Il y avait jadis, ? Braila, des Grecs venus de tout le pays: de Galati, de Calafat, de Sulina, de Constanta. Mais non seulement de tout le pays, que dis-je, il y en avait qui venaient de toute la presqu'île des Balkans, ? quoi l'on doit ajouter Constantinople. Certains d'entre eux étaient simplement de passage, mais d'autres y restaient. Et ma foi, il y a eu un va-et-vient extraordinaire jusqu'au début des années '50, lorsque l'horreur du communisme a envoyé les Grecs chez eux, dans la patrida. Je ne sais ce qu'aurait fait mon grand-p?re, Spiridon Patrichios, capitaine de navire céphalonite, parce qu'il était déj? mort depuis neuf ans, il ne pouvait plus faire son choix.
 Lorsque mes parents sont partis pour la Gr?ce, je venais d'avoir quatre ans. Ils sont tous partis: l'arri?re grand-m?re, la grand-m?re, la s?ur de ma m?re avec son mari et trois tantes avec deux oncles et deux cousines. Ma m?re a choisi de rester sur place. Et ce fut un bon choix!
 Je me rappelle avec une précision inexplicable la mani?re dont ils faisaient leurs bagages. Je dirais maintenant, avec mon raisonnement d'adulte, que j'ai assisté ? un rite de passage, o? les préparations de départ et les bagages correspondaient au moment de la rupture. Parmi toutes les affaires amassées le long de toute une vie, on leur permettait d'emporter cinquante kilos, des alliances et une seule bague. Tout devait ?tre entassé dans des caisses spéciales, fabriquées dans des ateliers autorisés, qui garantissaient que les Grecs malins n'avaient pas inventé des parois doubles ou autre genre de cachettes. Ce r?glement était la conséquence du fait que, aux environs de '48, '49, lorsque les rapatriés avaient le droit d'emporter un lit, une table et je ne sais quoi encore, d?s que quelqu'un arrivait en Gr?ce, il se mettait ? envoyer des lettres du genre, cher Takis, nous avons réussi ? passer ? la douane le fer ? repasser bourré de bijoux et ces gogos n'ont pas découvert l'or caché dans le pied de  la chaise. "Les gogos" ne restaient pas sans rien faire eux non plus, ils lisaient les lettres ? la sauvette et, peu de temps apr?s, ils ont imposé les caisses spéciales dont je vous parlais. Autrement dit, c'est fini, les Grecs qui se sont enrichis ? nos frais, qu'ils rentrent chez eux avec ce qu'ils ont dans leurs caisses et sur leur dos.
 Ce "sur leur dos" n'était pas sans prendre parfois des formes tout ? fait grotesques. Inoubliable ? tout jamais fut dans notre famille l'histoire de la femme de l'oncle Trasibul de Santorini, une blonde bien en chair, avec un sacré culot, qui est montée sur le bateau fagotée d'une mani?re qui a laissé les douaniers bouche bée. C'était ni plus ni moins qu'un tas de nippes: quatre combinaisons, je ne sais combien de culottes, trois blouses, trois jupes, quatre pull-overs tricotés... Qu'est-ce que c'est que cela, madame, aurait demandé l'employée de la douane qui était responsable du contrôle corporel? Je me suis bien habillée, pour ne pas prendre froid sur le pont, a répondu tante Marica. Inutile de préciser que le départ avait lieu en plein été.
 Pour se faire une idée de la façon dont ils préparaient leurs bagages, je vais évoquer deux situations. La premi?re s'est passée ? Braila. J'accompagnais ma m?re, qui était allée donner un coup de main au tri. Se séparer de ses affaires était une chose extr?mement difficile. Je me souviens comment les trois femmes, mon arri?re grand-m?re, ma grand-m?re et ma tante traversaient la maison dans toutes les directions, quelque objet ? la main. Le plus souvent, l'objet faisait partie de la catégorie de ceux qui devaient rester.
 Dans tout ce remue-ménage, mon arri?re grand-m?re, d?s qu'elle trouvait un instant de repos, allait ? la cuisine o? elle enfilait des boutons nacrés sur une ficelle. Elle produisait une sorte de boudins lourds et brillants qu'elle posait l'un ? côté de l'autre. O? avait trouvé l'arri?re grand-m?re tous ces boutons, c'est une autre histoire qui n'a pas sa place ici. Ce qui est important, c'est qu'elle était déterminée ? les emmener. Toutes les pri?res de ma grand-m?re et de ma tante n'ont pas réussi ? l'en dissuader. Elle avait supporté l'idée de laisser les icônes -- nombreuses et tr?s anciennes -- ? l'église. Elle avait compris que tout ce qu'il y avait de plus précieux devait ?tre abandonné chez des parents lointains qui ne partaient pas. Mais pour les boutons, elle refusait toute négociation, elle ne soufflait mot et continuait son opération. Pourquoi mes parents abandonnaient-ils leurs tapis, leurs couverts en argent et leurs cristaux l? o? ils pouvaient? Parce que tout le monde savait que dans quelques mois les Américains devaient venir et tous mes parents étaient déterminés ? rentrer ? ce moment-l?.
 Un autre moment qui n'a jamais quitté mon esprit a eu lieu m?me chez nous. La s?ur de ma grand-m?re, Maria de Santorini, avait fait venir ? Bucarest tout son bazar et elle faisait sous mes yeux le dernier tri. Elle mettait dans la caisse les objets sans lesquels elle me disait qu'elle ne pouvait pas vivre: des draps, des v?tements, des casseroles, une multitude de photos et une icône de Saint Nicolas, le patron des marins. Malheureusement, l'icône avait un cadre trop lourd. Je lui ai proposé de l'enlever. Un enfant et une vieille dame, on collaborait ? merveille. Non seulement elle m'a donné raison, mais elle m'a permis de me charger enti?rement de l'opération en question. J'ai réussi ? faire, ce qui n'arr?te plus de m'étonner depuis, mais je me suis écorché le doigt ? un clou. Le sang est apparu, et Maria m'a pansé avec un mouchoir qu'elle avait pris dans le tas. Nous avons continué le tri qui semblait interminable, Maria m'expliquait pourquoi elle prenait tel objet et elle ne prenait pas tel autre. Je ne comprenais pas grand chose, mais ce que je peux dire, c'est que j'ai été troublée par le fait qu'elle ait mis dans le tas qui devait aller dans la caisse le mouchoir taché de mon sang. Elle m'a dit qu'ainsi, une partie de moi allait partir avec elle.
 Ils ont bouclés leurs valises, tour ? tour, et ils sont partis. Immédiatement apr?s, il y a eu la folie des lettres. Sans se soucier de la censure, tout le monde racontait. Maria m'envoyait dans ses enveloppes des rubans en taffetas écossais, et l'enveloppe, d'une mani?re inexplicable, arrivait en Roumanie. Elle envoyait aussi des fleurs s?ches, du jasmin, des petites icônes, tout ce qui lui passait par la t?te. Bebeca, la s?ur de ma m?re, avait un autre probl?me, lorsqu'elles s'étaient séparées elles avaient convenu de communiquer sur la situation de Roumanie dans un langage "codé". Si les choses allaient mal, ma m?re devait dire que la pauvre Katerina était malade, si ça allait bien, elle devait évidemment dire que Katerina était bien portante. Simplement, ma m?re a oublié la convention et pendant longtemps elle n'a pas donné de nouvelles de Katerina. Lorsque Bebeca s'est mise ? insister en s'intéressant du sort de Katerina, ma m?re a cru que sa s?ur était devenue folle. Katerina était le nom d'une cousine de mon p?re, que Bebeca avait d? voir deux ou trois fois dans sa vie, et ma m?re ne comprenait pas la raison d'une telle insistance. De temps ? autre, elle écrivait que Katerina allait bien. C'était le tour de ma tante de croire que maman n'était pas bien dans sa t?te, parce que tout le monde passait ? travers le rideau de fer des nouvelles on ne peut plus sinistres, seule ma m?re avait l'air contente. Elles se sont expliquées vingt ans apr?s, lorsqu'elles se sont revues. Vingt ans apr?s!
 Je pense souvent, avec une émotion tr?s forte, ? tous mes Grecs qui sont partis de Braila, dont la plupart sont morts ou oubliés. Combien d'histoires n'ont-ils pas emportées avec eux! Que de livres de mémoires, d'histoires vraies, ? jamais perdus! Nous allons nous aussi trépasser, et nous ne saurons pas pourquoi ils venaient ? Braila, si cela avait été ? leur profit ou au contraire. Par exemple, Spiridon Patrichios, l'arri?re grand-p?re d'Izabela Eleni, qui vient de naître aujourd'hui m?me ? Honolulu, et mon grand-p?re, il n'a pas gagné un sou en venant en Roumanie. A sa mort, apr?s 42 ans de navigation sur le bateau Stelaki, il n'avait ni de maison, ni d'économies. Il avait entretenu, avec son salaire de capitaine honn?te, une femme, deux filles et une belle-m?re. Si je devais résumer les années passées ? Braila, je dirais que, tout simplement, il aura vécu.
 Et si l'on pense au début héro?que de tout cela... Au début du XXe si?cle, en Céphalonie, dans le village de Markandonata, vivait un maire. Il avait quatre fils et quatre filles. D'apr?s l'héritage qu'il nous a laissé, je suis tenté de croire qu'ils avaient bien de quoi vivre. Et pourtant, un beau jour, ne voil?-t-il pas que ses fils viennent lui dire, ça y est, papa, nous, on part en Roumanie! Je crois qu'il en est resté bouche bée. La mémoire de la famille conserve un jugement tout ? fait sage que l'arri?re grand-p?re, le maire, aurait prononcé; il leur aurait dit, mes enfants, l? o? vous serez partis, vous serez des étrangers, et lorsque vous serez de retour, vous serez toujours des étrangers. Ils n'en ont eu cure. Ils sont montés sur leur bateau et jusqu'? Braila ils n'ont pas fait halte. L?, trois parmi les quatre fr?res se sont arr?tés un peu et ils sont rentrés. De toute évidence, ce n'était pas le bonheur, l?-bas. Spiridon Patrichios est resté et pendant toute sa vie il a été Spiru le Grec, et s'il retournait dans l'île pour revoir sa famille, on l'appelait Spiru le Roumain. Les choses se sont passées exactement comme le maire l'avait prédit!