Décrire le traîtement  qu?ont subi les prisonniers de guerre roumains en Allemagne, c?est peindre la plus triste et la plus effroyable tragédie. On ne peut y penser sans sentir un déchirement de coeur. Tous les prisonniers de guerre alliés qui ont été les compagnons de souffrances des prisonniers roumains, s?accordent pour déclarer que ceux-ci étaient les plus maltraîtés. Ces déclarations sont douloureusement corroborées par la terrible mortalité des prisonniers roumains. En Allemagne, dans la plupart des camps de prisonniers, la mortalité des Roumains a varié entre 60% et 90%. (*Le nombre des prisonniers de guerre roumains en Allemagne est d?environ 100000 ).
        

Nos ennemis n?avaient pour les  prisonniers roumains aucun ménagement. Ils ne craignaient pas des représailles de la part de la Roumanie et, d?un autre côté, ? la suite des grands malheurs qui ont amené la capitulation roumaine, les Puissances Alliées n?intervenaient pas pour les prisonniers roumains.

 

La Roumanie n?a jamais eu d? indications précises sur les prisonniers de guerre roumains. Ses ennemis ont refusé de lui faire parvenir la liste compl?te des prisonniers. La section roumaine du ?V?tement du prisonnier de guerre? de Paris, dont l?activité en faveur des prisonniers roumains mérite les plus grands éloges, est parvenu ? apprendre, au mois de Septembre dernier, que les Allemands cachaient environ quinze mille prisonniers de guerre roumains, qu?ils employaient ? des travaux dans la zone de combat.


         On fait, ? ce sujet, une enqu?te en ce moment et ? cette occasion, on essaye d?obtenir tous les renseignements utiles sous nos prisonniers de guerre d?Allemagne. On n?espére pas recueillir des informations exactes en Allemagne; mais on a pu en recueillir en Alsace-Lorraine o? il y a eu un nombre des prisonniers roumains. La commisssion qui s?occupe de cette question vient de recevoir une série de témoignages et de renseignements qu?on publiera sans peu.
        

Certains de ces témoignages apportent des précisions édifiantes.


         Le R. P. Garnier, curé  d?Ernolsheim (Bas Rhin, Alsace), communiquant la liste des soldats roumains morts dans le camp de prisonniers de Blieche, pr?s d? Ernolxheim, ajoute: ?Sept de ces pauvres soldats qui sont morts certainement par suite de faiblesse, manque de nourriture ont été enterrés par moi?.


         Le R. P. Charles Hug, curé de Lautenbach (Alsace) communique: ?Le cimeti?re des pauvres Roumains se trouve ? la lisi?re de la for?t. Nous savons tous que les pauvres Roumains sont morts de faim. Nous ne pouvions pas les aider? Ils ont été encore maltraîtés. Le forestier Roesch ? peut vous indiquer les noms des bourreaux de vos malheureux compatriotes?.


         Mr. Albert Lemlyn, directeur d?une usine de Keskastel (Alsace) donne des indications suivantes : ?Le 17 mars un convoi de 250 prisonniers roumains a été amené dans une dépendance de l?Usine, dont il est le gérant. Quarante de ces prisonniers sont morts dans quelques jours et 93 ont été transférés ? Sarrebourg dans un état lamentable. Quant ? la cause des déc?s, voici ce que dit mr. Lemlyn: ?Ces faits, d?avoir vu ces malheureux enlever des fumiers les betteraves pourries jetées par les paysans, ramasser ce qui traînait dans la boue, cueillir les pousses d?orties; le tout pour se nourrir, les voir tomber au milieu du chemin, impuissants sans l?aide de leurs compagnons de se relever et de continuer ? marcher, me dispensent de vous dire davantage sur les causes qui occasionn?rent la mort d?un aussi grand nombre. Les coups de bâton, de crosse, de fusil étaient ? l?ordre du jour??

Il nous donne les inscriptions de 17 tombes qui renferment les restes de ces martyrs. Les inscriptions ne contiennent pas leurs noms. Elles sont libellées ainsi: ?Hier r?hen 6 Rum?nen, m?rz 1917?, hier r?hen 2 Rum?nen, April 1917? etc (Ici reposent 6 Roumains,mars 1917; ici reposent 2 Roumains, avril 1917).


         Mr. Lemlyn rapporte qu?une dame Fenerstof, ?écoeurée du traîtement ignoble qu?on faisait subir ? ces malheureux, s?était avisée d?organiser anonymement un genre de chantage ? pour atténuer les souffrances de ces malheureux prisonniers?. A la suite d?une maladresse, on la découvrit et ?elle fut l?objet d?une poursuite pour injures ? l?égard d?un officier?. Mais, ajoute M. Lemlyn; ?les dépositions des témoins qu?elle fit entendre pour sa défense furent telement accablantes pour la caste militaire que la nécessité d?étouffer l?affaire s?imposa?.Mr. Lemlyn donne les indications nécessairespour retrouver le dossier en question.
        

Dans une autre communication, quatre employés de la gare de Strasbourg, M-rs Jacques Weiss, Jean Weissenburger, Alfred Brignon et Joseph Romens, attestent les supplices des prisonniers roumains.

 

?C?était, disent ils, vers le milieu du janvier 1917, quand les premiers trains arriv?rent d?outre Rhin ? la gare de triage de Hausberger (pr?s de Strasbourg). Ces trains contenaient de pauvres prisonniers roumains? C?était un spectacle émouvant de voir ces pauvres gens tomber sur les genoux en demandant un morceau de pain. Nous ne pouvions satisfaire ? leur désir? Plusieurs de ces pauvres gens sortirent de leurs wagons et all?rent ? la locomotive pour demander un peu d?eau, ce que le mécanicien leurs refusa, avec ces paroles: ?que ces chiens cr?vent, ils n?ont pas mérité plus?. Les employés du train nous dirent que dans chaque wagon, il y avait des morts. Nous sommes entrés dans les wagons et nous avons vu de ces pauvres hommes qui étaient morts ou ? l?agonie, une vingtaine. Dans le méme état déplorable, arriv?rent six trains qui ont tous pris la m?me direction. A peu pr?s trois semaines plus tard, au mois de Février, un train arriva vers quatre heures du matin avec cinq ou six cents prisonniers. Au quai de débarquement, on entendait les plaintes et les gémissements de ces pauvres hommes? Malgré nos pri?res répétées d?ouvrir les portes des wagons pour leur donner au moins un peu d?air frais, les sentinelles nous répondaient que leur lieutenant leur avait défendu expressément. Enfin, vers neuf heures du matin, l?ordre fut donné de laisser sortir les prisonniers.Mais, mon Dieu, quel spectacle émouvant !Ces hommes sortaient en chancelant comme des fantômes et allaient directement sur les champs avoisinants arracher l?herbe pour assouvir leur faim. Vers dix heures ces pauvres hommes furent ressemblés ? coups de bâtons comme du bétail, pour prendre une gamelle de mauvaise soupe et cinquante grammes de pain. Ceux qui se trouvaient encore dans les wagons et qui étaient incapables de sortir, on les laissait sans nourriture destin?s ? mourir de faim. Vers midi, on commença ? sortir des wagons les prisonniers morts. Ils étaient au nombre de onze. Mais il se
trouvait encore, dans les wagons ? peu pr?s soixante-dix qui étaient ? l?agonie. On les déposait tous ensemble sur la terre gélée. A deux heures de l?apr?s-midi, les boches ressembl?rent ceux qui pouvaient encore marcher pour les faire entrer dans les wagons. Alors un fait écoeurant se produisit: un pauvre prisonnier se présenta pour avoir encore un peude cette mauvaise soupe. Une sentinelle donna ? ce pauvre diable un coup de bâton sur la t?te, de mani?re qu?il tomba sur ses genoux??.


         De nombreux autres témoignages  confirment les abominables tortures et les cruelles brutalités infligées aux prisonniers de guerre roumains.Un homme civilisé ne saurait parvenir ?  comprendre la mentalité bestiale de ceux qui ont pu maltra$îter aussi odieusement et aussi férocement des hommes, des soldats, des héros auxquels l?on ne pouvait faire autre reproche que celui d?avoir défendu vaillamment leur patrie.Ce serait une faute éternelle pour l?humanité, si l?on ne parvenait
pas ? venger ces crimes, si l?on n?arrivait pas ? punir ces actes de férocité sans nom.
                                                

 George G. Mironesco