Des catacombes? Ce serait trop dire?  Au début des années '80 j'ai profité de la naissance de mes enfants pour renoncer ? mon emploi et sortir de la laideur de l'espace officiel qu'il représentait. (" Espace officiel " et non " espace public " - j'allais m'en rendre compte plus tard - car il ne permettait pas quelque chose dont je n'avais aucune idée ? l'époque, ? savoir l'expression publique libre. En effet, cet espace était composé de deux couches, ambiguës dans leur coexistence: d'une part, l'adhésion imposée et de façade ? l'idéologie officielle, garnie de toutes sortes de subterfuges, d'esquives, de justifications; d'autre part, la rumeur clandestine, mais générale, du mécontentement partagé: blagues, indignations, exaspérations, panique impuissante). Ce geste de la retraite auquel peu nombreux pouvaient avoir recours a été pour moi un réconfort que j'ai vraiment savouré. Je donnais des leçons particuli?res si bien que, par rapport ? la modicité générale des revenus, j'avais une situation financi?re plutôt bonne. J'avais une maison avec un jardin, que j'avais pu aménager comme je voulais (pour moi, l'horreur d'habiter une HLM était tout aussi terrible que lointaine), j'avais quelques amis et de nombreux livres autour de moi. De temps en temps je pouvais acheter un tableau, un tapis ou un meuble ancien dans les magasins d'antiquités appelés "Consignatia". En outre, j'allais deux fois par semaine ? la Faculté de Philologie o? le po?te Ioan Alexandru donnait un cours de langue et littérature vétéro-testamentaires. Parfois j'étais euphorique. J'avais le sentiment d'avoir réussi ? mener le pouvoir par le bout du nez, ce pouvoir qui essayait de nous imposer son régime gris et accablant. J'avais surtout le sentiment que ma vie quotidienne avec tout ce qu'elle supposait - la paix de l'intimité, les lectures conformes ? mes intér?ts spirituels, les quelques amis avec lesquels je les commentais - durerait indéfiniment. Son bon plaisir, sa " liberté " étaient un peu grisants. Aujourd'hui encore, je les consid?re comme tels si je les place dans le climat de l'époque. Mais, si j'ai la fantaisie de m'imaginer que demain je devrai vivre, ne f?t-ce que pour une heure, dans le monde d'avant 1989, je suffoque.  Ioan Alexandru était une figure étrange et en quelque sorte spectaculaire. Po?te authentique et assez fécond, il écrivait une poésie de spiritualité o? il utilisait d'une mani?re ? peine voilée des th?mes du Nouveau et de l'Ancien Testament, ? côté de l'exaltation du monde paysan et, parfois, du patriotisme. Il avait fait des études classiques ? Bucarest (sa th?se de doctorat portait sur les Odes de Pindare) et ensuite il avait reçu une bourse Humboldt qui lui avait permis de s'occuper de la littérature de l'Ancien Testament. Du point de vue physique, il combinait la nonchalance de l'intellectuel indifférent ? sa tenue (cheveux en désordre, pull trop large, souvent taché de craie) avec une teinte paysanne constamment cultivée (grand bonnet de fourrure de mouton, sac de toile comme dans le Maramures, gros souliers). Son attitude était un mélange d'exaltation religieuse et d'humilité, qui, bien qu'étrange, respirait la franchise.  Les cours qu'il a donnés entre 1975 et 1985 environ étaient aussi une curiosité. De m?me que la plupart des auditeurs, j'avais commencé ? les fréquenter parce que mes amis ou mes connaissances qui y allaient m'en avaient parlé. En ce qui concerne l'hébreu, Ioan Alexandru s'est contenté de présenter quelques déclinaisons et d'écrire sur le tableau noir les premiers versets en caract?res hébra?ques de la Gen?se. (Il n'hésitait pas ? se mettre ? genoux pour les écrire au bas du tableau noir, ce qui, étant donné son attitude générale, vous faisait penser ? un geste rituel). Il n'a jamais réussi ? passer au-del? de ces notions parce que ni pour le public ni pour le professeur l'intér?t ne se concentrait sur ces aspects. Tumultueux, prédisposé aux associations d'idées, ayant une imagination poétique de qualité, Ioan Alexandru laissait se manifester sa nature débordante et commençait avec passion ? donner sa propre lecture et sa propre interprétation de tel ou tel chapitre de l'Ancien Testament. Il ressemblait ? un torrent qui réunissait en une consonance convaincante des données hébra?ques et chrétiennes, des probl?mes de morale et de théologie, des th?mes poétiques et liturgiques, des anecdotes tirées de la vie quotidienne et des Apophtegmes. C'était une lecture personnelle et intense, tr?s souvent passionnante, qui devenait peu ? peu prévisible dans ses grandes lignes. Parfois, les associations étaient faciles. (Une fois il a affirmé avec enthousiasme que la faible lumi?re de l'ampoule qui éclairait la salle serait une étincelle, ou au moins un reflet de la lumi?re du Saint-Esprit. Cela m'a semblé que c'en était trop ?) Tantôt, son enthousiasme et sa " lutte " avec le texte sacré commençaient ? ressembler ? un sermon, tantôt ils ressemblaient ? une transe - et on ne pouvait pas dire si l'on avait devant soi un homme inspiré par le Saint-Esprit ou bien un homme qui fonctionnait ? vide, vaincu par son propre tempérament. Dans l'ensemble, il s'agissait cependant d'une manifestation authentique et, de toute façon, singuli?re dans le contexte universitaire de l'époque ?  Des étudiants au sens propre du terme, il y en avait peu; au reste, l'amphithéâtre était rempli de jeunes (par-ci, par l?, on pouvait remarquer aussi quelques personnes âgées) ? visages recueillis, pour lesquels le th?me du cours n'était pas, de toute évidence, un simple th?me d'étude théorique. Ils formaient une sorte de groupe que liait surtout la présence ? ces conférences. Lorsqu'ils se rencontraient dans la rue, dans les expositions, aux concerts ou ? l'église, ils se communiquaient l'heure et la salle du cours suivant ou bien s'il aurait lieu ou non. Parce que, m?me s'il était approuvé par l'Université comme cours facultatif ? l'intention de quelques étudiants, en fait il était toléré sous la forme et avec l'audience qu'il avait acquises. " Toléré " signifiait, d'une part, que personne ne nous avait jamais interdit de le fréquenter. De temps en temps, Ioan Alexandru, admonesté probablement par la direction de la Faculté, priait les auditeurs qui n'étaient pas étudiants de satisfaire leur intér?t pour la religion ? l'église, ? la synagogue, ? la Faculté de théologie ou ? la biblioth?que. Et pourtant, le nombre des auditeurs n'a pas diminué de façon significative. D'autre part, " toléré " signifiait que ce cours pouvait ?tre interrompu ? tout moment, que nous montions discr?tement l'escalier de la faculté jusqu'au dernier étage o? il était donné pendant les derni?res heures de l'horaire. La seule forme explicite de désapprobation venait de la femme de service qui, fâchée de rester apr?s le programme (les cours de Ioan Alexandru se prolongeaient d'une mani?re imprévisible), heurtait les portes avec les seaux et le balai ou éteignait l'électricité. Le professeur et son public ne disaient mot. Une fois, dans le bâtiment désert, il a fallu descendre ? tâtons l'escalier des trois étages en nous tenant par la main et en nous laissant guider par la lumi?re des allumettes. A ce moment-l? j'ai eu le sentiment que nous étions un groupe semi-clandestin mais aussi que le régime politique en place n'était pas capable d'arr?ter l'apparition des fissures incroyables qui témoignaient de sa faiblesse (ou peut-?tre les tolérait-il seulement?)  Ioan Alexandru était un personnage de fronti?re, avec la médiation mais également avec la confusion que cela suppose. Bien qu'intellectuel de formation, et universitaire, il semblait, ? l'entendre, plutôt un représentant de l'Église (avec laquelle il était en tr?s bonnes relations. Plus d'une fois il a été m?me invité ? prendre la parole apr?s la liturgie, en guise de sermon). Son exaltation, ses convictions dénuées de distance critique, son ton prophétique ou moralisateur, le fait qu'il ne prenait pas attitude contre la collaboration de la hiérarchie ecclésiastique avec le régime communiste faisaient naître des réticences parmi d'autres intellectuels, plus rigoureux, attirés par la religieux. D'autre part, il donnait acc?s - par une mani?re d'interpréter tr?s personnelle - ? des textes tout ? fait absents de l'espace public (? part le cours donné ? la Faculté de Philologie, il a tenu ? la Faculté des Beaux-Arts un cours o? il a traduit et commenté la poésie liturgique de Roman le Mélode et d'Éphrem le Syrien). C'était un médiateur, tr?s personnel, entre le texte sacré et un public relativement cultivé, intéressé par le phénom?ne religieux, mais qui n'avait pas la possibilité de s'instruire dans ce domaine (sauf l'autodidactisme). Le pr?tre et le peintre
 Vers la m?me époque, j'ai entendu parler des sermons du p?re Galeriu de l'église Silvestru. Il était considéré comme " un pr?tre pour les intellectuels ". Et il tenait (et tient encore) ? honorer ce statut. Une fili?re unissait l'ermitage de Sihla au monast?re voisin, Sihastria (du nord de la Moldavie), et ? l'église bucarestoise Silvestru: le p?re Paisie, le p?re Cleopa, le p?re Galeriu. Tout intellectuel attiré par l'Orthodoxie devait avoir visité (ou se proposait de visiter) les deux premiers qui étaient des paysans de la contrée. Le p?re Paisie était connu par son silence et par sa présence irradiante. Le p?re Cleopa l'était par ses " conférences " sur la terrasse de sa maison du monast?re, qui réunissaient des gens des villages voisins, des p?lerins venus de loin et les intellectuels raffinés qui étaient de passage. Il était " la voix de la tradition ". Consulté ? propos des questions concernant le culte, le comportement, la doctrine, les superstitions, la conscience, il citait en abondance et d'une mani?re catégorique l'Écriture, la tradition ascétique de l'Orient et les récits allégoriques de la croyance populaire. Les gens cultivés savouraient l'impulsivité, l'autorité abrupte qu'il extériorisait dans son langage paysan, le coloris sage du discours, ses " extravagances " - tout cela était tellement différent du ton onctueux et creux des sermons courants. S'ils persévéraient dans leur intér?t, ils étaient orientés vers le p?re Galeriu.  Apr?s le commencement de la liturgie, l'église Silvestru se remplissait petit ? petit et au moment du sermon elle était comble. C'est ? ce moment que cessait le va?et?vient, un peu dérangeant pendant l'office. Les sermons, tr?s bien construits et consistants, duraient environ une heure, une heure et demie, et l'orateur s'y investissait totalement. Les gestes, la mimique, le ton étaient destinés ? capter et ? convaincre. D'ailleurs, la présence m?me du p?re Galeriu avait quelque chose de particulier. A la limite de l'authentique et du recherché, il semblait célébrer sans cesse: la Parole et les paroles, le discours orthodoxe persuasif. Profondément recueilli ou profondément communicatif, immobile ou dynamique, il rev?tait son discours de gestes, l'" interprétait " au sens théâtral du mot; il considérait qu'il devait le soutenir de toutes ses capacités expressives. Pendant le sermon, pendant la pri?re, pendant la confession, parmi les fid?les, ? la maison, ? l'étude, pendant les discussions avec des inconnus ou avec les habitués de l'église, avec les proches, il ne se conduisait jamais comme une personne privée, mais incarnait une fonction ; il était toujours devant un public, il avait un message ? transmettre (le peintre Sorin Dumitrescu, un fid?le et un familier, disait que le p?re était g?né si, par hasard, il était surpris sans soutane, seulement en bras de chemise - ce qui, probablement, arrivait tr?s rarement - , c'est-?-dire un peu hors de son rôle).  Sa ferveur, nourrie de lectures et d'expérience, attirait de nombreuses personnes, en particulier les jeunes - pour lesquels il était un maître, un interpr?te de l'Orthodoxie, un guide tr?s respecté: il jouissait d'une autorité incontestable. Et leurs nombreuses questions ne restaient jamais sans réponse. Avant les Pâques, les confessions-discussions se prolongeaient jusqu'? une heure du matin. A cette heure calme, dans la pénombre de l'église - o? luisait le vernis des icônes de Sorin Dumitrescu - chacun attendait son tour avec patience: des gens simples ou des fid?les motivés mais aussi des personnes de l'élite culturelle qui ne pouvaient se confesser ailleurs que chez le p?re Galeriu.  Dans ses sermons, les concordances entre l'Ancien et le Nouveau Testament, les enchaînements heureux de l'exposition doctrinale avec des exemples puisés dans la vie ascétique, dans l'hagiographie ou dans les récits de la tradition esquissaient un th?me, le développaient et, finalement, l'amplifiaient jusqu'? ce qu'il prît une envergure considérable. Il plaidait avec passion pour la théologie orientale; une passion inventive, s?re de la supériorité de l'Orthodoxie mais non d'une mani?re agressive. Il impressionnait tous les types d'auditeurs: des fid?les modestes du quartier aux jeunes qui gravitaient autour de lui et jusqu'? un public tr?s cultivé ou m?me snob, qui venait de temps en temps l'entendre. Et dans ces sermons on ne manquait jamais de faire, avec une précision consciencieuse, quelques références ? la culture moderne (la philosophie, la littérature, la science - surtout la science). Ces références n'étaient pas si nécessaires au discours; elles étaient plutôt " la main tendue " aux intellectuels afin d'établir un rapprochement. Le signe était perçu comme tel et les quelques littéraires, philosophes, artistes qui comptaient dans le monde bucarestois des préoccupations spirituelles visitaient de temps en temps le p?re Galeriu pour des débats en groupe restreint.  Lorsqu'ils venaient ? l'église Silvestru, leur présence était remarquée et de petits groupes se formaient autour d'eux apr?s l'office - soit ? l'intérieur de l'église m?me, soit, surtout, sur la petite place devant - pour ébaucher un projet culturel, organiser une réunion, pour discuter, pour échanger des politesses ou tout simplement pour ?tre pr?s d'eux: les personnes qui les entouraient en tiraient ainsi un certain prestige. L'espace de l'église - avec son prolongement extérieur o? l'on pouvait parler plus fort et plus librement - devenait une sorte d'espace public, ou tout au moins son substitut, o? les gens se montraient, communiquaient, situaient les autres et en étaient situés.  Le peintre Sorin Dumitrescu constituait le second pôle de cet espace. Admirateur fervent du p?re Galeriu, fid?le de l'église, il avait (et il a encore) son atelier dans les parages, rue Venerei. Passionné par le th?me de l'icône, il s'y intéressait de pr?s et avait des lectures abondantes dans le domaine, qu'il communiquait, présentait, commentait, interprétait et illustrait devant les personnes intéressées: soit dans les réunions improvisées apr?s l'office, sur la petite place, soit chez lui, dans l'atelier, o? l'on pouvait aussi admirer ses tableaux. Sa verve qui s'épanouissait dans des arborescences risquées était captivante. L'intér?t du peintre pour l'icône n'était pas strictement théorique; il a quelques cycles d'études et des tableaux achevés o? il essaie de réaliser une variante actuelle d'icône, qui ne se borne pas ? copier avec intelligence les anciens mod?les. Par contraste avec son tempérament volcanique, les icônes de Sorin Dumitrescu sont du genre extr?mement hiératique - en mettant en évidence la géométrie cachée, l'ossature qui caractérise les icônes traditionnelles. Quelques?uns de ses tableaux ont été consacrés comme des objets de culte dans l'église Silvestru. Maniéristes, raffinés, ils sont l? ? côté d'objets plus douteux ou de kitsch incontestables (un crucifix imposant en bois de plusieurs essences, des po?les géants de fa?ence ornées de peintures religieuses na?ves, des coussinets, des vases ? fleurs, des broderies) donnés par les fid?les: dans sa large hospitalité orthodoxe, le p?re Galeriu ne refuse ? personne le droit de faire des dons ? l'église, de laisser des traces dans son espace.  Sorin Dumitrescu plaidait pour ses occupations aupr?s de ses nombreux amis, roumains et étrangers, ou aupr?s de ses confr?res intellectuels. Ils les invitait aux sermons, les présentait au p?re Galeriu, il leur expliquait le spécifique de l'Orthodoxie et organisait des réunions et des débats dans son atelier. Juste apr?s 1989, il a publié un volume, Dialoguri de seara (Dialogues vespéraux), qui réunissait les débats sur certains th?mes de l'Orthodoxie (doctrine, ascétique, paternité spirituelle, écuménisme, philosophie de la religion) entre le p?re Galeriu, lui-m?me et deux amis, philosophes de prestige: Andrei Plesu et Gabriel Liiceanu.  L'église Silvestru et l'atelier de la rue Venerei constituaient les deux points de rep?re - l'un ? proprement parler religieux et l'autre la?que - d'une île, d'une tentative d'Orthodoxie urbaine, de rencontre entre la théologie et la culture. Entre ces deux points d'appui, tel un espace de réunion plus générale, de médiation et de sélection des participants: la petite place devant l'église, o? les bordures de pierre du square voisin servaient de bancs. Au-del? du clocher qui enfermait la petite place, il y avait l'école du quartier qui remontait ? l'époque du roi Charles Ier et une rue ? jardins luxuriants. On pouvait voir côte ? côte des maisons modestes de faubourg, avec des cours o? chantait le coq, des villas autrefois coquettes ou bien une maison aristocratique et romantique guettée par la décrépitude (comme l'atelier du peintre): c'était le vieux Bucarest, qui avait pris forme ? la fin du si?cle passé, avec des quartiers disposés autour de l'église et de l'école, chacun avec sa convivialité, son charme et sa poésie. L'autre bout de la rue était coupé par le front morose des HLM communistes. L'ancienne rue commerciale, Calea Mosilor, qui jadis avait animé le quartier, en lui donnant sens et cohésion, avait été réquisitionnée du point de vue architectonique par le pouvoir. Celui-ci avait pratiqué une incision dans le tissu urbain en y inoculant une modernité brutale, oppressive du point de vue des formes plastiques et de la solution sociale. Topographiquement et spirituellement, l'espace de Silvestru apparaissait donc comme un espace de refuge, de perpétuation, de rencontre de la tradition. Et la proximité du paysage communiste donnait ? cette île une signification ? la fois symbolique et tendue.
A la recherche d'une église  Les deux cas " d'Orthodoxie urbaine " dont je viens de parler avaient, évidemment, quelque chose en commun: ils s'appuyaient exclusivement sur la présence et le discours de personnalités exceptionnelles. Une seule personnalité pour chaque cas. A l'église Silvestru, la présence de Sorin Dumitrescu était importante, mais elle n'aurait pas eu de signification sans le centre incontestable qu'était le p?re Galeriu. Dans chaque cas, une seule personne attirait et réunissait l'assistance, une seule personne créait, pourrait-on dire, l'espace de la rencontre qui s'organisait en fonction d'elle. Et aux cours d'Ioan Alexandru et ? l'église Silvestru, le groupe de participants ne constituait pas une communauté, mais était seulement un public. Devant un orateur toujours actif, extr?mement actif, l'assistance était seulement réceptive, homogénéisée par une admiration sans réserves, par un petit " culte de la personnalité ". Chaque participant se rapportait exclusivement ? la figure centrale de cet espace, sans ressentir le moins du monde le besoin d'une solidarité et d'une communication avec les autres.  Au fond, le statut et les intér?ts des participants étaient hétérog?nes. A l'université: quelques étudiants en philologie, les seuls ? ?tre directement concernés par le cours, ensuite de nombreux jeunes d'autres formations (qui avaient fait des études d'histoire, de beaux-arts, de mathématique, de médecine ou techniques), sans aucune formation religieuse ? l'école ou en famille, ayant un intér?t personnel, non professionnel pour le th?me en question; enfin, quelques personnes âgées, parmi lesquelles d'anciens moines, ayant une culture religieuse qu'elles espérait approfondir et exercer dans un cercle plus grand que celui de la maison ou des amis. A l'église Silvestru, comme je l'ai déj? dit, se côtoyaient, se tolérant mais ne communiquant pas: les fid?les classiques d'une église de quartier (des vieilles femmes coiffées d'un fichu, des dames du voisinage, extr?mement actives lorsqu'il s'agissait de collecter l'argent apr?s l'office, de distribuer les coussinets, de discipliner le public selon un code qu'elles étaient seules ? connaître, des messieurs marguilliers, pieux et pénétrés de l'importance de leur rôle); des jeunes tout comme ceux qui fréquentaient les cours de Ioan Alexandru (sinon les m?mes); les intellectuels (pour la plupart des amis de Sorin Dumitrescu) et les snobs. L'offre religieux (de type urbain) étant pratiquement inexistante dans le régime communiste, un espace tel que Silvestru attirait inévitablement des gens ayant des options tr?s diverses, qui ne tenaient pas ? se m?ler les uns aux autres.  Il n'y a eu, ? aucun moment, de projets communs, une attitude cohérente, active, qui relie les personnes présentes; il y a eu seulement divers groupes (ceux de la société la?que) qui avaient des exigences et des motifs d'admiration différents envers un personnage réussissant ? satisfaire tout le monde. A l'église Silvestru, un seul élément aurait pu avoir un rôle unificateur: l'élément liturgique. Expliqué dans les sermons du p?re Galeriu, analysé dans son symbolisme, présenté comme un élément essentiel de l'Orthodoxie, il ne constituait cependant pas un lien. Le chant était un probl?me: la prestation assez bonne de Monsieur Dorin, le chantre principal, qui avait fréquenté une école de spécialité et qui était parfois accompagné par Sorin Dumitrescu, alternait avec les lamentations incroyables du ch?ur des fid?les. Plus d'une fois, des chanteurs d'opéra, admirateurs du p?re Galeriu, ont fait don de leur talent ? l'église et ont exaspéré nos oreilles. Selon le p?re Galeriu, quiconque voulait participer de quelque façon ? la vie de l'église était le bienvenu; il fallait le louer et le stimuler. Outre la rigueur théologique, il n'imposait pas de crit?res d'exigence: tous étaient reçus avec ce qu'ils pouvaient venir. Chacun avait sa propre conception sur ce que devait ?tre l'espace ecclésial et se conduisait en conséquence. De sorte que l'atmosph?re était mitigée. La cadence de la célébration liturgique était submergée par les pulsions des piétés individuelles.  J'ai parlé de l'agitation permanente pendant l'office, nourrie d'une dévotion m?lée avec la mondanité. Chaque nouveau venu saluait longuement ses connaissances, pour finir, solennellement, par embrasser les icônes sur l'iconostase. Lorsque le peintre arrivait, un murmure et un couloir se produisaient dans l'église. Chacun se sentait honoré de son salut, d'une parole aimable, d'une accolade. Il y avait ensuite la foule de ceux qui apportaient l'obituaire, les fleurs, les dons ? la porte de l'iconostase, sans manquer d'échanger un mot avec le p?re Galeriu ou au moins avec les autres pr?tres (une fois, lorsque j'ai fait ce geste, mon fils de trois ans a laissé tomber, par mégarde, son pistolet de métal sur les marches de marbre, ce qui a produit un bruit un peu bizarre; le p?re l'a regardé avec une bonté indulgente). A cette agitation s'ajoutait la démarche des " dames de l'église " visant ? discipliner les " externes ", les mouvements massifs des personnes pieuses vers le sanctuaire et retour, en fonction des moments de la liturgie, le fait de se lever et de s'asseoir afin d'honorer les moments importants de l'office. Au moment de l'eucharistie - tr?s sollicitée, grâce ? la persuasion du pr?tre - le calme succombait définitivement: les gens se précipitaient pour acheter des bougies, se pressaient encore ou s'invitaient mutuellement ? passer devant, les femmes étaient sommées de se couvrir la t?te et les enfants de se taire. Enfin c'était le silence, la pacification: on apportait le pupitre sur lequel le p?re Galeriu mettait la Bible, ses papiers et ses livres; il faisait son apparition et, recueilli, appuyait sa t?te sur les portes royales. C'était le moment du sermon. L'église Silvestru n'était pas tant l'espace du liturgique que l'espace du discours théologique. Et une église du discours théologique était (et est encore) une chose rare et précieuse ? Bucarest.  Il y avait, dans les deux espaces dont je parlais, une partie importante du public qui leur était commune: les jeunes (en général, diplômés) intéressés par l'Orthodoxie en tant que mode de vie spirituelle, en tant qu'expérience intérieure mais également communautaire. La plupart d'entre eux n'avaient reçu aucune instruction religieuse dans leurs familles (quant ? l'école, ce probl?me ne se posait m?me pas). Ils y étaient arrivés par des lectures, grâce ? un ami qui les avait précédés sur cette voie, ? un pr?tre ou ? un moine plus inspiré. Il s'agissait donc d'une découverte, d'une qu?te personnelle et non d'un héritage naturel et familier auquel on est trop habitué pour en faire un probl?me et l'approfondir. Le manque du " déj? l? ", l'engagement et, ensuite, la formation intellectuelle faisaient naître chez eux un horizon d'attente plus spécial. Les automatismes de la piété, le ritualisme, la langue de bois religieuse ne les attiraient pas. Il essayaient de découvrir directement ce qu'ils avaient lu sur l'Orthodoxie, sur sa splendeur liturgique, sur le statut théologique de l'icône, sur la spiritualité orientale. Apr?s 1989, le nombre de ces gens a considérablement augmenté. La liberté de l'expression publique, l'explosion de l'information, le grand nombre de publications, de traductions (y compris de la littérature religieuse) ont eu aussi de telles conséquences. Si on fait abstraction de l'espace de l'église Silvestru, on peut demander: qu'est-ce que les églises de Bucarest offrent ? ces gens?  Les époux Svetlana Carstean et Cezar Paul-Badescu sont des philologues de formation et travaillent dans la presse culturelle de Bucarest. Ils ont environ 30 ans et, au moment o? ils ont considéré que la dimension religieuse, orthodoxe, était importante pour eux, ils ont cherché une église o? vivre leur option. Jusqu'? leur arrivée ? Stavropoléos, ils ont "essayé" de nombreuses églises. Leur trajet passe en revue, en grand, les styles, les probl?mes, les obsessions, les faux pas de la vie ecclésiale orthodoxe d'aujourd'hui. Voil?, en résumé, leur histoire: Cezar Paul-Badescu: Nous sommes arrivés ? Stavropoléos apr?s une série d'expériences manquées dans différentes églises de Bucarest. En décrivant ces expériences, nous ne faisons que définir, par contraste, ce que nous avons trouvé ? Stavropoléos.  Je ne saurais passer sur certaines choses qui me dérangent. Il est possible que certaines gens, parmi ceux qui ont vraiment la foi, mettent entre parenth?ses ces choses, mais malheureusement je ne suis pas parmi eux. Cela me dérange d'entendre ? l'église un ch?ur polyphonique, composé d'hommes et de femmes, alors que nous savons tr?s bien que la musique byzantine ne connaissait pas la polyphonie. ? l'église Enei, pr?s de la Faculté d'Architecture (elle a emprunté ce nom ? une autre église, qui se trouvait tout pr?s et qui fut démolie par Ceusescu), j'ai tout simplement quitté l'église au milieu de l'office. Le ch?ur y était tout ce qu'on pouvait entendre de pire. On avait l'impression qu'ils tournaient le chant en dérision. Ils étaient d'une affectation terrible; le son des voix, surtout féminines, était trop aigu; tout était tr?s mitigé. En outre, ils voulaient paraître des " professionnels " et s'efforçaient de chanter comme ? l'opéra. La liturgie avait l'air d'?tre un spectacle de mauvaise qualité, un spectacle d'amateurs. Svetlana Cârstean On avait tout simplement envie de rire. On finissait par s'amuser, mais on s'amusait am?rement parce qu'on se disait: " Mais, au fond, o? sommes-nous? " Chaque voix tentait d'exprimer comme une douleur, la plus profonde qui soit, elle l'exprimait avec pathos. C. P.-B. Une fois j'ai été ? l'église russe o?, ? nouveau, l'atmosph?re d'opérette m'a fait une mauvaise impression. Il y avaient des gens en costumes soi-disant nationaux; c'était un caract?re spécifique de l'église, ? ce que j'ai compris. S'ils avaient été des paysans authentiques, personne n'aurait rien dit. Mais, en fait, ils étaient seulement kitsch. Avec des pantalons collants et toutes sortes de vestons ? poils longs, ils ressemblaient ? des figurants d'opérette.  La premi?re église que nous avons fréquentée, ? partir de 1993, a été celle du monast?re Antim. C'est l? que nous nous sommes mariés et que nous allions nous confesser chez le p?re Sofian. ? Antim nous avons réussi ? passer sur de nombreuses choses que nous n'aimions pas. Par exemple, l'absence totale d'une atmosph?re de cordialité, de communion. Svetlana, pendant sa grossesse, n'arrivait pas ? trouver une place o? s'asseoir pendant l'office. Non seulement on ne lui cédait pas la place, mais, si elle se dirigeait vers une place libre, on lui disait tout de suite: " C'est réservé, c'est ? un autre, ce n'est pas ta place ". S. C. Il arrivait quelque chose d'étrange ? Antim. D'une part, c'est un lieu tr?s spécial, plein de grâce et cela est d? au p?re Sofian. D'autre part, le monde qui fréquente l'église répand toutes sortes d'énergies, les énergies divergentes, mais extr?mement puissantes, des intér?ts individuels. Ce n'est pas un lieu uniforme, cohérent. ? part la difficulté personnelle ? vous concentrer, il fallait faire face ? une agitation presque agressive. Les gens s'observaient les uns les autres pour voir qui fait les gestes les plus pieux, qui s'agenouille et se prosterne avec plus de respect. Pendant l'office, des querelles sonores se déclenchaient, on se lançait des piques, il y avait des apostrophes terribles. Il y avait toutes sortes de personnes bienveillantes, des femmes surtout, qui vous disaient d'une voix aigre: " Ne reste pas ici. Va de l'autre côté! " Ou: " Couvre-toi la t?te! ". On était tout le temps en situation irréguli?re. Les femmes en particulier avaient ce besoin de faire de l'ordre et de façonner les autres ? leur image. Ils (elles) se considéraient comme des gens hypercorrects, qui se montraient aussi comme des gens hypercroyants et vous n'étiez pas de leur rang. Vous étiez toujours un outsider. C. P.-B. En fait, ils contrôlaient, ils géraient le salut. Le salut comportait des lois tr?s strictes qu'ils étaient seuls ? connaître. Les pr?tres-moines d'Antim ne se m?laient pas de ce qui se passait dans l'église. Ils célébraient l'office, ils vaquaient ? leurs affaires, mais n'intervenaient pas. C'est l? le probl?me, ? mon avis en ce qui concerne bien des églises en Roumanie: c'est une absolutisation du typique. Le typique devient un but en soi. S. C. ? Antim on avait le sentiment de l'indifférence; on avait le sentiment que les pr?tres ne se proposaient pas de former une communauté avec ceux qui se trouvaient en deç? du sanctuaire. Dans l'église il y avait une atmosph?re de désordre et d'insécurité. D'une part, chaque fid?le semblait avoir son propre but qu'il poursuivait avec acharnement. ?tre le plus pr?s du pr?tre lorsqu'il sortait du sanctuaire avec le calice. S'allonger ou étendre ses habits par terre pour que le pr?tre passe au-dessus. Ils déplaçaient les affaires des autres pour trouver une place meilleure et se disputaient. D'autre part, on ne savait jamais ? quoi s'attendre, on pouvait ?tre agressé ? tout moment, on pouvait ?tre chassé de sa place ou bien ?tre reçu avec amabilité. On ne savait jamais ce qui pouvait vous arriver. Pour se recueillir il fallait lutter non seulement avec soi, mais également avec les autres. Par contre, ? Stavropoléos je me suis senti en s?reté, j'ai senti que le pr?tre voulait vraiment bâtir une communauté, que celle-ci existe et qu'elle ait une identité. Tout cela je ne l'ai jamais rencontré ailleurs. C. P.-B. J'ai résisté ? Antim plus que Svetlana, mais ce qui m'a déterminé ? y renoncer ce furent les sermons des jeunes diacres. Non seulement ils duraient longtemps (environ une heure), mais ils étaient prononcés dans une langue de bois exaspérante. Apr?s l'expérience intérieure tout le long de la liturgie, au cours de laquelle j'avais essayé de construire tant bien que mal quelque chose en moi-m?me, je tombais brusquement: toutes sortes de pensées belliqueuses me venaient ? l'esprit ? propos de l'orateur.  L'église Coltea a été une autre épreuve. L?, c'est la propagande politique qui était dérangeante. Le pr?tre était monarchiste et le th?me de la royauté apparaissait ? tout bout de champ. Moi, je ne suis pas anti-monarchiste, bien au contraire, la monarchie me semble une solution viable. Mais je pense aussi qu'il ne faut pas associer la liturgie ? la politique. Finalement, je suis arrivé ? Stavropoléos o?, au-del? de l'esprit canonique et de la qualité de l'office, du chant, des fresques et des icônes (ce qui n'arrive pas dans d'autres églises o? l'on apprécie beaucoup les peintures romanesques du XIXe si?cle), au-del? de tout cela, j'ai trouvé une communauté qui m'a reçu sans tensions, les bras ouverts, j'ai trouvé un espace o? je pouvais communiquer sans entraves. S. C. Je dirais que Stavropoléos est un lieu salubre. Il y existe un atmosph?re d'hospitalité, de communauté; en outre, les gens ont presque tous les m?mes attentes, ils cherchent la m?me chose. C'est un groupe orienté par un certain esprit; un esprit qui est d? au p?re Iustin Marchis. S'il n'avait pas institué tout cela, les gens se seraient conduits d'une mani?re individualiste, mitigée, comme dans les autres églises. Je crois que c'est précisément cet esprit qui a imposé une certaine sélection des participants. Nous vivons dans une grande ville o? il y a toutes sortes de gens. En outre, ces gens ont souvent redécouvert la foi ? leur propre compte et la comprennent de diverses mani?res. Ce qui arrive dans la société, arrive aussi dans l'église: c'est l? un mélange terrible. Stavropoléos est le seul lieu o? les gens ont la m?me conduite sans qu'on leur ait imposé certaines r?gles. Dans la société roumaine il est difficile de trouver un lieu aussi " nettoyé ", " déparasité " que Stavropoléos. ? commencer par le fait m?me qu'on n'y voit pas les icônes mi?vres qui remplissent d'autres églises. Dans notre quartier - un quartier ouvrier, périphérique, de HLM, sans église -, on en a construit récemment une. Elle est en bois et a une présence spéciale. Il est remarquable qu'on l'ait bâtie précisément l?, o? l'on en a effectivement besoin. Pourtant, les gens, désireux d'avoir une église " ? eux " et de l'embellir, ont répondu ? l'appel du pr?tre et ont apporté des icônes. Le pr?tre, diplomate ou peut-?tre convaincu, a tout accepté et en a rempli l'église. Il y en a de toutes sortes, y compris des icônes entourées de petites ampoules électriques ou des icônes " chatoyantes ", qui changent d'image suivant l'angle visuel. C. P.-B. On y rencontre tous les objets de mauvais go?t, toutes les déviations, accumulés comme dans une de ces expositions que Irina Nicolau a consacrées au kitsch. Bien plus, ? un certain moment on a pu voir dans l'église un canapé rouge. C'est probablement un potentat du quartier qui l'y avait installé pour se différencier des autres qui n'avaient apporté que des tabourets? Enfin, dans d'autres églises de Bucarest, ? la fin de l'office, quelqu'un va avec un plateau parmi les fid?les pour qu'ils y mettent un sou. On a l'impression qu'il faut payer le billet d'entrée ? un spectacle. Apr?s avoir assisté au spectacle, vous devez payer (sinon vous risquez la réprobation générale) avec une pi?ce de monnaie, sonore, au vu et au su de tout le monde. ? Stavropoléos, cela n'arrive pas; l? on n'a pas du tout l'impression qu'il s'agit d'une affaire, comme dans d'autres églises. L?, comme ? Antim d'ailleurs, on ne vous demande jamais d'argent, pas m?me ? l'occasion des événements importants: bapt?me, mariage ?, tandis qu'ailleurs il faut payer ? prix d'or. Il y a une semaine, un ami a baptisé son enfant ? l'église Domnita Balasa. Le pr?tre: tout simplement un affairiste! Il a demandé aux parrains 1 000 000 lei et, puis, ? leur insu, est allé chez notre ami et lui a demandé aussi 600 000 lei. Il a essayé d'obtenir le plus possible. ? Stavropoléos, ces événements ne se transforment pas en une affaire. Et c'est l? une qualité du pr?tre. Bien plus  lorsque nous avons baptisé Tudor, notre petit enfant, le p?re Marchis nous a demandé: " Est-ce que vous avez o? célébrer l'événement ? " Oui et non, parce que nous habitions un appartement exigu o? il nous aurait été impossible d'inviter tout le monde. Et il a mis ? notre disposition la cour de l'église. Apr?s l'office, nous avons tous trinqué, décemment, dans une atmosph?re de f?te tranquille. S. C. Nous ne sommes pas des proches du p?re, il ne nous faisait donc pas une faveur, réservée aux seuls privilégiés. Un mois apr?s, des amis qui n'étaient allés que deux ou trois fois ? Stavropoléos ont baptisé leur enfant et le pr?tre a procédé exactement de la m?me façon. C. P.-B. C'est une vérité incontestable: l?, tout le monde est traité de la m?me mani?re. Bien que de nombreuses personnalités culturelles fréquentent cette église, il n'y a pas de vedettariat. Le peintre Paul Gherasim, le chef d'orchestre Horia Andreescu ne sont pas traités avec plus d'égards; eux-m?mes se conduisent avec beaucoup de discrétion. Dans d'autres églises, il existe toutes sortes de vedettes locales, forgées de toutes pi?ces, m?me s'il ne s'agit pas de personnes publiques. ? Stavropoléos il s'agit de rapports vraiment communautaires. Or, l'esprit communautaire me semble ?tre la solution de la situation difficile dans laquelle se trouve aujourd'hui la Roumanie. Si ce qui arrive ? Stavropoléos arriverait aussi dans " l'escalier des HLM " et dans d'autres entreprises de groupe, le visage de la Roumanie en serait différent et nous dépasserions la confusion, l'inefficacité et surtout la suspicion - qui caractérisent l'atmosph?re de notre société actuelle. S. C. Je me souviens du livre de Denis de Rougemont, La part du diable, o? il affirme que le diable est plus actif l? o? l'individualité se perd dans la masse. Dans les autres églises, j'avais le sentiment que ni le pr?tre, ni les fid?les ne nous traitaient pas comme des personnes qui ont leur propre identité. Et, d'autre part, on ressentait l'agression de ceux qui prétendaient avoir une individualité et connaître parfaitement la " recette ", la conduite du salut. La communauté de Stavropoléos vous permet de préserver votre identité et, en m?me temps, on ressent qu'on en est un membre, qu'on est ensemble. *  Si nous tenons compte de cette expérience - qui n'est pas isolée - on dirait que dans la plupart des églises de Bucarest l'Orthodoxie apparaît comme une tradition qui se survit ? elle-m?me. Le discours sur la tradition est toujours plus développé, autoritaire, rhétorique - alors que la réalité effective le contredit de plus en plus. On parle volontiers du grand art byzantin - mais l'image et le chant rel?vent, chez le fid?le moyen, d'une sous-culture pieuse, sentimentale, d'un go?t discutable. On parle volontiers de l'essence de cette tradition qu'est le liturgique, mais en pratique la liturgie se ram?ne ? un agrégat de gestes individuels et d'obsessions ritualistes. On parle également de la communauté ecclésiale, mais, ? peu pr?s dans chaque église on assiste aux conflits d'autorité et d'intér?ts qui opposent les fid?les et les pr?tres, pendant que sur tout cela r?gnent la morgue et la suffisance de la hiérarchie ecclésiale. On dirait que cette tradition n'a plus, dans les villes, ni " professionnels " qualifiés (pr?tres, chantres, peintres d'icônes), ni public avisé; qu'elle n'existe plus que dans les livres ou dans les musées. Or, le cas de Stavropoléos prouve le contraire. Par contraste avec l'arri?re-plan maussade et bigarré, il est l'exemple brillant - parce que singulier - d'un lieu ou la théorie et la pratique de la tradition retrouvent, d'une mani?re inattendue, leur cohérence.
Un décor ou bien un mod?le?  Du point de vue architectonique m?me, l'espace de Stavropoléos est singulier dans le Bucarest moderne: il l'est grâce ? son élégance et ? son intimité. La gracieuse " chapelle grecque " - comme on appelait l'église vers 1900 - a été bâtie ? la fin du XVIIIe si?cle par un métropolite grec, Ioanichie de Stavropol (une ville de l'Asie Mineure o? en fait il n'avait jamais mis le pied) pour servir d'église ? l'auberge qu'il avait fait construire. La vie commerciale d'autrefois, débordante et bruyante, est disparue avec l'émergence de la modernité, l'enceinte s'est effondrée mais la " chapelle " a résisté. Elle a été la seule ? résister - ou presque la seule - parmi les autres églises et auberges qui abondaient dans le centre commercial et artisanal du Bucarest pré-moderne, situé pr?s de la Curtea Veche (la Cour Ancienne) - ? présent une ruine - et de l'église du prince Brancovan, Sfîntul Gheorghe, le centre géographique de la capitale. ? proximité, la rue Lipscani gardait jusque récemment l'atmosph?re animée du commerce oriental; apr?s 1989, elle semble définitivement tombée en désuétude, incapable de s'adapter au rythme de la ville. En dépit du fait qu'elle soit devenue rue piétonni?re et qu'on l'ait déclarée zone de patrimoine architectural, aujourd'hui la rue Lipscani ne peut qu'aligner des éventaires immondes, dignes de la périphérie d'une bourgade. Mais l'église Stavropoléos, avec la coquetterie de ses pilastres en torsade, de ses peintures et de ses décorations ciselées comme un joyau, subsiste - plus frappante encore, parce qu'elle est le seul vestige parfaitement conservé de l'ancien Bucarest. Depuis la fin du XIXe si?cle, tout autour, la ville nouvelle a commencé ? chercher son identité: des immeubles imposants, respectables, d'une dignité bourgeoise, bâtis dans un style néoclassique ou " éclectique ", des immeubles de la haute finance en particulier: des banques, la Bourse, la Caisse d'épargne, la Poste centrale. Au début de notre si?cle, attiré par l'élégance de Stavropoléos, Ion Mincu - le chef de l'école néoroumaine d'architecture - a fait reconstruire la tour et bâtir une nouvelle enceinte, en s'inspirant des accents décoratifs de l'église: enceinte en quelque sorte monastique cette fois-ci. Jusqu'en 1989, l'église Stavropoléos était cependant connue plutôt comme monument historique; c'était l'une des images qui rappelaient ? la ville sa grâce et son charme pré-modernes. Mais elle n'était pas perçue comme un espace ecclésial particulier (d'ailleurs, le culte y avait été célébré avec intermittences), mais comme un espace de l'art sacré et de sa tradition byzantine qui s'était prolongée dans les Pays Roumains en un " Byzance apr?s Byzance ".  Pourtant, en 1990, cet espace - de l'art ecclésial, de la grâce, de la tradition - a enfin trouvé l'homme dont il avait besoin. Le hiéromoine protos Iustin Marchis, licencié de la Faculté de théologie de Bucarest, a une qualité tr?s rare. A la différence de presque tous les pr?tres et les fid?les, il a une sensibilité et une compétence particuli?res en mati?re d'art ecclésial; il a des amis parmi les hommes de culture roumains; il a aussi l'intelligence de se consulter et de coopérer avec eux. Apr?s avoir été, un certain temps, guide au monast?re princier Cozia, il a restauré avec une précision remarquée le monast?re Cheia, dont il a été le supérieur. Le peintre Horia Bernea disait qu'il l'avait fait avec un soin qu'on pourrait m?me appeler " puriste ". C'est une heureuse exception car, nous l'avons vu, le " purisme " est tout ce qu'il peut y avoir de plus absent dans les églises de Bucarest; m?me si l'on n'y rencontre pas toujours des canapés rouges, les fleurs artificielles et les images pieuses - placées avec ingénuité ? côté des icônes de grande valeur - sont présentes un peu partout. En outre, le p?re Iustin Marchis ne consid?re pas la tradition comme quelque chose qui rel?ve du passé, mais comme un dépôt qu'il faut restituer dans les conditions de notre époque. Pour lui, la valeur de la tradition réside dans son actualité. Et si, dans le Bucarest d'aujourd'hui, il s'agit de renouer avec la tradition du christianisme oriental, de la vivre et de la redécouvrir, Stavropoléos en est le décor le plus approprié, l'espace qui peut la prouver. Quels sont les acteurs de ce projet? Le p?re Iustin Marchis: Je connaissais l'église d?s l'époque de mes études et, comme bien d'autres, j'étais impressionné par son aspect si particulier dans l'architecture de Bucarest. J'ai été impressionné non seulement par l'aspect ex