L'ethnologue est, en bonne mesure, un producteur d'histoires, dans des conditions en apparence artificielles, puisque ne co?ncidant pas avec les circonstances habituelles o? l'acte narratif se déroule dans la communauté étudiée. Les discours qu'il enregistre sont obtenus pour la plupart en dehors des moments et des lieux normaux de la narration, et la façon de déclencher cet acte diff?re, elle aussi, de celle consacrée. On peut affirmer que les domaines anciens, normaux d'existence de la narration sont ainsi forcés et, par conséquent, les circonstances de l'énonciation deviennent arbitraires. A part les narrations constituées comme telles, indépendamment de la présence de l'ethnologue, qu'elles soient mémorisées, inventées ou "chimérisées", pour reprendre l'expression de von Sydow, l'enqu?teur jouit du privil?ge de provoquer des narrations, aussi inédites que surprenantes, portant sur des actions et des événements tellement familiers au sujet interrogé qu'ils n'ont jamais fait l'objet d'une narration ou d'une description. Tr?s souvent, aux yeux de ses partenaires indig?nes, l'ethnologue a l'air d'un enfant qui pose na?vement des questions sur l'évidence du monde connu de tous, sauf de lui. Le vécu direct, silencieux, gestuel, se consume en soi, intégralement, relevant de l'ordre implicite et inavoué des choses, mais il suffit de demander ou de se demander quelles sont ses démarches ou ses actions quotidiennes pour assister ? la naissance d'une vie fabuleuse, issue du vide des automatismes. Pour un seul jour raconté, la succession des mouvements du corps serait étonnante, tout comme les perceptions, les rythmes, l'insertion dans l'espace, le rapport avec les objets et les mati?res. Mais la réalisation d'une histoire de ce genre tiendrait plutôt ? la sensibilité artistique et rappellerait la richesse des perceptions d'un personnage de Borges, "Funes, celui qui n'oublie pas".
Deux ethnologues, vieux coll?gues, aux styles de vie tr?s semblables, entreprennent de récupérer la mémoire de leurs loisirs pendant les quatre décennies de communisme. Le discours spontané est enregistré sur bande et transcrit. Les partenaires de dialogue ont conscience de délivrer un "document" qui sera publié et c'est sans doute ce qui leur fait assumer des contraintes logiques et stylistiques, dont une conversation libre, autour d'une table, e?t été exempte. Nous avons laissé fonctionner ce que l'on pourrait appeler une premi?re strate de la mémoire, o? subsistent, naturellement, des traces sensorielles : l'image de l'énorme poisson dans la vitrine, le go?t acide du vin, le son de la musique, les odeurs, la chaleur du corps entraîné dans la danse. Nous vivions un héro?sme de l'improvisation technique, alimentaire, vestimentaire, dans une pauvreté victorieuse, alliée ? une jeunesse qui découvrait des sources de joie en exploitant des mati?res ? premi?re vue inadéquates. Je parle d'"héro?sme" et de "victoire" avec la conscience tardive de celui qui peut interpréter le passé comme un enchaînement d'événements initiatiques et conférer une auréole ? toutes les frustrations, mais il est évident que, ? l'époque, nous ne nous considérions pas comme engagés dans une lutte avec l'Etat, nous n'avions pas le sentiment d'une victoire par l'habileté. Les fragments ci?dessous témoignent d'un mode de vie bourgeois, orienté vers l'Occident de façon presque naturelle, tr?s éloigné des f?tes ouvri?res, du monde des Maisons de la culture et des congés organisés par les syndicats, dont des histoires orales permettront de se faire une idée. Que le lecteur soit indulgent avec ceux qui se retrouvent pour la premi?re fois dans la posture de sujets d'une enqu?te menée par eux?m?mes. Je commence ? comprendre ce que nous faisions subir ? ceux que nous interrogions, avec une autorité souvent tr?s fragile, en leur demandant de raconter leur propre vie - en fait, ineffable.
Serban Anghelescu   Petre Popovat : Je ne puis oublier les interminables files d'attente devant les magasins alimentaires dans les années cinquante, files dans lesquelles, tout enfant, j'était moi aussi obligé de prendre place. Je ne puis oublier les v?tements que l'on portait. C'était en pleine période des lodens - sorte de manteaux poilus, de qualité acceptable, mais teint uniquement en marron et en vert, et qui étaient tout ce qu'on pouvait acheter, si bien que les passants s'en trouvaient uniformisés. J'ai vécu aussi la période des cartes de rationnement. Il y en avait de plusieurs types, différenciés par des couleurs, selon l'origine et l'occupation du possesseur : les rouges, des ouvriers, les orange, des petits employés et des retraités, enfin les vertes, des petits artisans privés, tant qu'il en existait encore. Les anciens "exploiteurs" n'en recevaient pas et étaient obligés d'acheter sur le "marché libre", c'est-?-dire en payant beaucoup plus, alors qu'ils n'avaient en réalité aucun moyen de subsistance que de vendre pour une bouchée de pain les objets de valeur qu'on ne leur avait pas confisqués. Les cartes concernaient la totalité des biens mis en vente dans les magasins d'Etat. Chaque carte comportait des tickets et, par exemple, pour un pain qui co?tait 2 lei, on donnait un ticket de carte rouge, deux tickets de carte orange et trois ou quatre tickets de carte verte. Autrement dit, l'heureux possesseur d'une carte rouge pouvait s'acheter, pour la m?me somme d'argent, plus de produits que celui qui avait une carte d'une autre couleur. Ce genre de commerce s'appelait "aux points". Une veste, par exemple, co?tait (en sus de l'argent) 80 points, que l'on cumulait en 10 ? 15 tickets rouges ou en 30 ? 40 tickets orange. Il existait m?me une chanson (la mélodie était plagiée sur une mélodie américaine ; il paraît qu'il y a eu m?me un petit scandale ? ce propos), qui commençait par : "La robe ? pois, aux points, que j'ai tant désirée,/ Avec mes petites épargnes, je me la suis achetée...".
Pour les v?tements, il y avait un vrai probl?me, parce que tous les Roumains étaient v?tus uniformément, en des couleurs presque sombres (en tout cas, peu gaies), ce qui me terrifiait, moi. Comme je suis naturellement sensible ? l'image extérieure, j'ai souffert pendant toute mon adolescence du manque de v?tements élégants. J'ai toujours désiré avoir de beaux v?tements, que je commençais ? voir dans les revues étrang?res qui apparaissaient, timidement, chez nous. L'obsession de mon adolescence a été, par exemple, d'avoir une paire de chaussures "étrang?res", parce que, d?s qu'un jeune avait de pareilles chaussures (tr?s différentes des horreurs que l'on fabriquait chez nous), toutes les filles étaient littéralement fascinées.
Malgré la pauvreté, voire la miscre, nous autres, jeunes de 16 r 17 ans, nous trouvions moyen de nous amuser. Nous organisions des "thés" (abréviation du "thé dansant" de jadis) : chaque samedi, nous trouvions un hôte qui disposait d'un espace plus large.
Serban Anghelescu: Le terme "thé" a, depuis, disparu.
Petre Popovat : D?s ma jeunesse, on avait commencé ? l'appeler ba?ram ("boum") ; plus tard, quand nous étions plus vieux, cela s'appelait "partie".
Serban Anghelescu : "F?te" (chef en roumain), peut??tre ?
Petre Popovat : La f?te, c'était du temps de nos parents, qui se réunissaient par familles, restaient, d'habitude, assis autour d'une table, o? ils mangeaient, ils buvaient et s'entretenaient avec animation. On trouvait donc une maison assez spacieuse, chez quelqu'un dont les parents étaient aimables et acceptaient de s'en aller pour nous laisser, nous jeunes, festoyer ? notre guise. Les filles apportaient ? manger et les garçons, ? boire. Je me souviens des mémorables thés chez Andrei Milcu, fils du président de l'Académie et petit?fils du cél?bre médecin C. I. Parhon (le premier président du pays sous le régime communiste, qui ? ses débuts essayait de se légitimer en promouvant les intellectuels n. éd.). Lui, le jeune, était tr?s sympathique, viveur et hospitalier. Les filles apportaient donc l'inévitable pâté en boîte et le parizer (esp?ce de mortadelle n. tr.). Avant que la f?te ne commence, les filles, dans la cuisine, préparaient des tartines. Nous, les garçons, apportions chacun du vin directement tiré au tonneau, ? 6 lei le litre, que nous versions dans une énorme casserole. Tu imagines ce que donnait ce mélange de vins de mauvaise qualité... On dansait et, ? un moment donné, Andrei, qui était le maître de cérémonie, s'écriait : "Et maintenant, la boisson !" On s'alignait tous et lui, armé d'une louche, versait un seul verre ? chacun d'entre nous, apr?s quoi la musique et la danse reprenaient et duraient jusqu'au moment que lui choisissait, o? l'on s'arr?tait pour boire un verre. Evidemment, l'intervalle entre les pauses s'amenuisait ? mesure que nous nous échauffions et que, comme nous transpirions, la soif se faisait de plus en plus pressante.
Serban Anghelescu : C'était donc une esp?ce de punch...
Petre Popovat : Oui, on mettait aussi un peu de sucre, pour atténuer l'acidité ou le go?t de tannin du vin bon marché, ce qui avait des conséquences assez désagréables... On dansait. Sur quelle musique ? Dans la Roumanie des années cinquante, la radio, unique source de musique, transmettait de la musique lég?re ou de la musique de danse roumaine, soviétique ou des pays de démocratie populaire. Les premi?res mélodies occidentales furent celles d'Yves Montand qui, ? l'époque, était un important militant du P.C.F. ; il y en avait aussi d'autres, m?me des américaines, que l'on diffusait sous le masque de "chansons de lutte des Noirs des U.S.A.". Mais la premi?re mélodie américaine moderne a été celle qu'interprétait Rosemary Clooney : "Mambo Italiano". On n'en croyait pas ses oreilles et on a longtemps commenté cet événement.
Les petites parties que nous avons initiées ? peine sortis de notre enfance, avaient comme toile de fond la musique que diffusait un vieux tourne-disques ? 78 tours ; c'étaient des mélodies de l'entre-deux-guerres, du genre "Rumba Negra". Toi, tu n'as pas connu les magnétophones "Pristavka", de production soviétique. Je ne me rappelle plus si la bande magnétique n'était pas en fil de fer, en tout cas, l'appareil n'avait pas de moteur propre et devait ?tre attaché ? un pick-up. L'heureux possesseur d'un "Pristavka" était invité ? tous les thés, parce que c'était lui qui assurait la musique. Plus tard apparurent les magnétophones portables "Geloso", italiens, aux bobines tr?s petites et, enfin, les plus performants (mais aussi les plus chers, presque prohibitifs), "Smaragd", fabriqués en R.D.A. En plus, on avait un ami, Lulu Constantinescu, qui, Dieu sait o?, avait déniché une "machine" ? fabriquer des disques sur un support tr?s léger qui s'appelait decelit. A l'occasion d'une partie, il a apporté des disques enregistrés sur des radiographies des poumons ! Il les enroulait, les fourrait dans sa poche et c'est ainsi que nous p?mes écouter "Billy Haley and His Comets"...
Je me souviens du cél?bre Mircea Zotovici (devenu, depuis, directeur musical d'un important poste de radio privé) qui avait déj? une musique extraordinaire. Comme il possédait un "Smaragd", qui pesait une bonne dizaine de kilos, on l'invitait chaque samedi et lui s'amenait, secondé d'un type qui lui portait son magnétophone.
D'o? enregistrait?on pourtant cette musique ? Naturellement, toujours de la radio, surtout des radios étrang?res : il y avait Radio Monte-Carlo (que nous écoutions religieusement), mais aussi l'émission "Radio Reklame", de Belgrade, voire Radio Sofia, qui passaient de temps en temps de la musique occidentale. Plus tard, quand les magnétophones se sont multipliés, cela a déclenché le trafic de bandes enregistrées d'apr?s des disques de l'étranger, qui entraient de plus en plus en Roumanie (et qu'apportaient, le plus souvent, les sportifs qui participaient ? des compétitions internationales). Dans les années soixante ont commencé ? pénétrer les chanteurs français, aux noms américanisés : Johnny Hallyday, Eddie Mitchell, Dick Rivers. Il y avait aussi Sacha Distel et Gilbert Bécaud qui, avec Charles Aznavour, chantaient de merveilleuses chansons, tr?s en vogue dans la jeune société bucarestoise. Aux thés, on dansait du vrai rock-and-roll (de Bill Halley, Elvis Presley - celui des débuts -, Jerry Lee Lewis, etc.), mais, une fois qu'ils se retrouvaient exténués pas le rythme endiablé de la danse, les jeunes se reposaient en serrant dans les bras quelque jeune demoiselle, sur la musique suave de Brel, d'Edith Piaf, de Brenda Lee ou de Sinatra.
Aux thés, on allait par couples ou en solo ; c'est l? qu'on se trouvait une partenaire : on visait une fille seule, on l'abordait, et, apr?s un petit brin de conversation, on lui demandait si elle vous permettait de la raccompagner chez elle, apr?s la partie. C'était une question ? double tranchant : si elle répondait "non", c'était simple ; mais si elle disait "oui", le bon côté, tu peux t'en douter, mais le mauvais côté, c'était que, si vous aviez de la malchance, elle habitait ? l'autre bout de Bucarest, o? vous deviez la raccompagner tard dans la nuit, pour ensuite rentrer ? pied, si bien que vous n'étiez chez vous qu'? l'aube.
Serban Anghelescu : A l'époque, pas question de penser ? rentrer en taxi.
Petre Popovat : En effet, pas question. Une fois, un copain est rentré en s'accrochant ? un camion-citerne de la voirie, qui arrosait la chaussée. Les thés étaient organisés surtout en été, lors des longues vacances scolaires et universitaires. La courtoisie était monnaie courante : toujours, quand on invitait une fille ? danser, on s'inclinait et on lui demandait la permission de vous accorder la danse et, ? la fin, on lui baisait la main. Je reviens, involontairement, ? mon obsession des v?tements. Nos thés, on avait l'habitude d'y aller élégamment v?tus ("bien sapés") : costume, chemise blanche, cravate. J'avoue que j'ai raté bien des parties faute d'habits. J'avais une paire de chaussures dont la semelle était trouée. J'ai essayé de fixer ? l'intérieur un carton découpé dans une chemise de dossier, mais ça n'a pas marché et j'ai d? rester chez moi. La mode était aux chaussures ? tr?s, tr?s grosse semelle.
Serban Anghelescu : N'était?ce pas un trait du "malagambisme" ?
Petre Popovat : Si, tout ? fait. Ce terme avait été créé ? partir du nom de Sergiu Malagamba, un cél?bre batteur pour des musiques ? danser (rappelant parfois le jazz), qui s'habillait d'une façon tr?s excentrique. C'était ce qu'avait été, pour les Américains, ? partir des années quarante, Dizzy Gillespie, dont les cravates multicolores étaient cél?bres.
Par contre, les barbes n'étaient pas acceptées, et j'ai pu assister ? des sc?nes pénibles, o? des groupes de miliciens, accompagnés de jeunes "ouvriers", attrapaient des barbus, qu'ils traînaient chez le coiffeur, o? on les rasait immédiatement. De m?me, quand les blue-jeans sont apparus, on leur donnait la chasse et ils étaient coupés, en pleine rue, aux ciseaux ; pareil pour les minijupes.
A un moment donné, il n'a plus été obligatoire d'aller aux parties en costume-cravate. Des pulls sport venaient d'apparaître ; on les appelait des "serviettes éponges", parce qu'ils étaient faits en tissu peluché, aux couleurs pastel ; ils co?taient 400 lei (en 1957?1958 !) et on pouvait s'en procurer au marché au puces, chez les gens qui vivaient de la revente de ce que leurs parents de l'étranger leur envoyaient. Tout jeune homme r?vait de posséder une telle "serviette éponge" et, d?s qu'il se la procurait, il l'arborait ? un thé. Un copain, véritable don Juan, en avait quatre : blanc, bleu clair, jaune et rouge. Chaque semaine, il changeait de pull, et de copine aussi...
Deux mots encore sur nos vacances d'hiver, ? la montagne. Comme bon nombre d'él?ves bucarestois, j'ai appris ? skier dans les cél?bres colonies de vacances organisées par le "p?re Tilica" alias Stelian Gheorghiu, notre pittoresque prof de gym, au lycée "Sfîntul Sava". Moyennant une somme modique, on pouvait passer deux semaines ? la montagne, pendant les vacances d'hiver et de printemps, au chalet "Vîrful cu dor". Le jour, nous faisions du ski, et remontions la piste ? pied, puisqu'il n'y avait ni téléphériques ni remonte-pentes. Nous remontions la piste par étapes, et nous descendions beaucoup trop vite par rapport ? l'effort qui nous attendait ? la remontée. Les soirs, nous nous amusions ? jouer ? des jeux innocents et ? faire toutes sortes de farces de notre âge. Apr?s le lycée, notre groupe a continué ? aller ? la montagne, ? notre compte. Le ski, ? l'époque, n'était pas un sport cher, mais le gros probl?me, c'était de se procurer l'équipement. Nous avions tous, au grenier, de vieux skis en bois, sans carres, qu'avaient abandonnés divers vieux oncles. Des chaussures de ski (souvent dépareillées), je m'en procurais au syndicat auquel appartenait ma m?re. C'était un vieux magasin qui sentait horriblement le moisi et, au bout d'une heure de fouille, je finissais toujours par dénicher deux chaussures de pointure 41, m?me si la gauche ne ressemblait gu?re ? la droite. J'y trouvais aussi une loque d'anorak. Quant au pantalon, ma m?re me les improvisait ? partir d'un vieux pantalon de semaine : elle leur faisait un pli, attachait un large élastique en guise de sous-pied et ça y était !
A Sinaia, nous allions en train, en payant au contrôleur 4 ou 5 lei (au lieu des 20 lei que co?tait le billet). On y arrivait, en général, la nuit, et nous montions jusqu'? l'aube au chalet (Vârful cu Dor, Babele ou Caraiman), o? nous payions 5 lei par jour une place sur une couchette. Les aliments, nous les apportions avec nous, dans nos sacs (des conserves, du lard), mais nous nous offrions de temps en temps une soupe tr?s chaude ou une vodka glacée. Il y avait, dans notre groupe, une coutume : alors que, ? Bucarest, nous n'aurions jamais eu l'idée de prononcer un mot obsc?ne devant les filles, ? la montagne, il en allait tout autrement. D?s que nous avions dépassé la cote 1500, notre langage et notre comportement changeaient fondamentalement. C'était comme une esp?ce de carnaval, o? tout était permis. Au départ, nous descendions en skis jusqu'? la m?me cote 1500, o?, garçons et filles, nous débitions toutes les cochonneries et les jurons imaginables, sachant que, un m?tre plus bas, nous redevenions plus ou moins polis avec nos compagnes. Il existait aussi le fameux "esprit montagnard" auquel nous essayions de nous soumettre : solidarité, générosité, tolérance.
Serban Anghelescu : Tu sais, ? propos de l'atmosph?re sombre et grise dont tu parlais : il y a cependant, dans l'atmosph?re des années cinquante, des éléments de contraste. Je me rappelle, par exemple, que, dans un magasin alimentaire, qui avait été, avant la guerre, une épicerie fine, il y avait, en 56?58, un énorme silure, dont je garde parfaitement le souvenir. Ses dimensions, ses barbillons me fascinaient. Et ce, dans le m?me magasin o? l'on vendait la fameuse confiture de prunes, dans des boîtes en bois ! On y voyait, p?le-m?le d'ailleurs, pendant les années les plus terribles, des aliments bon marché et du caviar rouge. Petre Popovat : ...Et du caviar russe, dans des bassines, ? 25 lei le kilo, chez "Leonida".
Serban Anghelescu : Il y avait bien des produits qui contredisaient la situation politique du pays et la famine. Et qui, pourtant, étaient relativement accessibles ; ou, du moins, que l'on voyait, parce que, plus tard, ils ont définitivement disparu. Petre Popovat : C'est que la nomenklatura y avait pris go?t et avait compris qu'il s'agissait l? d'aliments pour les classes supérieures de la société, qu'elle a fini par accaparer. D'apr?s ma grand-m?re, les déc?s en série, ? un moment donné, des dirigeants communistes, malades presque tous du cancer, étaient dus en bonne mesure ? ce que leur façon de se nourrir avait changé : ils étaient passés d'une alimentation modeste, pauvre, ? des aliments de luxe, dont ils s'empiffraient, sans limite. Leur "go?t" s'était "perverti"...
Serban Anghelescu : Une histoire alimentaire de Bucarest ne manquerait pas d'intér?t. Nous avons vécu des apparitions et des disparitions, nous avons vécu une esp?ce de cycle, ? substance politique, évidemment, de l'apparition et de la disparition des aliments, de l'humiliation qu'on a subie ? cet égard. Toi, tu te souviens de l'humiliation subie dans l'enfance, mais, pour nous, l'humiliation de l'âge m?r a été plus sensible. Je me souviens que, un jour (c'était en 83-84), au marché "Matache", une dame et moi, nous nous étions mis ? fouiller dans un tas de pommes de terre ? demi pourries, pour trouver de celles qui soient encore comestibles. Ce n'était pas la guerre, il n'y avait pas eu de catastrophe naturelle, c'était une catastrophe politique. Nos regards se sont croisés et nous sommes tous les deux resté figés, en nous apercevant de ce que nous étions en train de faire et ? quelle bassesse nous en étions réduits. Mais on était obligés de le faire. Je me souviens des queues pour les pommes de terre, que ma femme et moi faisions. Nous étions au marché "Amzei" ? 5h-5h30 du matin, par la brume. On avait le droit d'acheter l'équivalent de deux filets ? provisions de pommes de terre (pas plus), et on pouvait refaire la queue deux fois. Petre Popovat : Moi, j'avais l'avantage de posséder une "Trabant", si bien que je pouvais me rendre, de temps en temps, dans un village ? 30 ou 40 km de Bucarest, ou je remplissait le coffre de pommes de terre (beaucoup plus ch?res qu'au marché, mais de meilleure qualité), pour nourrir ma famille et en donner aussi ? des amis.
Mais, tu sais, entre les deux périodes, il y en a eu une autre, au milieu des années 60, o? des produits occidentaux sont apparus, d'une qualité exceptionnelle et ? des prix abordables. C'était la premi?re fois que l'on vendait chez nous des boissons étrang?res. Du whisky, qui co?tait 120 lei quelle qu'en f?t la marque, des cigarettes étrang?res, de la moutarde "Savora", ou l'anglaise (horriblement forte), "Coleman", des filets d'anchois et bien d'autres produits que nous n'avions jamais vus. C'était l'époque du prétendu "dégel", qui s'est fait sentir plutôt dans d'autres pays socialistes que chez nous. Il s'agissait d'une petite tricherie de la part du pouvoir, qui voulait nous faire croire que nous vivions bien. Cet état a peu ? peu disparu, apr?s les "th?ses de Mangalia" de Ceausescu (1971).
Serban Anghelescu : A vrai dire, nous avons tr?s rarement eu, sinon jamais, conscience de la distance réelle qui nous séparait de cet autre monde qu'était l'Occident. Nous n'avons pas su quelle était exactement cette distance, ou nous ne l'avons pas ressentie douloureusement. Les années 64?70 ont été celles de la libéralisation maximale. A l'époque, je l'ai perçue comme si je m'étais senti compl?tement libre et je ne désirais rien de plus ; je n'avais pas l'impression de recevoir trop peu, qu'on me donnait au compte-gouttes. C'est que beaucoup de portes venaient de s'ouvrir, les portes culturelles surtout. Et il y avait encore quelque chose qui mérite d'?tre mentionné : il y avait une ouverture culturelle sur la mesure de la capacité moyenne de l'individu. Voici comment : ? présent, je souffre d'une existence culturelle si multicolore et si envahissante qu'on ne peut plus se sentir "chez soi", on ne peut plus maîtriser l'offerte culturelle, "le monde culturel". Comme, pour moi, le monde était, avant tout, littéraire, j'étais conscient de ce que nous pouvions, moi et un groupe de proches amis, savoir tout ce que l'on traduisait en roumain et la quasi totalité des livres parus en Roumanie, parce qu'il n'y en avait pas beaucoup. C'était une dimension humaine, non surhumaine, comme ? présent. Un seul individu ne peut plus actuellement, m?me s'il possédait la capacité de stockage d'un ordinateur, embrasser le marché roumain du livre, et encore moins le marché mondial.
Petre Popovat : C'est que, ? l'époque, tous les membres de notre groupe allaient au m?me film de Milos Forman ou de Vajda, lisaient le m?me livre de Kazantzakis ou de Hemingway qui venait de paraître sur le marché.
Serban Anghelescu : Cela créait aussi une sorte de solidarité qui semble avoir, depuis, disparu. Cela donnait naissance ? un nombre, plutôt réduit, de lieux communs. C'était un monde o? il était plus facile de vivre que le monde d'aujourd'hui. Les tentations, pour ainsi dire, étaient moins nombreuses, les couleurs étaient moins nombreuses et on se savait capable de maîtriser ce monde-l?, alors que, aujourd'hui, on a le sentiment de le sentir glisser entre vos doigts. L'existence d'une limite au niveau d'une société, ou d'un groupe, comme le nôtre, fait que les choses sont mieux et plus intensément vécues. Dans une perspective ethnologique, nous étions peut??tre plus proches des sociétés archa?ques, o? les biens sont en nombre limité, appartiennent ? tout le monde et o? tout le monde peut les manipuler, car tout le monde les connaît, ils leur appartiennent. Alors que, maintenant, nous sommes entrés, presque du jour au lendemain, apr?s une période de nuit et de gel absolus, dans un monde nouveau, dans lequel nous nous sentons déroutés.
Il y avait, autrefois, un autre plaisir encore : celui du bien obtenu difficilement - qu'il se f?t agi de se procurer tel ou tel livre, ou d'écouter une certaine musique, plus tard, d'obtenir des aliments, des aliments pour les f?tes, pour les vacances, qui devaient ?tre différents de ceux que l'on mangeait tous les jours. Comme elles étaient difficiles ? obtenir, toutes ces choses avaient une valeur plus grande que celles que l'on peut obtenir aujourd'hui tout facilement. Je n'affirme pas, loin de l?, que c'est ainsi que les choses devraient exister, mais il s'agit du bon côté du mal, de ce que nous avions réussi ? extraire et ? transformer de l'énorme mal o? nous vivions. C'est ainsi que nous obtenions notre part de joie de vivre, de normalité...
Petre Popovat : C'est pourquoi, pendant toutes ces années difficiles, invivables, nous avons pu, de temps en temps, nous sentir bien. Nous avons réussi ? nous amuser, bien que, m?me pendant nos parties (surtout dans les années 80), nous discutions presque interminablement de la situation quotidienne extr?mement difficile : du froid qu'il faisait dans les habitations, du manque d'aliments ou d'essence, autant de sujets qui, normalement, n'auraient pas d? nous préoccuper lors d'une f?te. Et pourtant, nous trouvions le moyen de nous amuser. Par exemple, lors des vacances ? la mer. Il y avait plusieurs possibilités : ou pouvait aller soit dans les stations, ? l'hôtel, cher et terne, soit dans les maisons de repos des syndicats, qui offraient des conditions moins que modestes. Nous, peut??tre parce que c'était ? la mode, peut??tre par snobisme, nous avions choisi le fameux village de 2 Mai, o? les gens du coin offraient d'héberger les estivants. C'est l? que se réunissait la boh?me de Bucarest, plusieurs générations de non?conformistes. Pourquoi ? Les conditions étaient désagréables, si l'on sait que la douche était, en fait, un arrosoir attaché ? un réservoir d'eau en métal, qui chauffait au soleil, que les toilettes se trouvaient au fond de la cour, pr?s de l'étable ? cochons, que nous mangions en nous servant d'assiettes et de couverts sales, dans un kiosque, o? les mouches se sentaient parfaitement ? l'aise, que les chambres n'avaient comme meubles qu'un lit ou deux et, éventuellement, une table. Mais nous étions entre nous. Et, apr?s ?tre allés ? la plage, nous nous réunissions chez un hôte (d'habitude, un groupe d'amis avait le m?me hôte ; chez Tudorita, par exemple, on jouissait de l'avantage d'une véranda ouverte), et, le soir, nous le passions autour d'un verre de vin ou de vodka si bien que nous prolongions, en fait, nos parties de Bucarest. Parfois, on organisait m?me des "thés", avec invités, musique, danse.
Il convient de préciser que 2 Mai et Vama Veche, toute proche, étaient les seules plages o? se pratiquait le nudisme intégral. Ce n'était pas de l'exhibitionnisme ; cela vous donnait un sentiment de liberté totale. Et de fronde, en m?me temps.
Serban Anghelescu : Rappelons?nous qu'il existait un trait d'union entre les maison de 2 Mai et les thés d'autrefois. C'était une valorisation de la maison au détriment de l'Etat. L'Etat met ? votre disposition des locaux publics. L?, il s'agissait d'une valorisation de la maison du point de vue des f?tes, ? la différence des lieux publics, des bistrots, des discoth?ques. Je ne nie pas avoir connu les bistrots, loin de l? ! Mais il s'agissait d'une valorisation de la maison, ? Bucarest comme ? 2 Mai. Maintenant, il n'en est plus ainsi ; la maison n'a plus la m?me valeur. Petre Popovat : A 2 Mai était née aussi la société "close" des campeurs ; des personnes habitant des villes différentes (voire des pays différents) venaient dans les m?mes périodes et dans les m?mes endroits de la plage, de véritables "places réservées". Des amitiés naissaient, on en venait ? des intimités, mais qui ne duraient que deux ou trois semaines par an. Puis, les groupes ne correspondaient qu'? l'approche des vacances, quand ils s'écrivaient pour confirmer leur présence et, éventuellement, s'assurer que la surface nécessaire ? l'installation de la tente était gardée par ceux qui y arrivaient les premiers.
Serban Anghelescu : En général, 2 Mai était, dans les années 70?80, un club restreint. Presque tout le monde se connaissait, il y avait des cercles qui se croisaient et qui appartenaient presque au m?me milieu. Il y avait, je m'en souviens, des soirées o? je pouvais traverser 2 Mai d'un bout ? l'autre, et je découvrais des connaissances dans presque toutes les cours. Il était facile de communiquer, c'était un monde o? l'on se sentait "chez soi", d'un bout ? l'autre du village.
Tu parlais tout ? l'heure de l'existence de la boh?me. C'était ce qui était resté de la bourgeoisie et de l'élite intellectuelle, pas nécessairement de la boh?me. Mais c'était aussi un club, un lieu de la résistance. Ce n'était pas un type de résistance active ; il ne s'agissait pas d'imprimer des tracts ou de concocter des conspirations politiques. Quoique, finalement, je ne le saurai jamais, vu les nombreux habitués de 2 Mai que j'ai revus plus tard siéger dans les différents gouvernements et dans le premier Parlement, apr?s 1989...
Petre Popovat : Mais tu ne crois pas que, en dépit des différents prétextes, c'était par pauvreté que nous choisissions d'aller ? 2 Mai ?
Serban Anghelescu : C'était une combinaison : il y avait la pauvreté de ceux dont les parents n'avaient pas été pauvres, pour la plupart. De nos jours, remarque, la situation a tendance ? basculer, aller ? 2 Mai devient un luxe ; il est plus cher de passer ses vacances ? 2 Mai et ? Vama Veche que de loger, non ? l'hôtel, mais chez l'habitant, ? Mangalia, dans un appartement avec eau courante. Mais, dans les années soixante?dix, c'était un endroit compact, un endroit o? l'on se confrontait ? un manque total de ressources. Ë présent il existe, ? 2 Mai, les deux pôles, visibles d'ailleurs dans l'ensemble de la société roumaine. Il y a celui qui s'y am?ne avec presque rien et qui dort ? la belle étoile, mais il y a, ? l'autre pôle, le jeune qui vient dans une voiture superbe, ayant co?té des dizaines de milliers de dollars, et ça creuse l'écart entre celui qui a tout et celui qui n'a rien. Dans les années soixante?dix, ces écarts énormes n'existaient pas ? 2 Mai.
Petre Popovat : Oui, en effet, du temps de notre jeunesse, il y avait une certaine catégorie de gens qui y allaient, un certain groupe, alors que, maintenant, 2 Mai est devenue un miroir de la société roumaine, o? les propriétaires de Jeep Grand Cherokee, avec leurs téléphones portables, côtoient les jeunes qui dorment ? la belle étoile. Ils ont cessé de fusionner. Nous, dans le temps, nous formions un groupe ? part.
Serban Anghelescu : Les vacances étaient, pour nous, une f?te et une période d'exc?s ; c'est pourquoi on accumulait des aliments, on économisait de l'argent, nous faisions des choses qui n'avaient rien ? voir avec la vie quotidienne. Il y avait non seulement une grande liberté, mais aussi un énorme gaspillage, par rapport ? la vie menée chichement, raisonnablement. C'était une vie excessive, intense, comme pendant les f?tes.
Petre Popovat : Oui, tu as raison : pense que, pendant deux ou trois semaines, chaque soirée était abondamment arrosée d'alcool - ce que nous n'aurions nullement fait ? Bucarest.
Serban Anghelescu : Il y avait aussi une mani?re spécifique de vivre la f?te, une mani?re que nous partagions tous, le plus naturellement possible. Il ne s'agissait pas de quelque chose d'inculqué intellectuellement, culturellement. C'était une façon naturelle de vivre la f?te, un événement attendu.
Petre Popovat : Il fallait, rappelle?toi, réserver la chambre, envoyer un acompte au propriétaire, et les discussions, les projets concernant les vacances commençaient d?s la fin du printemps ; ça nous réjouissait de savoir que nous sortirions de la morosité de la capitale et que nous oublierions tous nos soucis.
Serban Anghelescu : Je me rappelle, par exemple, qu'il y avait du porc en conserve que nous mangions exclusivement ? 2 Mai ou ? Noël ; pendant l'année, on n'en mangeait jamais. Et j'étais content d'en trouver - on e?t dit que c'était prédestiné - juste avant les vacances. Il s'agissait aussi de la vie rurale, de la redécouverte, par un citadin "pure souche" de la vie rurale. Il y avait, oui, un certain inconfort pour un citadin, mais cet inconfort avait une aura spéciale. M?me cet inconfort était, pendant les vacances, une aventure ? part...