive, bruyant et agressif, parle beaucoup et ? haute voix, en couvrant tous les autres. En lui tapant sur l'épaule, il demande rapidement au "maréchal" s'il veut quelque chose (en fait le "maréchal" ne voulait rien, c'étaient les Italiens qui avaient commencé ? lui parler), ironise sur lui parce qu'il parle en faisant des gestes et lui dit que "les Italiens ne savent pas le français".

Le "maréchal" lui répond qu'il se propose d'?tre patient avec les autres et de ne pas perdre son humour, que le jeune homme ne devrait pas généraliser - "les Italiens ne savent pas le français" - car les généralisations contiennent des erreurs, que lui (le "maréchal") fait des gestes, parce que si vraiment les étrangers ne savent pas le français, ils comprendront au moins le langage de ses mains.

1979

mai

Aujourd'hui, monte dans le bus, Place de Bagatelle, ? la t?te de la ligne, une passag?re v?tue d'une robe propre et appr?tée, faite d'un tissu imprimé avec des fleurs dans des couleurs vives. En attendant le départ, elle parle sans s'interrompre et il n'est pas clair si elle s'adresse au chauffeur ou si elle se parle ? soi-m?me. Elle dit de sa voix vivante et cristalline, avec une belle prononciation :

 - Quelles bonnes nouvelles avez-vous ?

Ensuite, comme si le silence des autres avait été une question, elle continue :

 - ...de bonnes nouvelles ? aujourd'hui c'est un beau jour de printemps - en voil? une bonne nouvelle : le printemps est arrivé. Les châtaigniers sont en fleur - voil? une autre bonne nouvelle. Avec ma "Carte orange" je peux voir tout Paris - et cela aussi est une bonne nouvelle - je le connais mieux que beaucoup de Parisiens.

juin, ? Beaubourg

Dans la biblioth?que. Un homme autour de quarante-cinq ans, une bouteille de lait ? la main, passe entre les tables et parle seul, faisant de petites pauses entre ses phrases :

- Ce n'est pas en cela que consiste le bonheur. Il ne faut pas critiquer quelqu'un parce qu'il est dans la mis?re, pauvre et sans éducation.

- Je ne suis pas de beaucoup inférieur ? d'autres, bien que je leur sois inférieur. Il y a eu aussi des causes ? cela ; je me suis donné de la peine, mais je n'ai pas réussi.

- Quelqu'un peut ?tre intelligent, éduqué, avoir des connaissances, mais ce n'est pas en cela que consiste le bonheur.