Cet article se présente comme un témoignage sans ambitions scientifiques. C'est tout simplement un recensement des jugements que je faisais dans les années 80 sur l'évolution possible des événements en Roumanie, et qui apr?s 1990 se sont révélés erronés. Il s'agit, évidemment, des seules erreurs que j'ai pu identifier jusqu'? présent. Les autres participent sans doute intimement de ma personnalité, car qu'avons-nous de plus propre, au point de vue de la connaissance, sinon les gauchissements plus ou moins volontaires qui caractérisent notre image de la réalité (la "fausse conscience", comme on les appelle)?
Ces jugements fautifs, je n'étais pas le seul ? les émettre ou ? les sous-entendre. Autant dire que, dans la mesure o? l'on peut les considérer comme des "théories", je n'en suis pas le seul auteur - elles étaient dans l'air. Ma responsabilité est impliquée dans la mesure o? je les ai assumées et fait miennes, ce que j'affirme catégoriquement. Les révélations que j'ai eues au sujet de mes erreurs, je ne suis pas non plus le seul a en avoir bénéficié. Elles m'ont touché au m?me rythme - un peu plus tôt, un peu plus tard - qu'elles devenaient des évidences pour d'autres.
Je vais sans plus tarder en dresser une liste, quitte ? revenir avec des précisions.
L'erreur populaire - Elle consiste ? croire, sans plus, que le "peuple" était "contre" Ceausescu et son régime.
L'erreur structurale - C'est la confiance dans les structures existantes. Elle suppose que le mécanisme social et économique était mené ? la ruine par les seules interventions fantasques du dictateur; qu'il aurait pu marcher tout seul, pour le bien du plus grand nombre, si Ceausescu ne s'y était pas m?lé, et que, le facteur de perturbation enlevé, tout marcherait comme sur des roulettes. Cette erreur consiste donc ? croire ? la viabilité potentielle du socialisme réel. A la fin des années 80, elle a pris une autre forme, ? savoir de dire que le socialisme était "fini", compl?tement mort, et qu'il suffisait d'introduire les fameux mécanismes du marché et du libre échange, pour que l'économie se ressaisisse. L'erreur consiste maintenant ? préconiser le capitalisme réel en terre d'Orient.
L'erreur temporelle - C'est de croire que "le temps est venu". C'est une variante messianique du calcul d'opportunité.
L'erreur sur le développement - Elle consiste ? croire, corrélativement ? l'idée précédente, que les citoyens de notre pays savaient ce qu'ils avaient ? faire pour entretenir en état de marche les différentes machines qui composent l'Etat et la société (pas besoin de militants crétins imposés par le Parti ? la t?te des entreprises), et qu'ils n'attendaient qu'une certaine autonomie pour faire prospérer le pays. Etant entendu que l'économie moderne repose sur le développement, on supposait que les agents économiques souhaitaient, au moins de façon implicite, ce développement.
L'erreur sur l'Occident - Elle consiste ? croire qu'il existe un "Occident", camp suscité par l'existence du camp opposé, et que ce conglomérat de pays, informé par des principes homog?nes, et capable d'action concertée, n'attendait qu'une occasion d'intervenir pour "normaliser" la situation dans les Etats de la lisi?re soviétique. L'erreur populaire - C'est déj? dans la seconde moitié des années 80 que je me suis rendu compte de la fausseté de la théorie "populaire". Elle repose sur des malentendus théoriques et sur des contrevérités factuelles.
Tout d'abord, invoquer le peuple, que ce soit dans un communiqué du Parti communiste ou dans une de ces causeries privées o? l'on donnait voix ? ses sentiments de révolte, c'est une fausse référence. La notion de peuple appartient décidément au XIXe si?cle, et ? cette époque-l? elle renvoyait ? une métonymie des classes bourgeoises - étudiants et ouvriers encouragés par un certain nombre d'entrepreneurs et de boutiquiers. On invoquait le peuple d?s que l'on se trouvait dans un groupe disposé ? l'action (pourquoi pas violente?) et qui avait des preuves visibles de sympathie et de support dans les milieux d'origine. Les communistes soutenaient que le "peuple", c'étaient les ouvriers et les paysans - par ordre du degré de "conscience", ce qui veut dire manoeuvrabilité. Tandis que, par "peuple", les gens du peuple s'entendent eux-m?mes, les politiques de tout poil renvoient toujours ? un groupe qui exprime publiquement une volonté. Or, s'exprimer publiquement, ce n'est dans les habitudes que des classes qui y gagnent quelque chose.
Il est dangereux d'essayer de faire la preuve de la volonté populaire par les grands nombres. D'abord, au XIXe si?cle, m?me en cas de plébiscite, seule une minorité aisée était consultée. On oublie trop souvent que le suffrage général, sans aucune entrave censitaire, est une réalité ? peine au milieu de notre si?cle. Certes, on peut se demander si c'est une bonne chose. Il s'agit cependant d'un développement trop récent pour que, plusieurs générations successives ayant eu le temps de s'y adapter, on ait pu trouver un "bon usage" de la chose ou en décréter l'inutilité.
Dans les conditions o? pour la premi?re fois des classes d'âge sont consultées librement sur une mesure politique, il faut tenir compte de leurs représentations sur l'acte, et de celles des générations précédentes. Quand on a assisté au "viol des foules" par l'entremise du suffrage universel, on a plutôt tendance ? transmettre ? la génération ultérieure un message de prudence, sinon de défiance.
Il faut le développement simultané - et sans doute sur une longue durée - d'institutions politiques fiables et de citoyens autonomes et désireux d'exercer leur jugement dans les choses publiques, pour que l'on puisse arriver par le suffrage ? des résultats historiques o? la part de malentendu soit relativement négligeable. Sinon, la fabrication de l'événement politique tient de la prestidigitation. Rappelons-nous la Grande Fronde et puis la Fronde des Princes. On constate qu'au XVIIe si?cle, en France, l'habileté de quelques politiques de premier ordre suffisait pour restaurer un ordre public apparemment compromis par le mécontentement populaire. A l'heure actuelle, c'est l'indifférence populaire qui permet aux gens habiles de jouer le m?me jeu contre les tentatives de renouveau. Il y a quelques propositions fondamentales - par exemple que l'on a un Roi, une Foi, une Loi - qui sont partagées par tous les acteurs de l'événement. C'est dans l'interprétation de ces propositions que se trouve le germe d'une révolution possible.
Interpréter une proposition, tout le monde le sait, c'est d'abord identifier les référents des mots qui la composent. Qui sera le chef du nouvel Etat, quelle sera son attitude envers la religion, quels changements législatifs peut-on attendre?
Dans le printemps de l'an 90, les Roumains ont été tout de suite d'accord pour substituer Ceausescu par Iliescu. Quant ? remplacer plus tard celui-ci, on se posa automatiquement la question: "qui va-t-on mettre a sa place?" Un "mauvais" secrétaire du parti, Ceausescu, a été remplace par un "bon", Iliescu. Le suivant président de la République sera un bon - quoi? Quelle figure du pouvoir incarnera-t-il? Le pouvoir fut apparemment exorcisé par le savoir, et l'on choisit un universitaire.
La religion avait d'entrée de jeu été reconnue officiellement comme l'un des appuis du syst?me, hommage dont elle avait d'ailleurs amplement bénéficié avant. Ici, dans l'Eglise, aucun changement, car la hiérarchie n'a quasiment pas été touchée, en accord d'ailleurs avec les saints canons . Les r?gles du jeu font que l'Eglise orthodoxe rende de signalés services, ? tour de rôle, ? tous les seigneurs du champ politique.
Quant au plan législatif, on a aboli avec un merveilleux ensemble les lois "répressives" de Ceausescu, sans leur en substituer d'autres dans l'immédiat, ou bien en les remplaçant par une pléthore de dispositions générales contradictoires qui ne touchent pas au concret de la vie sociale. Cela nous a permis de constater combien l'anomie pouvait ?tre profitable ? ceux qui avaient le "courage" d'en profiter (car dans les milieux populaires les penchants délictueux portent le nom de "courage"). Comme on ne disposait pas des idées claires qui permettent de créer un syst?me, et comme on avait déj? un syst?me qui, faute de vraiment marcher, donnait des signes vagues de fonctionnement, on s'est contenté de l'"améliorer". Petit probl?me - ce que l'on avait "amélioré" était le syst?me du mal. Ni le peuple, ni les hommes politiques ne semblaient pas s'en ?tre aperçus. Moi non plus. En second lieu, en quoi consiste le soutien qu'une population accorde ? un régime politique, et en quoi peut consister ? son encontre une opposition non-armée?
Les propos que les Anglais d'aujourd'hui tiennent sur leur famille royale sont peu obligeants. Faut-il en conclure qu'un changement de régime est imminent dans le Royaume-Uni? J'inciterais ? la prudence l?-dessus. Au contraire, ce type de propos sont l'indice d'une solidarité tr?s profonde, car ils indiquent une approbation si viscérale que les pires critiques ne sauraient l'entamer. C'est un peu comme en famille: nos griefs les plus poignants, nos accusations les plus graves, c'est contre nos parents qu'ils se dirigent. Et pourtant les liens de famille contiennent un attachement fondamental que décrit tr?s bien l'expression médiévale désignant les membres de la parenté: "amis charnels".
Disons que le soutien ? un régime peut manquer dans les actes tout en se manifestant dans les omissions. Radio Europe Libre parlait un peu comme si le régime Ceausescu aurait pu ?tre remplacé aussi facilement qu'un gouvernement italien. Or je voyais autour de moi croître le nombre de ceux qui profitaient des divers trafics naissant de la politique de disette promue par Ceausescu. Ces gens semblaient heureux et on voyait dans leurs yeux comme un défi qui trahissait leur conscience de se savoir "au pouvoir". A la limite, on peut dire que ce n'était pas vraiment Ceausescu, mais ces petites bandes qui étaient au pouvoir, en ce sens qu'ils collectaient les pots-de-vin et les allégeances, tandis que lui s'attirait la haine de tous ceux que le syst?me mettait en position dépendante. J'ai vu depuis se répéter le m?me mécanisme: les dysfonctionnements du syst?me sont transformés en source de revenus par ceux dont la mission est de les corriger, et qui s'efforcent par conséquent de les perpétuer. L'approvisionnement en eau, chauffage, denrées de premi?re nécessité, connaissances scolaires, crédits hypothécaires etc., dépend de certains fonctionnaires, qui soit s'offrent des traitements de nabab sur les prix énormes pratiqués ? la faveur de leurs monopoles d'Etat, soit invoquent divers carcans administratifs pour se faire payer en dessous de table leurs services, pourtant déj? payés par une rétribution, ? la vérité tr?s ingrate. Métaphoriquement parlant, ceux qui ont pour tâche de juguler la corruption vendent des "permis de corruption", ? l'instar des indulgences d'autrefois. Tous ces gens-l? étaient avant 90 favorables, non ? Ceausescu, qui les tenait en laisse, mais au syst?me qu'il représentait. Et quel que soit le nom de celui qui lui donne la caution, Iliescu ou Constantinescu, cet ensemble de relations s'est conservé (non sans avoir passé quelques mauvais moments - ouf!) et continue de fonctionner en s'adaptant ? l'alternance des partis politiques. En somme, les partis politiques roumains sont l'expression de la nécessité que ce syst?me continue, et que le contribuable soit obligé par la raison d'Etat de graisser toutes ces pattes poilues et griffues. Je le vois au nombre grandissant de signes visibles de prospérité exhibés par un nombre considérable de gens, au mépris de la chute de tous les indicateurs économiques. Un fonctionnaire de banque me confiait tout en transes en 1997: "Je suis avec les taranisti, mon temps est arrivé". Vingt ans plus tôt, un chauffeur des transports internationaux, content de ses petits trafics, me prenait ? témoin: "O? pourrait-on se trouver mieux qu'en Roumanie? Je pense que nulle part ailleurs!" Il connaissait des pays comme l'Allemagne fédérale ou la France et était effrayé de la rigueur avec laquelle on appliquait les lois l?-bas.
Il m'a paru évident vers 1980 que de larges effectifs profitaient du nouveau style introduit par Ceausescu dans les affaires publiques. Cherchez les signes de cette prospérité dans les villages. Ils n'ont jamais manqué apr?s 1975. La proportion des profiteurs dans la population n'est pas grande. Cependant leur action intervient sur un terrain formé de structures interpersonnelles rurales, o? tenir sa langue est une maxime d'or. Comme le respect de la loi du silence est un signe distinctif des "masses", les mafias peu violentes essaiment et s'installent dans presque tous les domaines. Une de mes connaissances poss?de trois voitures, qui ont besoin d'un cachet officiel bisannuel attestant leur excellent état technique. Deux de ces voitures étant de vieux tacots, il a eu recours au bon numéro de téléphone; un "garçon" est arrivé, il a touché l'argent et il est revenu une heure plus tard avec le tampon sur la carte grise. Il n'avait m?me pas demandé ? voir les voitures. Mais comme la troisi?me bagnole est une Daewoo flambant neuve, le propriétaire est allé ? l'institution officielle pour régler la chose selon la loi. Au bout de quatre heures d'attente, il n'avait pas obtenu le tampon. Notez que les gens qui font toutes ces chicanes sont des gens "simples", en tout cas sans éducation, qui "appartiennent au peuple". Ce ne sont pas des "exploiteurs". En second lieu, ils travaillent sous la directe surveillance de la police routi?re. Celui qui ne comprend pas comment cela est possible, ou qui rejette l'observation en arguant le caract?re secondaire du phénom?ne, n'a pas acc?s ? l'essence du socialisme roumain, qui est un régime des petites gens.
C'est une structure de pouvoir qui attendait sans doute enfouie quelque part dans la psykhé du monde rural, sans avoir jamais vu les feux de la rampe politique, et qui a émergé avec Ceausescu, pour vivre actuellement ses plus beaux moments. Je dis cela parce que, comme tout le monde, j'épie les signes d'une légalisation qui tarde ? venir. Sera-ce une autre erreur? Alors, en ce moment, je suis encore en train de croupir dans l'erreur.
Je conclus qu'une population appuie un régime en soutenant et perpétuant les pratiques dont ce régime est l'"émanation", comme disait quelqu'un qui ne savait pas si bien dire. Les changements au sommet n'ont pas besoin, pour se produire, de changements dans les attitudes profondes, pourvu que des modifications des r?gles ne soient pas impliquées. Un "nouveau" au sommet, c'est comme une autre interprétation de la m?me partition musicale. Au contraire, le candidat aux élections qui laisse passer un message visant des modifications ? faire dans les conditions d'existence du "syst?me D" joue avec le feu. Les réactions des grands groupes sociaux sont imprévisibles, pouvant aller, ? la limite, jusqu'? la guerre civile. Il s'ensuit que les hommes politiques se divisent en trois catégories: les sages, qui caressent les publics dans le sens du poil et qui se gardent bien de changer quoi que ce soit; les fous, comme Allende, qui se risquent sur le terrain miné et qui sautent; enfin les opiniâtres, qui tiennent ? "laisser quelque chose derri?re eux" et qui, en se gardant de trop gesticuler, parviennent ? faire passer certaines modifications. Seulement, dans la société, les changements sont contextuels, et on peut assister ? des détournements de sens.
Face ? cette périssabilité des bouillonnements sociaux, les leaders anticommunistes ont cru pouvoir fixer les sables mouvants en préconisant le retour, sous diverses formes, de la propriété privée. Une véritable instauration de la propriété privée dans un syst?me socialiste serait en effet la fin de celui-ci, car les fonctionnaires de l'Etat qui vivent de petits trafics se trouveraient privés en bonne partie de leurs ?-côtés. Voil? pourquoi les forces politiques opposées ont réagi sur des plans multiples, en infléchissant les lois pour leur faire manquer leur cible: indétermination des lots de terre rétrocédés aux paysans, dévolution des restitutions ? l'autorité des tribunaux (ce qui permet aux magistrats de l'Etat de beurrer grassement leurs épinards, tout en décourageant les anciens propriétaires vieillissants et appauvris), destruction des archives et favorisation de nombreuses reventes illégales successives, etc. C'est une propriété privée fragilisée et réduite pour l'essentiel ? l'appartement, ? la voiture et ? un petit lopin de terre, comme autrefois, que nous avons aujourd'hui. D'autre part, comme j'esp?re le montrer un peu plus loin, la ruine préméditée du syst?me de l'éducation, de l'assistance médicale et de la recherche scientifique, ruine qui apparaît tr?s maladroitement comme une conséquence du dévelopopement de la propriéte privée, est brandie comme un argument en faveur du retour ? l'Etat fort.
Est-il si absurde de penser que le résultat de ces dix années de liberté confirme l'analyse selon laquelle le syst?me représenté par Ceausescu - appelons-le par son nom: le "socialisme roumain" - jouissait de l'appui d'un grand nombre de citoyens? Ou bien veut-on revenir ? la th?se du "viol des foules" pour expliquer ce qui s'est passé? L'erreur structurale - Le socialisme roumain marchait-il ou ne marchait-il pas? J'étais persuadé, comme presque tout un chacun ? l'époque, que le théor?me socialiste était prouvé faux par l'absurde, ? savoir par sa faillite économique.
Je faisais comme la cigogne et le renard, qui concluent qu'un réceptacle est impraticable s'il n'est pas adapté ? leurs instruments de nutrition. Que Ceausescu ait pu payer la dette extérieure en quelques années montre que son Etat centralisé était maître de ressources non-publiques relativement riches et tout ? fait disponibles. Qu'importe s'il s'agit d'argent sale, de contrebande d'armes et de tabac? Les ressources des milliardaires ne répandent pas nécessairement une odeur paradisiaque. Conclure autrement, croire ? la faiblesse de la Roumanie socialiste, serait cautionner la th?se selon laquelle, si la population avait du mal ? trouver du beurre et des oeufs, c'est que le pays était sur le bord de la faillite. Cette th?se, je la trouve aujourd'hui archifausse. Ce serait penser que tous les syst?mes économiques ont les m?mes indicateurs relevants, avec les m?mes poids respectifs. En tant qu'Etat centralisé, la Roumanie était un instrument parfaitement adapté ? son but, servir Ceausescu; telle est la raison d'?tre des Etats centralisés. Le dictateur a pu ériger la Maison du Peuple, second bâtiment dans le monde apr?s le Pentagone, et il n'aurait pas été capable de mener ? bien tout autre projet économique? Il faisait bien construire des centrales électriques dans le voisinage de grandes mines de charbon o? il n'y avait pas de charbon. La seule remarque ? faire, c'est que ses projets étaient fous. Folie qui, si sur le plan du diagnostic psychiatrique il est délicat de l'attribuer ? l'individu dictateur, a déteint nécessairement sur l'ensemble des structures et de leur fonctionnement, sans pour autant, encore une fois, devenir relevante pour qui que ce soit sur le plan de la pathologie individuelle.
La Roumanie des années 80 était une société parfaitement adaptée ? l'illusion, ? l'erreur, ? la fausse conscience, ? la dénégation de la réalité. En ce sens, c'était un chef-d'oeuvre, une merveille. La preuve, c'est ce tout-puissant sentiment de confusion que l'on a aujourd'hui encore en parcourant les médias, en écoutant les témoignages des hommes et des femmes. Je pensais, avant 1992, que le mensonge consiste en cela, que quelqu'un soutient une contrevérité qu'il connaît telle, face ? un interlocuteur qui ne sait pas ? quoi s'en tenir. Je pense maintenant que le mensonge est possible si et seulement si celui qui écoute souhaite secr?tement entendre ce que l'autre lui dit. Les grands manipulateurs de l'opinion roumaine savaient quelque chose que nous ignorions: la fin du monde est toujours présente dans notre subconscient (c'est ce que l'historien Lucian Boia a tr?s bien déchiffré), mais elle se joue tr?s banalement tous les jours. La plupart des gens croient dur comme fer que, n'était leur vigilance courante, les forces du mal pourraient se rebeller. Inutile de dire que leur vigilance se réduit en fait ? l'expression occasionnelle et non-délibérée d'acc?s d'humeur. D'o? vient alors cette confiance démesurée dans leur valeur de gardiens de la vérité et de l'ordre? N'aurait-on pas affaire ici ? un remaniement de l'attitude rituelle provenant des sociétés paysannes? Dans le rite, les cérémonies prescrites font que le diable, qui a presque compl?tement rongé la chaîne qui l'attache ? l'axe du monde, et qui s'appr?te ? sévir, soit incessamment ligoté avec une chaîne nouvelle. Cette conscience d'acteur magique qui chasse le chaos du monde et qui tient fermement - quoique surnaturellement - les r?nes de l'ordre universel dans son poing inflexible, les Roumains, comme bien d'autres peuples, l'ont encore. Par des opérations magiques - et que seraient les élections sinon des rites chamano-démocratiques ? performer tous les quatre ans - ils assurent ? l'univers un calme qui ne tardera pas ? ?tre menacé (par les Hongrois, les Gagaouz, les Juifs, les Albanais, que sais-je) dans le délai prévu. Oserais-je suggérer que ni les élus, ni, ? plus forte raison, les électeurs ne sont capables de régler ce papier ? musique o? ils sont tous écrits? Chez les gens ? qui rien ne manque pour faire un peu l'histoire - position, savoir, moyens - c'est plutôt le scepticisme qui domine.
L'efficacité économique de l'Etat centralisé surréaliste de Ceausescu est prouvée par les immenses usines qui ne produisent rien (pour combien de temps encore? - allez-vous rétorquer, petits incrédules - mais personne n'a encore vu la faillite de cette industrie!). Son efficacité symbolique est prouvée par le bruissement ininterrompu de sa machine ? rumeurs et de ses générateurs de brouillard idéologique qui ne fonctionnent pas si mal. Son efficacité sociale est prouvée - et je la prouverai bri?vement - par la composition de la classe politique actuelle qui, sauf des exceptions de l'ordre de 10%, est formée de petits militants issus des administrations départementales, des entreprises et des institutions du gouvernement. Les anti-communistes ont tenu ? parler de leurs fameux 15 000 spécialistes qui se tiendraient pr?ts ? intervenir - il n'en était rien et le nouveau pouvoir s'est couvert du ridicule d'avoir ? coopérer avec les éternels généraux et colonels. C'est vrai que nous sommes pauvres, mais nous nous contentons de si peu, que nous pouvons nous permettre de payer pour que nos habitudes ne soient pas bouleversées.
Si les structures du socialisme roumain n'avaient pas été viables, elles se seraient effondrées au premier contact avec l'action sociale libre. Une oppression est si détestée qu'elle meurt en un jour, en quelques heures. Or ces institutions ont trouvé les ressources nécessaires pour muer et pour survivre. Il est vrai que leur viabilité réside dans leur adaptabilité et, ? ce compte-l?, elles ont déj? beaucoup changé. La Maison du Peuple, devenue Maison du Parlement, orgueil des firmes de tourisme, est le symbole visible de ce changement: substitution du nom, de la fonction, voire du fonctionnement, permanence de la structure. Les usines qui s'appelaient Steagul Rosu et Lenin et 23 August ont changé de nom, elles ont un autre régime devant la loi, elles sont soumises ? d'autres contraintes, mais on continue de dire Faur, ex-23 August. Elles produisent les m?mes marchandises invendables et réclament les m?mes subventions de l'Etat, sauf que ce qui se disait autrefois dans le silence ouaté des cabinets capitonnés se scande maintenant dans les manifestations de rue.
Ce qui nous laisse devant l'incontournable question des privatisations. Plusieurs des secrets économiques de Ceausescu ont aujourd'hui été éventés. L'économie n'est plus un instrument dans la main du chef de l'Etat, ni dans celle de l'Etat d'ailleurs; il paraît parfois que l'Etat est entraîné ? la dérive en suivant certains intér?ts économiques, ce qui est parfaitement orthodoxe selon la théorie libérale. On pourrait s'en féliciter.
Il est absolument certain que la viabilité du capitalisme a été presque tout de suite démontrée en Roumanie par la part que les entreprises privées avaient dans la recette fiscale. Les méchants pourraient dire que cette part considérable s'explique par le manque de protection, voire par les persécutions dont les compagnies privées faisaient l'objet, si bien que leurs directeurs ne pouvaient pas imiter leurs coll?gues demeurés dans l'industrie d'Etat, et qui accumulaient des dettes de l'ordre des millions de dollars. Mais il ne s'agit aucunement de nier l'existence d'un authentique secteur privé, de la Bourse, des fonds d'investissement, des banques populaires, etc. Ces organismes caractéristiques de l'Etat libéral ont poussé ? côté de l'Etat centralisé, elles l'ont obligé ? leur faire place. D'autre part, certaines petites entreprises prennent une part active ? la contrebande. Peu peu, les contrastes entre socialisme noir et capitalisme sale tendent ? s'effacer. Et sous un minist?re libéral on a vu d'énormes arriérés fiscaux tolérés chez quelques compagnies privées "bien-pensantes".
Ce demi-succ?s a été spéculé sur le plan de la propagande en deux sens. D'une part, on a fait des privatisations un cri de guerre, en oubliant que le principal pour une entreprise, f?t-elle d'Etat ou privée, c'est d'?tre rentable. Le crit?re de rentabilité a été compl?tement oblitéré et foulé aux pieds dans la bataille qui s'est menée autour de l'étendard de la privatisation. Qu'est-ce qui en résulte? Les entreprises d'Etat qui sortent victorieuses sont en état de faillite, avec des arriérés énormes, et leur victoire oblige l'Etat ? prolonger indéfiniment cette situation. Les entreprises vaincues sont vendues ? des particuliers, avec leurs arriérés et leurs incertitudes. Elles pourront ?tre revendues au bout d'un an, apr?s avoir été réduites ? une mis?re encore plus profonde. On évoque le myst?re des privatisations, adjugées presque ? chaque coup par d'obscures entreprises nationales, vaillants petits David réguli?rement victorieux contre des Goliath comme IBM ou General Motors. D'autre part, conclure ? la déroute de l'Etat dans un pays o? la moitié de la population active était employée du gouvernement, c'est une arme politique terrible dont on peut se servir contre tous les gouvernements successifs, et contre toute légalité.
Au temps des romantiques commencements des privatisations, on se disait que les entreprises roumaines, qui tenaient encore la mer, allaient ?tre privatisées par vente d'actions ? de richissimes Américains. Au pire, des Japonais pouvaient aller. Ces "investisseurs stratégiques" (expression forgée avant qu'elle puisse s'appliquer ? un référent), tout en gagnant eux-m?mes de l'argent, mais pas trop, nous auraient petit ? petit attirés dans la prospérité occidentale. Les étrangers étaient les bienvenus s'ils ne prétendaient pas s'enrichir. Comme le dit tr?s joliment l'Accord signé avec l'Italie le 6 décembre 1990, ? l'article 6, les autorités roumaines étaient disposées ? permettre le rapatriement du profit, s'il leur semblait raisonnable: elles autorisent "le transfert d'une part adéquate des gains obtenus du travail et des services". Une part qui reste sans doute ? déterminer ? l'amiable. Ensuite un petit génie découvrit que l'on pouvait privatiser les entreprises socialistes en transformant leur capital en actions, en vendant une part de ces actions ? des particuliers et ? d'autres firmes d'Etat, et en acquérant par réciprocité des actions de ces m?mes firmes-comp?res. Par ce moyen, les directeurs pouvaient se perpétuer dans leurs fonctions, qui plus est en devenant actionnaires principaux par diverses alliances entre détenteurs de paquets d'actions. La complaisance de l'Etat fut achetée par des ventes fictives d'actions ? de hauts fonctionnaires, qui du coup devenaient membres du Conseil d'administration. Cependant une mauvaise fée agita l'idée des privatisations de type socialiste, par négociation avec les associations d'employés. D?s lors ce fut la pagaille, car une affaire de politique nationale se transformait en une question d'intér?t privé pour chacun des travailleurs de l'industrie. Et dans la poussi?re soulevée par les combattants, on ne pouvait pas s'apercevoir que le nombre des associations propriétaires demeurait infime, et que les acheteurs, s'ils n'étaient pas membres de l'ex-nomenklatura, provenaient de la péninsule Balkanique, de l'Europe de l'Est, du Proche-Orient, ou de l'ancien personnel dirigeant de l'usine elle-m?me, chassé en décembre 1989?
Dans ce cas, notre erreur était de ne pas voir tout de suite les différents éléments de l'économie roumaine comme une marchandise. Ce colosse si mystérieux, si vulnérable et si dépendant, et qui malgré sa puissance obtempérait au doigt - détaillé ? la pi?ce? Nous n'aurions pu concevoir pareille énormité. Alors que la flotte commerciale s'en allait ? vau l'eau, au prix de la ferraille?
C'est que, profondément dans notre esprit, il y avait quelque chose d'important qui prenait des noms comme "l'industrie roumaine", "l'économie roumaine". Selon les lois de la réalité économique occidentale, il n'y avait l? que des pi?ces détachées, plus ou moins fonctionnelles, plus ou moins ch?res. Pour nous comptait encore l'idée héritée des Lumi?res, selon laquelle il doit y avoir une rationalité globale de la chose publique. Selon Hayek, une économie n'est qu'une poussi?re de décisions indéterminables, qui donne seulement des effets d'ensemble.
Je conclus que le syst?me intégré de l'économie socialiste roumaine était adapté au but en vue duquel il avait été créé; qu'il subsiste, diminué quantitativement et moralement, aujourd'hui encore, adapté ? un autre but, qui est celui de procurer des revenus ? ses dirigeants et une certaine illusion de sécurité sociale aux ouvriers; qu'il est employé avec une efficacité redoutable dans le combat politique; et qu'il est aussi peu économique que du temps de Ceausescu, en ce sens qu'il ne cesse de générer des pertes et des exigences mal fondées. Par conséquent, il faut penser que les interventions fantasques du dictateur ne représentaient pas des perturbations aléatoires, mais la raison d'?tre du syst?me; elles l'avaient créé tel qu'il était, monstrueux et fragile; elles lui offraient des bouffées d'oxyg?ne et des transfusions de sang, car il nécessite absolument du sang des autres. Privé des secours capricieux de Nicu et d'Elena, le monstre se sent affaibli; il souffre, il titube; il hurle dans les affres de l'agonie; c'est une longue agonie, et la mort n'est pas si proche; mais en s'effondrant, il est bien capable d'écraser la jeune société civile roumaine. L'erreur temporelle - Je disais ? un ami français, en 1992 (ô naiveté!), que la Roumanie était comparable ? un avion en t?te de piste, dont le pilote emballe les moteurs tout en appuyant sur les freins pour avoir plus d'accélération; quand il lâchera les pédales, la machine va décoller? La comparaison supposait étourdiment que la tour de contrôle avait autorisé le départ.
Eh bien, ce départ, on l'a attendu pendant une décennie et on l'attend encore. Il faut dire qu'il se fait attendre. Et aujourd'hui j'ai gagné cela en sagesse, que je ne sais dire s'il viendra ni s'il est possible, tout en acceptant aequo animo les alternatives.
Pour quelqu'un qui a été élevé dans une société officiellement marxiste - et de cultiver la libre pensée ou de se revendiquer d'une contre-culture ne change rien ? l'affaire - le temps est un puissant maître du merveilleux. On ne cesse d'entendre la fl?te enchantée de la dialectique d'Hegel: l'en-soi se change en mode-déterminé-d'?tre, qui ? son tour se change en pour-soi. Il y aurait, ? écouter les historiens marxistes, une "marche inexorable" du temps, qui apporterait avec elle la raison, le calme, la justice sociale. Dites cela aux Africains, dont les économies (certaines d'entre elles, bien s?r) marchent ? reculons depuis un demi-si?cle.
Si l'on invoque les chiffres, la vérité est que le gouvernement Vacaroiu avait obtenu des indicateurs de stabilisation en 1994; mais l'année 1996 est venue disperser tous les acquis. D'autres vérités sont que les premiers gouvernements CDR ont connu une déroute encore pire en 1997; que le gouvernement Isarescu a obtenu un équilibre notable de la balance externe, qui en 2000 est de nouveau menacé? Ces vérités sont infinitésimales. Elles éblouissent le novice pour un instant, puis se font oublier. Elles pourraient m?me aller jusqu'? induire en l'erreur de penser que ces gouvernements ont eu des chances, la Chance, et qu'ils l'ont ratée. Cette chance n'existait pas. J'y ai cru et, pour les raisons que je viens d'exposer, je n'y crois plus.
Le temps, dans certaines sociétés, n'a d'existence qu'au niveau individuel. Je vieillis. Je deviens plus riche ou plus pauvre. Mais pour les ?tres gigantesques qui m'englobent, pour l'énorme animal qu'est la nation, le temps glisse dessus comme le souffle d'un zéphyr. Rien n'y mord. Qui pourrait y changer quelque chose? Eh bien, c'est précisément nous-m?mes, nous qui sommes les cellules de ces organismes, qui pourrions entamer une métamorphose. Mais pour cela, et afin d'obtenir autre chose qu'un cancer, il faut qu'il y ait des plans, des projets, les fameux blueprints de l'ADN de l'autre esp?ce.
Le temps, en fait, c'est l'expression de ces plans et de ces projets. J'attends le jour o? je les lirai d'abord dans les journaux, o? on en parlera ? la télévision. Alors je saurai que je n'ai pas ? attendre longtemps.
Parlons des facteurs de changement, de ceux qui pourraient s'appliquer ? notre cas.
C'est d'abord la R&D, recherche et développement. Les entreprises roumaines n'investissent pas dans la recherche, car leurs dirigeants n'ont pas besoin d'obtenir des profits pour toucher leurs cachets; et d'ailleurs demain on pourrait les remercier. Il existe des pays o? un certain pourcentage des profits doit obligatoirement ?tre investi dans la R&D, un autre pourcentage dans la formation des personnels. La Roumanie a besoin d'une contrainte légale dans ce sens. Loin d'apercevoir clairement cette nécessité, les pouvoirs y sont indifférents. Un arr?té du Gouvernement qui essayait de créer un lien proportionnel entre les salaires payés dans les entreprises d'Etat et les résultats économiques de celles-ci a été cassé par la Cour Constitutionnelle. La recherche technologique demeure en grande partie concentrée dans des instituts d'Etat; elle n'est pas fonctionnellement liée aux activités d'une entreprise déterminée. Si l'inventeur d'un mouchoir superabsorbant travaille dans un institut de recherches indépendant, la fabrique de mouchoirs se fera prier longtemps avant de supporter les frais de développement du nouveau produit, surtout si elle jouit déj? d'un quasi-monopole. Elle peut trouver plus avantageux, pour ne pas prendre de risques, d'importer les superabsorbants de l'étranger, et de continuer ? fabriquer les m?mes mouchoirs comme bas de gamme. Stephen Hawking a émis le jugement (contre Isaac Asimov) que désormais le progr?s de l'humanité n'est plus réversible, car la R&D est impliquée dans la concurrence économique sur le marché; le simple fait d'essayer de produire ? moindre prix que l'entreprise rivale entraîne l'activation de la recherche. Chez nous, l'optimisme de Hawking n'apparaît pas fondé aujourd'hui, car les mécanismes de la concurrence économique ne sont chez nous que des dérivés abâtardis des relations socialistes. Nous avons partout des oligopoles, et dans les secteurs clé, des monopoles.
Un autre facteur de changement, ce sont les capitaux et leur libre circulation. Le rapatriement des profits a été légiféré ? grand-peine, et pour autant que je sache seulement dans les accords bilatéraux ou globaux avec les pays de l'Union européenne, avec la Moldavie et les Etats-Unis; encore reste-t-il dans certains de ces instruments ? l'état d'engagement pour l'avenir. Toute sorte d'obstacles et de guet-apens sont dressés contre les investisseurs. L'analyse qui préc?de montre que les fonctionnaires de l'Etat peuvent tirer une partie de leurs revenus en facilitant les formalités ? accomplir par les bénéficiaires, ce qui ne serait pas le cas si les formalités étaient faciles. La question qui se pose en ce point est la suivante: le pouvoir législatif est-il capable de s'opposer efficacement au corps des fonctionnaires publics, de les ramener ? une conduite raisonnable au service des intér?ts de la nation, et de garantir la durabilité d'un pareil état de choses? Si le pouvoir législatif est lui-m?me issu du corps des fonctionnaires publics, il n'aura jamais un désir sinc?re de mettre un terme ? ces privil?ges. Or, il paraît que c'est le cas. A défaut de capitaux étrangers, ce sont les capitaux autochtones qui s'impliquent dans les privatisations; mais cela entraîne le jeu des réseaux d'influence, l'absence des transferts de technologie et de savoir-faire qu'aurait amenés le capital étranger, et la reprise des cycles de paupérisation des entreprises.
Un troisieme facteur de changement, c'est la réduction des barri?res et des taxes, favorisant le libre échange. Ce facteur agit en quelque sorte comme une meute de prédateurs, qui éliminent du troupeau économique les animaux malades et vieux. Les entreprises qui ne sont pas capables de soutenir le rythme imposé par le marché, dans la baisse des prix relatifs et l'amélioration de la qualité, seront éliminées. Mais nous venons de voir qu'en Roumanie elles sont maintenues artificiellement en vie ? coups de subventions payées par le contribuable. Ces subventions ne seraient pas nécessaires si le gouvernement appliquait une politique protectionniste, nous obligeant tous autant que nous sommes de boire du whisky roumain, de manger du Camembert produit en Roumanie, etc., ce qui n'est pas si dément qu'il le paraît ? premiere vue. Cependant le gouvernement perdrait alors tout le bénéfice qu'il tire de ses bonnes relations internationales et de la signature des divers traités sur le libre échange. C'est pourquoi il prend le pire parti qui soit en la circonstance: il prot?ge ses entreprises sans protectionnisme, et promeut le libre échange au profit des seuls étrangers.
Pour revenir ? ma premi?re métaphore, je constate que notre avion, au bout de dix ans de préparatifs pour le décollage, est bel et bien parqué en marge de la piste, et que le capitaine emballe un peu le moteur rien que pour faire du bruit. L'erreur sur le developpement - Je ne sais pas, au juste, ce que savaient et ne savaient pas mes concitoyens. Je ne suis nullement qualifié pour savoir si les hommes et les femmes qui vivent dans ce pays sont suffisamment f?tés pour faire fonctionner une société, une économie, une civilisation. Je tiens simplement ? dire que je les croyais capables de faire quelque chose de merveilleux. Et je n'étais pas le seul.
A Durham, en Caroline du Nord, un chauffeur de taxi me disait sur un ton r?veur, en 1994: "Qu'importe, vous vous redresserez bien vite, avec le grand nombre de personnes éduquées que vous avez?" Chez les fonctionnaires et les professeurs, cette idée revenait sans cesse. En effet, tout le monde aux Etats-Unis semble persuadé que les populations européennes sont tr?s cultivées; du moins par rapport au grand nombre d'illettrés américains et ? la faillite de l'enseignement secondaire public? Pour ce qui est des erreurs, vous voyez, tout le monde en fait.
Une universitaire américaine, épouse d'un cél?bre professeur qui a gagné sa place dans l'histoire de la philosophie du langage, nous confiait sa perplexité: "Eh bien, quand m?me, dans ce pays il vit des hommes, qui font du pain, qui font du commerce, ils doivent bien vivre, non? Ils doivent bien faire la m?me chose que les autres! Pourquoi ici rien ne marche de ce qui marche ailleurs?"
En effet, s'il y a un miracle roumain, il consiste bien dans ce terrible paradoxe que l'on imite merveilleusement bien toutes les choses louables que l'on voit chez les autres, tout en évitant adroitement de produire les m?mes résultats. Car, ne l'oublions pas, si l'on revenait sous le regime diurne de la réalité, toute cette illusion qu'est la société socialiste roumaine se dissiperait. On se retrouverait, au lieu d'hommes politiques, avec des fonctionnaires, au lieu d'espions, avec des esp?ces de fonctionnaires, au lieu d'intellectuels, avec des variétés de fonctionnaires, et ce qui est pire, on verrait que nous n'avons ni ouvriers, ni paysans, ni robots, mais une gamme assez peu différenciée de fonctionnaires. Cette disposition de la main-d'oeuvre ne donne de bons résultats ni chez nous, ni ailleurs. Mais l'illusion o? nous vivons ne nous permet pas de le comprendre pleinement, au sens d'en tirer les conséquences. Nous persistons ? croire que les hommes politiques dirigent la nation, que les législateurs font des lois, que les chercheurs cherchent les secrets de l'univers, que les professeurs forment les jeunes esprits pour accroître l'essor de la connaissance. Nous refusons de croire, et nous blâmerions haut et fort celui qui nous le dirait, que tous ne font qu'attendre les jours de paye et les vacances. Ceci n'est pas un secret, et c'est l'une des accusations les plus communes que les groupes sociaux se jettent ? la t?te les uns des autres, seulement on n'a pas compris que tous ont raison.
Je ne suis pas un spécimen de Roumain plus autorisé qu'un autre. Je n'ai aucun don de seconde vue qui me permettrait de montrer aux autres des choses invisibles en m?me temps que véritables. Je ne me fonde pas sur des sondages d'opinion qui remueraient de fond en comble le monde des médias. Mais ce que je sais, c'est que mon expérience de vie en Roumanie, depuis qu'? l'âge de 7 ans j'aidais l'organisation des femmes du quartier ? planter des ormes dans la rue Friedrich Engels, et jusqu'au moment présent, o? je suis impliqué dans divers programmes de réforme de l'enseignement supérieur, m'a toujours montré, d'une façon monotone et invariable, que tout le monde s'en fiche royalement. Je me rappelle encore, dans la semaine qui a suivi la plantation des ormes, mon étonnement, en allant l'école, que personne n'arrosait les jeunes plants. Je me disais que c'était impossible, c'était sans doute une erreur, les maîtres des maisons en face desquels se trouvaient les jeunes arbres allaient ?tre fiers d'eux, les arroser, les protéger. Je les ai vu se dessécher sur pied. Il y en a pourtant encore deux ou trois qui ont survécu, je les reconnais aujourd'hui encore parmi les châtaigniers. L'un des ormes a été planté par ma m?re, mais je ne sais lequel. En Roumanie, les enfants apprennent vite que se montrer responsible, se soucier du bien commun, se donner de la peine pour un objectif, ce sont des attitudes qui non seulement ne rapportent rien, mais vous rendent vulnérable et ridicule.
A l'université, on a eu une fois un programme de partenariat avec un autre établissement de l'Ouest. Pendant une seule année, étaient programmées treize conférences données par des personnes qui parfois étaient des spécialistes mondialement reconnus. Certains coll?gues en ont profité, ils ont noué des relations scientifiques, ils travaillent en collaboration. Mais la plupart se faisaient prier pour participer ? ces rencontres. Quant aux étudiants, il fallait les tromper en prenant les heures de cours des coll?gues les plus sév?res, pour avoir une audience nombreuse. Aujourd'hui nous menons les choses plus adroitement, pour faire profiter surtout les interessés.
On dira que ce sont précisément les minorités capables d'intér?t et d'énergie qui sont susceptibles de promouvoir le changement. Je ferai remarquer qu'il doit y avoir un seuil de relevance pour qu'une simple différence produise du changement. O?, dans quelles institutions, dans quelles zones de la société a-t-on atteint ce seuil de relevance? Je connais des institutions qui se sont mises ? l'heure présente; mais dans la soupe communautaire o? nous sommes tous immergés, elles sont constamment menacées. Elles n'ont pas encore atteint le point de non-retour.
Le fait est que, dans une société de fonctionnaires, l'incertitude est intolérable, la sécurité et la prévisibilité sont les valeurs les plus ch?res et les plus ardemment défendues. Ce qu'on sait faire, c'est reproduire les cadres de cette société, en mieux, bien s?r, c'est-?-dire avec un peu plus de confort. Le développement (quoi que l'on puisse entendre par ce mot, le bien comme le mal) menace tout cet univers de certitudes douillettes, promet des angoisses mortelles, des renversements d'hiérarchies, des restructurations d'entreprises, une course éperdue ? la recherche d'une niche économique ou administrative o? l'on puisse se mettre ? l'abri.
Je conclus que le surréalisme du socialisme roumain interpose, comme dans le paradoxe de Zénon, entre le marasme actuel et le succ?s économique, le moment attendu d'une prise de connaissance, un réveil qui serait plus douloureux et que le sommeil, et que l'état de veille. Etant donné la loi du moindre effort, quelle intervention pourrait nous obliger ? assumer cette souffrance? Faudra-t-il, selon une autre théorie en vogue, attendre le remplacement des générations, pour que l'opposition naturelle entre les groupes d'âge se charge de remplacer une façon de vivre par une autre? Attendra-t-on, comme le veut sans doute le grand nombre, qu'un gouvernement énergique et éclairé nous fasse obéir, ? coups de knout, ? de nouvelles r?gles? Je ne vois pas comment un pareil gouvernement pourrait "émaner" d'une population qui ferme les yeux, se couvre la bouche et se bouche les oreilles. J'imagine au contraire le travail de titan qu'il faudrait pour amener ce "réveil". S'il vous plaît, ne nous réveillez pas. Réformez-nous sous anesthésie générale. L'erreur sur l'Occident. Il est sans doute curieux pour un Belge ou pour un Italien d'apprendre qu'il est compris dans l'extension d'une notion d'Occident vu comme un agent unique. Certains pourtant comprendront la frustration et la désillusion de Roumains en voyant notre terre d'Orient laissée encore une fois, apr?s un semblant de libération, ? la merci des influences venues de l'Est. Passivité ou fatalisme, ce qu'on attend chez nous pour agir, c'est une douce violence, une autorité paternelle qui nous prenne par la main pour nous montrer la voie, qui châtie les incrédules et récompense les bons sujets.
Dans un pays o? il y a un si?cle le bouquin le plus lu était le roman d'Alexandre, en version médiévale remaniée d'apr?s Quinte-Curce, on aurait souhaité un général (comme nous avons aimé De Gaulle! Et il a été trahi si bassement, quand il se trouvait ? Bucarest!) qui nous int?gre dans les structures atlantiques et européennes. Les gens instruits, ceux qui lisaient les journaux communistes et écoutaient Radio Europe Libre, avaient des options européennes, et pro-françaises en particulier, préférences qui se transmettaient dans une tradition ininterrompue depuis l'avant-guerre. La déception qu'avait été la Ligue des nations était encore vive chez certains. La façon de penser de l'intelligentsia au sens large avait raté tout ce qui s'était passé apr?s 1968, et s'était fixé dans une structure bipolaire o? la haine de Ceausescu et l'attente messianique du r?gne des valeurs méritocratiques ne laissaient gu?re de place pour autre chose.
Quelle ne fut notre surprise en voyant qu'il y avait dans ce pays une majorité qui prétendait penser, quoiqu'elle ne f?t nullement qualifiée pour cela, en ce sens qu'elle ne partageait pas nos valeurs confiées par nos anc?tres ou formées au cours de longues lectures, mais qui jugeait en partant des réalités. Horribles réalités, modelées ? l'image et ressemblance de Ceausescu et de sa clique; vaste clique, recrutée dans l'ensemble du pays et au sein de laquelle tout un chacun pouvait identifier un cousin ou un ami de son oncle! Nous autres nous faisions un point d'honneur du refus le plus complet de tout ce qui avait trait ? la réalité socialiste. Nous rejetions avec mépris les objectifs de Ceausescu, nous ignorions ses efforts, nous n'évoquions son activité que pour nous moquer de ses mines sans minerais et de ses canaux sans péniches. Nous refusions les avances de ses institutions et considérions comme un déshonneur d'occuper un poste haut placé. Aujourd'hui encore, malgré ma promotion administrative, je sens que je m'identifie compl?tement ? cette attitude.
Et voil? qu'il y avait un groupe, un large groupe qui formait la majorité, qui convoitait ardemment les positions administratives sans en avoir honte, qui courait apr?s les relations dans la nomenklatura, dont le r?ve était de devenir des aparatchiks, qui briguait les gros salaires et les petits avantages, et cette majorité osait penser, elle voulait perpétuer les états de choses, elle préférait Istanbul ? Paris, elle osait voter Iliescu! Nous regardâmes vers Bruxelles, vers Berlin, vers New York! En vain. Personne de se souciait de persuader, d'insister, de promettre et de menacer cette majorité roumaine qui nous semblait tellement dévoyée dans ses choix. A nos yeux, elle n'aurait pas d? exister. En tout cas, elle n'était pas moralement autorisée d'ouvrir la bouche, car elle avait accepté la dictature et avait cherché ? en profiter. Nous fîmes appel ? l'émigration, cette fameuse diaspora envers laquelle nous avions des sentiments ambivalents - mais en l'occurrence elle pouvait ?tre une alliée. Une partie des Roumains de l'étranger avaient repris en effet la citoyenneté roumaine, ils votaient, mais ils n'étaient pas nombreux ? le faire. Leur poids demeurait léger, leur voix dans le concert politique roumain ne se faisait pas suffisamment entendre. D'aucuns avaient m?me la témérité de ne pas voter avec les "nôtres". Les autres nous accusaient tous, indistinctement, d'avoir été implicitement, pour ?tre restés au pays, des suppôts de Ceausescu! Serait-il possible que l'intelligentsia roumaine de la période socialiste soit, comme les Russes blancs, une classe vouée ? l'échec et ? la disparition?
Tout cela, c'était la faute de l'Occident.
La rapidité avec laquelle les pays de l'Ouest s'étaient ralliés ? une idée toute neuve - ? savoir que le camp de l'Est étant disparu, la guerre froide avait cessé - nous a ébahis. Ces Etats disposent chacun d'une classe politique tr?s professionnalisée qui est un instrument de gouvernement dont le fonctionnement demeure inscrutable pour les Roumains. Nos idées sont un peu fixées sur les plébiscits et les larges consultations populaires. M?me ceux d'entre nous qui ont beaucoup voyagé n'ont forcément pu comprendre le mécanisme politique interne des pays démocratiques. De temps en temps seulement, nous avons quelque occasion d'écouter l'expression des rancoeurs et des haines qui sont, comme partout, le soubassement des syst?mes politiques de l'Europe occidentale. Lorsque nous pouvons y jeter un coup d'oeil plus attentif, nous avons envie de dresser une longue liste d'incompréhensions entre les intellectuels de l'Est et ceux de l'Ouest. Les th?mes des débats sont curieusement déphasés. Chez nous par exemple, les discussions sur le multiculturalisme, sur le probl?me du gender ou de la sexualité du troisi?me âge demeurent sans un rapport direct avec la réalité culturelle quotidienne. Nous combattons chaque jour pour la survie et les objets des disputes occidentales nous semblent futiles. Les priorités sont différentes. D'autre part, les crit?res d'intér?t d'un th?me sont différents selon qu'il s'agit du niveau professionnel des sciences sociales ou du niveau des débats dans les médias. Nos sociologues sont parfaitement au courant des débats dans le monde entier. Ils sont capables de nous expliquer quelles attitudes sont nécessaires pour produire tels effets souhaités. Cependant, la préoccupation de se conformer aux attentes du public fait que les médias ne cherchent pas ? former leurs audiences dans l'esprit de la responsibility, predictability et accountability occidentales. Elles contribuent au contraire ? la diffusion d'une image identitaire du genre "ob?se et content de l'?tre". Selon les chaînes de télévision les plus suivies, nous serions un peuple qui s'enflamme facilement, c?de ? toute provocation, exige impatiemment que d'autres se chargent de ses probl?mes, se montre incapable de suivre un plan longuement m?ri. Et avec cela, un peuple aimable, gai, gouailleur, avec un charmant mélange d'insouciance et de pessimisme. Réciproquement, en Occident les médias se contentent de répéter la m?me image archa?que de notre pays qui repose sur une métonymie pittoresque: pars pro toto, ? savoir le paysan placide dans son chariot délabré, qui suit philosophiquement sa route dans les aboiements d'une meute de chiens vagabonds, sur un boulevard dont le goudron est criblé de trous. L'incompréhension se perpétue de part et d'autre.
Qui plus est, nous ressentons d'une façon particuli?rement pénible l'abandon par les gouvernements européens des élites pro-occidentales, en faveur des enfants d'aparatchiks recyclés, opportunément dotés d'un MBA américain. C'est vrai, nous étions insignifiants. Notre manque de réalisme, notre peu de relations au sommet, nos mani?res pompeuses et démodées, ? la Hercule Poirot, notre conservatisme, notre orgueil, notre étourderie, notre inflexibilité justifieraient pleinement, s'il le fallait, cet abandon. Cependant, nous aurions aimé voir un baroud d'honneur. Ils auraient d?, ? notre sens, montrer leur regret que nous soyons si nuls. Ils auraient d? jouer un peu la comédie, pour leur public le plus fid?le, en feignant que c'est ? contre-c?ur qu'ils coop?rent avec les ex-idéologues convertis au pragmatisme. Nous étions pathétiques sans doute, ils furent cyniques.
Si le gouvernement disait ? chacun des Roumains ce que les chancelleries occidentales ne cessent de lui réitérer: "conformez-vous ou périssez" - la chose serait tr?s probablement prise en mauvaise part et l'on aurait un Ziuganov roumain dans le parlement. Voil? pourquoi nos dirigeants choisissent un profil bas. Je pense qu'ils se trompent. Il faut continuer dans la voie qui consiste ? montrer aux Roumains les réalités des démocraties et des économies occidentales. Il importe de cesser de le faire sous la forme d'une publicité touristique. Il faut oser dire certaines vérités douloureuses, laisser passer ? la télévision ces enqu?tes qui dans leurs pays sont programmées apr?s dix heures du soir. On doit savoir qu'il existe des citoyens des pays libres qui ont des épouses et des enfants, mais qui n'ont jamais travaillé de façon réguli?re. On doit savoir que dans certaines écoles les enfants mettent le feu aux locaux et défient le professeur en classe sans que celui-ci ait le courage de réagir. On doit également analyser le fonctionnement des petits hôtels qui ont trente hôtes et un seul réceptionniste qui tient en m?me temps les registres et assure le service du petit déjeuner, alors qu'en Roumanie on est habitué plutôt ? la proportion inverse. Il faut montrer l'admirable organisation du fisc qui fait des enqu?tes nationales pour la justification d'une petite dépense, ainsi que celle des services sociaux ou des assurances santé. Il faut identifier les chaînes causales, pour éviter les imitations creuses et l'importation de toutes les monstruosités. Il faut expliquer les philosophies constitutionnelles de ces Etats, qui sont tr?s diverses, et parfois audacieuses. Il faut donner aux Roumains une véritable liberté de choisir entre les différentes mani?res d'organiser un m?me service dans les différents pays, sans leur mentir pour faire passer une loi et s'affubler ensuite des lauriers de la réforme. Il faut leur dire que l'expression de leur volonté, quelle que soit sa forme législative, peut facilement ?tre pervertie ou améliorée. Il faut leur dire: "Vous ?tes des bons ? rien, rendez-vous utiles, faites aujourd'hui ceci et cela". Je conclus que l'intelligentsia du socialisme surréaliste roumain, se voyant administrer de la part des gouvernements occidentaux une dose de Realpolitik, a fait un choc anaphylactique. Elle est tombée dans les pommes. Sa survie n'est pas certaine. En la laissant dans ce semi-coma, le gouvernement de la Convention a oublié son allié le plus loyal et s'est retrouvé pratiquement sans autre défense que l'appui des pouvoirs qu'il a pu se concilier de par ses prérogatives. Hélas, ces appuis sont acquis ? tous les gouvernements successifs. En effet, je pense que l'intelligentsia socialiste a prouvé son inanité, qui est le résultat de son acceptation tacite des conditions spirituelles posées par le régime communiste. Sauf quelques individus, qui ont appliqué la maxime de saint François (" N'essayez pas de changer le monde, changez de monde "), les " intellectuels " se sont laissés vieillir. Leur place est déj? prise par une autre catégorie sociale, ceux, plus ou moins jeunes, qui ont fait des études en Europe ou aux Etats-Unis. Eux sont une présence active dans les médias, briguent les postes grassement rétribués, n'hésitent pas de mettre sur pied une affaire dans le textile ou dans la publicité, suivent avec plus de flexibilité que d'anxiété le changement des partis au pouvoir. L'horreur sacrée de l'" intellectuel " devant la " production ", l'obsession de la " verticalité morale " ne sont m?me plus des souvenirs. Toute une série de tabous qui nous distinguaient autrefois en tant que catégorie sociale sont maintenant tombés en désuétude. Et si les " nouveaux " ne sont pas aujourd'hui pour la plupart que des " recyclés ", qui ont abjuré le dogme révolutionnaire, derri?re eux il arrive toute une jeunesse qui n'a jamais connu les rations et les votes ? l'unanimité.