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La différence assimilatrice

M. Ezdra Alhasid a 85 ans et, depuis trois décennies, il traduit la littérature espagnole et ibéro-américaine en roumain. Dans les principales maisons d’édition roumaines ont paru, dans sa traduction, des ?uvres de Martínez Estrada, J. L. Borges, Gabriel García Márquez, Alejo Carpentier, Blasco Ibá?ez, Ortega y Gasset. En 1997, il publie la traduction d’une biographie-interview du roi d’Espagne (auteur José Luis Villalonga). Mais dix ans auparavant, le 5 janvier 1987, S.M. le Roi Juan Carlos Ier l’avait décoré de l’Ordre du Mérite Civil, le grade d’officier, pour son activité de hispaniste. Et ? 76 ans, M. Ezdra Alhasid a reçu, de la part du Minist?re espagnol des Affaires Étrang?res, une bourse de recherches en Espagne, pour étudier le passé des Juifs séfarades, de sorte qu’il a pu ainsi retourner chez lui pour quelques mois?
 „J’ai fait des études d’économie, non de philologie. Peut-?tre ai-je un peu de talent, mais l’espagnol je l’ai appris ? la maison, chez mes parents. Chez nous on parlait ladino, c’est-?-dire l’ancien castillan. Je suis de Silistra et l?, il n’y avait que des familles juives séfarades. Dans notre maison, on parlait „hébreu”, qui était en fait l’espagnol; nous l’appelions djudezmo. C’est un mot intraduisible?”
 J’ai parlé avec M. Ezdra Alhasid des Juifs séfarades de Roumanie; il a trouvé le temps d’écrire aussi un bref historique. Il m’a surtout donné la liberté d’utiliser le matériel ? ma guise. M?me si cela semble ?tre une démarche sans méthode, je vais combiner les données historiques et celles de son expérience personnelle, en essayant d’obtenir l’image qu’un Séfarade de Roumanie a de sa propre communauté et de la vie de celle-ci dans les Balkans.
Ezdra Alhasid Je suis né dans le Quadrilat?re, ? l’époque o? celui-ci appartenait ? la Roumanie; mes parents étaient originaires de Turquie, de la ville d’Edirne. J’ai vécu ? Silistra jusqu’? l’âge de 17 ans, puis je suis venu ? Bucarest, chez l’une de mes s?urs qui s’y était établie depuis longtemps. Dans le Quadrilat?re, ? part les Roumains, il y avait différentes populations : Bulgares, Serbes, Grecs et Arméniens. En fait, Silistra était une région balkanique en miniature. Tout homme qui était né et qui avait passé son enfance dans cette ville, apr?s un certain temps parlait, bon gré, mal gré, trois ou quatre langues, comme il arrive couramment dans les Balkans. Moi, je parlais assez bien le turc et le bulgare.
 En ce qui concerne les rapports entre les communautés, les Juifs et les Turcs étaient comme des fr?res. Je peux vous en donner un exemple: le savon kasher, nous l’achetions chez les Turcs. C’était eux qui le fabriquaient, parce qu’ils ne mangent pas de porc, eux non plus. Et nos relations étaient normales, amicales, je peux l’affirmer de mani?re catégorique. L’antisémitisme était presque inexistant. Je ne me souviens pas d’une manifestation sérieuse de ce genre. En Bulgarie, il existait, c’est vrai, un mouvement légionnaire, mais sans importance et sans conséquences. ? Silistra, tous étaient des minoritaires et ce mouvement n’a pas eu d’effet.
 ? ce que je sais, la plupart des Juifs séfarades de Valachie sont originaires de Turquie ou de l’Empire ottoman. Hasdeu, dans Istoria tolerantei religioase la Români (Histoire de la tolérance religieuse chez les Roumains), affirme que, d?s les XVe et XVIe si?cles, ils étaient bien implantés dans les petites villes situées sur la rive gauche du Danube. En profitant, je crois, de la ressemblance entre l’ancien espagnol, parlé par les Séfarades, et le roumain, de nombreux Juifs habitant en Bulgarie ont traversé le Danube et se sont installés dans les villes portuaires. C’est pourquoi, presque tous les Séfarades de Roumanie se trouvent dans les villes proches du Danube. ? l’intérieur du pays, ils sont peu nombreux. Une grande partie des Séfarades sont originaires de la Gr?ce o? la ville de Salonique était considérée, surtout avant la Premi?re Guerre mondiale, comme un Jérusalem des Juifs espagnols . Au lycée, j’ai eu un professeur aroumain de la famille Papahagi. Une fois, en m’entendant parler espagnol avec un coll?gue séfarade, il est intervenu en prononçant quelques paroles en ladino. Étonné et avec timidité, je lui ai demandé d’o? il connaissait cette langue parlée uniquement par les Juifs. Il m’a répondu: „Mon cher, je suis de Salonique o? il est difficile de vivre si on ne parle pas cette langue ?”
 A Bucarest, le quartier des Séfarades comprenait la rue Serban-Voda et les rues voisines. L?, il y avait le Grand Temple, Kaal grande, bâti selon le mod?le du temple de Tol?de. Non loin, il y avait Kaal cico (le Petit Temple) situé dans la Rue Espagnole, appelée ainsi parce qu’elle se trouvait dans le quartier des Juifs séfarades. Malheureusement, les deux temples ainsi que la petite rue ne sont plus qu’un souvenir. Le Grand Temple a été incendié par les légionnaires en 1941 alors que le Petit Temple a été démoli pour des raisons édilitaires. La construction du Grand Temple a été autorisée par un hrisov de Voda Caragea, datant de 1814. Plus tard, l’architecte Cerchez l’a reconstitué en utilisant des moulages et des ornements spécifiques ? la synagogue du Tránsito de Tol?de. Pour les Juifs espagnols, sa perte a été douloureuse. Si ce temple existait encore aujourd’hui, le tourisme, ? lui seul, rapporterait des gains importants. Étant donné la disparition des deux temples et la diminution sév?re de la communauté, la vie des Juifs espagnols est en train de disparaître. Il n’existe plus de lieu de rencontre, ni de lieu de mémoire?
 Je voudrais vous raconter quelque chose d’intéressant. A l’époque o? j’étais boursier ? Madrid, je mangeais, naturellement, plutôt de la nourriture froide. Et un jour, lorsque je suis rentré pour manger, j’ai vu que mon hôte, une dame tr?s aimable, m’apportait de la nourriture. Eh bien, de quelle nourriture s’agissait-il? J’en suis resté surpris. C’était justement ce que je mangeais chez moi! Du Habas! Vous savez ce que c’est que le habas? C’est un plat de f?ves typiquement espagnol. Elle m’a donné ? manger ce plat, des f?ves au poulet, exactement comme j’en mangeais chez moi. Je me suis rendu compte que nous, les Juifs espagnols, avions gardé la cuisine d’il y a 500 ans ? laquelle nous nous étions habitués en Espagne. J’en suis resté surpris. Cela veut dire que nous respectons les traditions véritables, les traditions espagnoles. Et cela aussi comme mani?re de penser! Les Juifs séfarades sont distants, non pas au sens péjoratif, c’est-?-dire méprisants envers les autres, non! Mais ils sont réservés, parce qu’ils ont leur fierté. Pour ne plus parler de leur langue!
 Les Juifs séfarades ont une mentalité et un genre de vie qui est tr?s bien défini et original, qu’ils conservent aujourd’hui encore, cinq si?cles apr?s leur expulsion. Ayant vécu longtemps en terre ibérique, ils ont une puissante tradition liée ? cet espace de civilisation. Ils gardent leur langue archa?que castillane, leur mani?re de penser et leur comportement, un sens un peu exagéré de l’honneur, chose naturelle puisqu’ils sont les descendants de ceux qui ont contribué ? l’admirable culture arabe de la péninsule, ? l’ascendance et ? la grandeur de l’Espagne, qui ont été les témoins d’une civilisation romane. Et voil? que, de nos jours, il n’en est resté qu’un souvenir? Il faut ajouter qu’ils parlent un hébreu tr?s authentique, étant donné qu’ils pr?tent une grande attention ? la prononciation fid?le de la langue liturgique. C’est la langue parlée par Ma?monide, Ibn Gabirol, le rabbin Alfasid, la langue parlée par Spinoza.
A. M. Vous vous souvenez en particulier des f?tes religieuses et de la mani?re dont on les célébrait?
Ezdra Alhasid  On célébrait les f?tes ordinaires, Rosh Hashanah, Kippour, Pessah, Purim? Pour le Pessah, on mangeait bien entendu du pain azyme, c’est-?-dire mat?. Tout le monde respectait les traditions juives d’une façon naturelle et personne ne nous défendait de conserver ces traditions. Mais je voudrais ajouter quelque chose. Les Juifs espagnols se maintenaient en tant que Juifs, mais ils n’avaient pas un caract?re fanatique, bigote. Je fais une parenth?se: je pense que les Juifs fondamentalistes, font du mal ? l’Israël. Nous autres, les Espagnols, nous nous considérions comme étant intégrés ? la vie moderne. C’est pourquoi, la différence entre un Juif espagnol et un non Juif n’était gu?re visible.
 Avant la Seconde Guerre mondiale, en Roumanie le nombre des Séfarades était d’environ 15.000 âmes. Ce qui était tr?s peu par rapport aux Ashkénazes qui comptaient quelque 800.000 personnes. Et pourtant, les Juifs séfarades ont joué un rôle important du point de vue philanthropique et culturel. Dans son étude Medicii si medicina în trecutul românesc (Les médecins et la médecine dans le passé roumain), le grand savant N. Iorga parle d’un certain Fonseca, médecin et diplomate au service du sultan, ayant eu des liaisons étroites avec le prince Mavrocordat (1719-1730), qui a contribué, entre autres, au développement sanitaire de la Valachie. En 1730, Mentes Bally obtient du m?me prince Mavrocordat une confirmation des droits de la communauté de rite espagnol de Bucarest. L’un de ses descendants est Davicion Bally, ami de C. A. Rosetti, qui a participé activement au mouvement révolutionnaire de 1848. Ensuite, Haim Moshe Bejarano, membre correspondant de l’Académie royale espagnole et président d’honneur de la société Dante Alighieri de Palerme, a été, pendant 32 ans, directeur de l’école de la Communauté séfarade de Bucarest. Ce ne sont l? que quelques-unes des personnalités appartenant ? l’histoire de la communauté séfarade de Bucarest. 
 Aujourd’hui je me demande s’il y a encore quelques centaines de Séfarades en Roumanie. Peut-?tre, mais ils ne sont pas visibles. Si les deux temples, Kal Grande et Kal Cico ont été détruits, il n’y a plus de lieu de rencontre ni de manifestation pour eux. Le Petit Temple a été démoli en 1988 ? cause de l’aménagement de la Place de l’Union. Et le grand rabbin dr. Moses Rosen, et l’ambassadeur de l’Espagne ? Bucarest sont intervenus pour arr?ter la démolition, mais leurs démarches n’ont pas abouti.
 En général, dans les pays o? les Juifs séfarades ont vécu, l’antisémitisme était insignifiant, presque inexistant. Je connais bien la situation de Bulgarie. L?, il n’y avait pas d’antisémitisme. A preuve que, pendant la guerre, bien que la Bulgarie f?t l’alliée de l’Allemagne, Hitler n’a pas été capable de toucher aux Juifs de ce pays. Les Séfarades étaient si bien vus par leurs concitoyens que la propagande antisémite n’a pas eu d’effets.
Souvenirs d’enfance
Anca Manolescu Née d’un p?re juif espagnol, je suis une Juive sans tradition hébra?que. Lorsque j’étais enfant, ? la maison personne ne me parlait ni de la tradition religieuse, ni d’une identité autre que celle des personnes qui m’entouraient. Seul le nom de famille, différent des noms roumains, me le rappelait. Bien entendu, ma grand-m?re parlait espagnol avec son fr?re et sa s?ur, c’est-?-dire le castillan du XVe si?cle, modelé par quelques centaines d’années de séjour dans les Balkans et auquel se m?laient des mots roumains. Je n’ai jamais eu l’envie de l’apprendre. Mon p?re ne le parlait pas non plus. C’était la langue des grands-p?res; c’était une langue d’intérieur. Mais j’aimais l’entendre. Grand-m?re m’appelait „querida” et nous l’appelions Madri, de madre. Madri avait eu une robe de chambre de molleton rouge, qu’elle portait encore ? l’époque de mon enfance. Lorsqu’elle était plus jeune, dans ses moments de sévérité et ? cause de sa robe de chambre, ses enfants l’appelaient Torquemada. Je savais que Torquemada avait été un inquisiteur terrible, mais longtemps son nom s’est associé pour moi ? la robe de chambre rouge et beaucoup plus tard j’ai appris qu’il avait été aussi un théologien tr?s compétent. Trop compétent m?me?
 Madri nous racontait parfois le départ des Juifs de l’Espagne qui, m?me s’il avait été une expulsion, devait ressembler – dans sa fierté et dans sa réserve de Juive espagnole – ? un sorte de procession tr?s digne. Elle nous racontait comment les chefs des communautés avaient placé de jeunes instrumentistes ? la t?te des groupes d’exilés et comment, enveloppés dans les chants, les familles s’étaient mises en route de façon ordonnée. Au fond, tout cela est vrai, je l’ai retrouvé dans les témoignages historiques. Mais les sons du pandero étaient destinés ? encourager des gens déracinés, exclus, qui emmenaient aussi leurs moribonds. Pour Madri cependant, les événements devaient avoir une mesure et un aspect plein de sobriété, sans pathétisme.
 Une fois, elle nous a raconté l’épisode biblique du voyage en Égypte de Joseph et de ses fr?res. Tel qu’elle nous le racontait, il ne ressemblait pas du tout ? un texte scripturaire, c’était plutôt un conte – situé entre l’histoire et le mythe – appartenant au destin des Juifs, au m?me titre que l’abandon de l’Espagne chérie, le pays et l’époque de leur splendeur culturelle et religieuse, pour se réfugier dans l’hospitalier Empire ottoman. Pour moi, les récits de ces voyages forcés, de ces „sorties” obligées étaient pleins d’exotisme. Moi, j’étais une sédentaire et je le suis encore. En outre, dans les années ’60-’65, lorsqu’elle me racontait tout cela, les voyages ? l’étranger étaient quelque chose de peu vraisemblable en Roumanie, l’horizon de la vie était tr?s limité. ?tre venu de si loin, avoir été capable de repartir ? zéro ailleurs, dans une autre culture et dans un autre paysage, c’était pour moi l’image de mon ascendance séfarade dont j’étais fi?re. C’était la dimension de l’aventure, de la liberté, de ma différence enrichissante que j’étais cependant contente de garder uniquement ? la mani?re vague des récits de Madri.
 Pourtant, il y avait encore quelque chose: il y avait quelques plats et quelques noms de plats. Madri nous préparait albondigas con meringena, des fricadelles de viande aux aubergines, petites et rondes, bien réduites au four. Ensuite, c’étaient les fritas, des tranches de courgettes frites. Ma m?re en prépare encore aujourd’hui et moi aussi. Il y avait également les buriquitas, des boulettes de pâte farcies d’aubergines ou d’épinard, les agristadas, un plat de courgette ? la sauce aigre; il y avait aussi des plats probablement turcs, désignés par des mots espagnols tels que frujalda, une sorte de „baklava” (feuilleté aux noix et au miel). C’étaient encore les brumuelus, les beignets de mata. ? présent, tout cela n’est pour moi que des souvenirs, des traces de plus en plus vagues par lesquelles la profondeur séfarade se retire et se perd en ce qui me concerne. Certes, je peux la récupérer par voie livresque, mais elle ne fait plus partie de la substance de ma vie.
 Il y avait ensuite les gâteaux des jours de f?te, désagréables pour moi comme les f?tes elles-m?mes. Roscas pour la f?te de Pourim, faite d’une pâte dure, bien enduite d’?uf, qui recouvrait une amande de noix broyée. Tout était trop dense, sans saveur, difficile ? manger. Dans mon esprit, la f?te aurait d? ?tre un événement réel, palpitant, qui vous arrache ? la banalité de la vie quotidienne, elle aurait d? ?tre comme une „sortie d’Espagne”. Or, qu’arrivait-il? Personne ne disait rien sur l’importance de la f?te. Seule ma grand-m?re mettaient des chandeliers sur le buffet, allumés pour peu de temps, et la famille – réunie – parlait de choses ordinaires. Je m’ennuyais terriblement. J’avais la sensation qu’on volait ma f?te, que j’étais enfermée, qu’il n’y avait plus d’issue vers une terre nouvelle, encore plus splendide que l’Espagne qu’on avait quittée. Plus tard j’ai compris que, grâce ? Madri, les f?tes conservaient pourtant une fonction importante, celle de la solidarité familiale et, d’une certaine façon, de l’identité espagnole. On parlait des parents, on mentionnait des hommes de culture qui étaient des Juifs espagnols, on parlait longuement du quartier juif espagnol de Bucarest, presque disparu, et que j’avais du mal ? situer parce que le régime communiste avait changé le nom des rues. Bien longtemps apr?s avoir fini mes études supérieures, lorsque le fr?re de Madri est mort, j’ai participé ? quelque chose qui m’a semble un rituel authentique. Lorsque nous smmes rentrés du cimeti?re, Madri et sa s?ur, la t?te couverte de fichus, se sont assises par terre – „en sieti” – pour pleurer leur fr?re. L’officiant a récité les pri?res en hébreu et allait venir quelques jours plus tard pour les „lever de sieti”. Nous étions tous réunis tout autour, des personnes „modernes”, maladroites et embarrassées devant le rituel, en l’accomplissant comme si c’était une étrange obligation. Seules Madri et sa s?ur se conduisaient naturellement: pour elles, le geste si ancien de se mettre par terre, pour ?tre plus pr?s de celui qui est parti, avait de la puissance, avait du sens, avait un rigueur formelle qu’il fallait respecter. Dans la chambre si famili?re, parmi des gens si familiers, j’assistais ? un geste pour moi presque agressif, „barbare” dans son immédiateté et sa consistance symboliques, un geste qui m’a donné le go?t de ce qu’est le rituel.
 Les paroles de M. Ezra Alhasid me confirment l’image que les Juifs espagnols ont d’eux-m?mes, image dont j’ai héritée de ma famille: la „fierté” – cette réserve envers les autres, accompagnée de sollicitude et d’élégance; le penchant pour la modernité ou, plutôt, le penchant ? participer avec naturel ? la civilisation et ? la société d’accueil (les Juifs espagnols sont plus enclins ? l’assimilation, me disait mon p?re), enfin la tendance ? se définir autrement que les Juifs ashkénazes (m?me si elle prétendait, pleine de solidarité, que les Juifs sont un seul peuple, quand je lui ai demandé si elle se serait mariée avec un Ashkénaze, Madri a réagi vivement ).
„Le monde espagnol” des Balkans
 ? la fin du XVe si?cle, le grand rabbin de Constantinople a demandé et a reçu du sultan l’hospitalité du nouvel Empire pour les Juifs et les musulmans expulsés par les rois d’Espagne ainsi que pour les marranes et les morisques. Arrivés en grand nombre sur leur terre d’accueil, les Juifs ont retrouvé l’islam qui les avait protégés, avec lequel ils avaient eu des contacts si extraordinaires du point de vue culturel dans l’Espagne des Omeyyades et ? côté desquels ils venaient de subir la marginalisation. Pourtant, ils se sont confrontés avec la diversité hébra?que. L?, ils ont rencontré des communautés tr?s anciennes, établies avant m?me la formation de l’Empire byzantin ou ? son époque – les Juifs romaniotes – qui parlaient le grec; ils ont rencontré des groupes, établis plus tard, de Juifs italiotes qui parlaient l’italien et des Juifs ashkénazes qui parlaient le yiddish. Les nouveaux arrivés m?mes gardaient leur dialecte et la cohésion qu’ils avaient dans leur région d’origine. Jocelyne Askénazi-Gerson (1990, p. 185) mentionne les synagogues distinctes de chaque communauté: „El Kal de los Iavanim”, ? Salonique, ou „El Kal de los Gregos” ? Andrinople étaient des synagogues des Juifs grecs; il y avait ensuite des synagogues aragonaises, castillanes, léonaises, majorquines et cordouanes, tolédanes, barcelonaises, lisbonnines?
 La qualité culturelle et la conscience d’eux-m?mes des Juifs espagnols, leur créativité spirituelle – prouvée et nourrie par la kabbale – ont constitué un mod?le auquel les autres communautés ont fini par adhérer; parmi tous les dialectes espagnols, le castillan s’est imposé et est devenu la langue des Juifs orientaux, l'”intraduisible” djudezmo, comme disait M. Alhasid, ou djudyo. Grâce ? cette langue et ? ce mod?le, la communauté juive espagnole de l’Empire a gardé son identité distincte, a pris de l’ampleur et a acquis un contenu nouveau, ? la différence des réfugiés du Nord-Ouest de l’Afrique qui ont été en grande partie assimilés aux communautés juives déj? en place. Expulsés d’Espagne – et recevant leur nom de cette exclusion – les Séfarades auront en retour la possibilité de coaguler et d’unifier leurs coreligionnaires d’Orient, ce qui a conduit ? l’apparition d’un nouveau „monde espagnol”: „une nouvelle diaspora dans la diaspora, qui ne regardait pas en arri?re seulement vers la patrie d’Erez Israël, mais avait aussi été indélébilement marquée par son long séjour en Espagne” (Alan D. Coré, 1996, col. 1171). L’Espagne devenait elle aussi une variante de la patrie perdue, un lieu de l’origine et de l’exemplarité, remémoré avec mélancolie et insistance, reconstitué et „reconstruit” par la pratique des traditions „espagnoles” (culinaires, folkloriques, rituelles et, évidemment, linguistiques). Pour les Séfarades, la fidélité ? cette origine reste, aujourd’hui encore, un „lieu commun” et central, le rep?re identitaire qui tend ? ?tre toujours confirmé et illustré jusque dans l’interprétation des expériences personnelles. „Je me suis rendu compte que nous, les Juifs espagnols, avons gardé notre cuisine d’il y a 500 ans ? laquelle nous nous étions habitués en Espagne. J’en suis resté ébloui. Cela veut dire que nous conservons nos traditions véritables, vraies, espagnoles”, disait M. Alhasid.
 La tradition religieuse des Juifs s’enracine dans la premi?re terre d’origine et tend ? organiser tout son développement en fonction de sa symbolique. Pour les Séfarades, il existe cependant une seconde patrie aussi, presque mythique, véhiculée par la mémoire communautaire et familiale. Et la langue constitue l’élément le plus puissant qui les relie ? la seconde terre d’origine, l’élément par lequel ils vivent encore dans une Espagne qu’ils ont pu ainsi emmener avec eux.
 Entre l’hébreu – langue du culte et de l’étude – et le turc, langue des rapports officiels, l’espagnol, transplanté et adapté au lieu, était la langue de la communauté et, paradoxalement en quelque sorte, de l’identité hébra?que dans l’Empire ottoman. L?, ?tre juif signifiait „havlar espagnol”. Ce qui est vrai du Juif traditionnel, mais qui le sera encore plus pour le Juif moderne – moins préoccupé par les aspects religieux de son identité. „Aujourd’hui, ce ne sera pas rare qu’un tr?s profond, sinon fanatique attachement ? la tradition séfarade s’associe ? la laxité en ce qui concerne le respect de la Loi”, finit Alan D. Coré son article „Sephardim” d’Encyclopaedia Judaica (1996, col. 1171). Or, dans l’interprétation culturelle de M. Alhasid, le territoire roumain était attrayant pour les Séfarades parce qu’ils pouvaient y rencontrer une langue famili?re, d’origine latine, un milieu linguistique et culturel qui les accueillent avec amitié, qui les rapprochent de leur patrie perdue, qui les aident ? la retrouver. D’une certaine façon, son activité de traducteur peut ?tre considérée comme emblématique: c’est une bonne solution que de retrouver l’Espagne sans quitter la Roumanie, c’est une mani?re de faire communiquer les deux cultures, d’offrir ? sa culture d’aujourd’hui la mémoire intense de la culture qu’il porte avec lui-m?me.
 A propos des „services réciproques” que se sont rendus les Juifs espagnols et le monde balkanique, Victor Neumann (1999, p. 122) parle du bénéfice que les premiers pouvaient apporter aux gouvernants ottomans ou aux princes phanariotes: c’étaient des gens qui avaient l’expérience de l'”européanité” et qui établissaient aisément des relations, surtout d’affaires, mais aussi diplomatiques et culturelles. Cette compétence ne se manifestait-elle pas par la langue „occidentale” qu’ils continuaient ? parler malgré leur intégration ? un Empire de l’Orient? D’ailleurs leur langue prospérait m?me hors du cadre communautaire proprement dit; djudezmo était devenu aussi l’une des langues commerciales parlées au bord de la Méditerranée orientale. Par rapport aux Ashkénazes, qui devront subir la marginalisation, l’isolement du ghetto, l’image infamante, le „monde espagnol” de l’Empire ottoman sera privilégié, car il aura le m?me statut que les autres ethnies, il coopérera avec elles et subira le m?me genre d’oppression ; en vivant ? côté de tant d’autres différences, il ne monopolisera pas l’image de „l’étranger” inquiétant ou exécré ni les frayeurs qui en résultent. En outre, s’ils observaient les lois et s’ils obéissaient aux exigences du pouvoir, les Séfarades avaient la possibilité, comme les autres ethnies non-musulmanes, d’organiser et d’administrer leurs propres communautés, comme des mini-sociétés ? fonctionnement interne autonome . „Le monde espagnol” de l’Empire ottoman sera un monde varié, mais en fin de compte solidaire dans son intérieur et, ? la fois, un monde communicatif qui participe avec naturel ? la vie intercommunautaire. Il avait d’ailleurs une longue expérience de la collaboration avec les cultures des pays méditerranéens. „C’étaient des gens instruits, cultivés et riches, tr?s fiers de leur descendance, adaptés au monde, souvent hédonistes et pas trop dévots, qui avaient adopté la codification libérale de Joseph Caro (rabbin du Salonique au XVIe si?cle, dont les travaux, m?me les plus légalistes, sont irrigués par la s?ve de la kabbale n.n.). Ils étaient comme une t?te de pont du monde latin dans la culture arabe et vice-versa, ils étaient de ceux qui transmettaient la philosophie et les sciences classiques” (P. Johnston, 2001, p. 187). Evidemment, tous les Séfarades n’étaient pas „des gens instruits, cultivés et riches? souvent hédonistes et pas trop dévots”, mais c’est l? l’image que je sais depuis mon enfance. Une image transmise de génération en génération, ayant comme paysage emblématique l’Espagne. A cet âge, je me demandais o? retournerait Madri, s’il fallait choisir: au Pays Saint ou en Espagne, au Monde biblique ou ? „l’âge d’or” séfarade?