En 1997, la collection "Découvertes" des éditions Gallimard a publié un livre sur le mont Athos et sa tradition monastique (Salonique, ville culturelle européenne de l'année, ouvrait ? l'époque une grande exposition consacrée aux trésors athonites). A partir de ce livre - André Paléologue, Le Mont Athos. Merveille du christianisme byzantin - André Scrima présentait en quelques traits essentiels le destin du Mont .

Un livre de charme

Tout d'abord, je voudrais rendre un sinc?re et bien mérité hommage ? l'auteur, ainsi qu'aux éditions Gallimard, pour la mani?re dont ils ont réussi ? donner cours ? une attente culturelle déj? présente dans l'air du temps : le retour au " livre-objet ", remarquable par sa beauté. L'image accompagne, évidemment, un texte rigoureux, en proposant une série d'informations bien précieuses : celles-ci, ? leur tour, comportent et accompagnent un ensemble iconographique si attentivement sélectionné, tellement équilibré dans son déploiement, qu'il semble en plein mouvement sous nos yeux ; de toute façon, nous sommes tenté de le qualifier de " cinématique ". C'est en quelque sorte la version moderne des ces anciens manuscrits conçus non seulement en vue de la lecture, de l'instruction et de la méditation, mais aussi pour leur charme. Les enluminures étaient le résultat de l'effort des calligraphes pour éveiller la fascination ? l'égard du sens, pour séduire le lecteur et le situer dans un horizon de charme. Je dirais que le livre de M. Paléologue fait revivre dans la conscience profonde l'enchantement éveillé jadis par les manuscrits ornés, enluminés : par exemple, Les Tr?s Riches Heures du Duc de Berry, livre dans la compagnie duquel on peut passer des moments de bonheur.

Comme le profil de la collection l'exige, le livre nous accueille par une série de photographies saisissantes : ce sont purement et simplement des portraits de moines. La pertinence du choix en est frappante. Il y a beaucoup d'images dans ce livre, mais aucun cliché. Chaque photo est ici une mani?re de situer le lecteur dans une atmosph?re de gravité o? l'espace athonite est évoqué non seulement comme un paysage purement géographique ou naturel, historique ou d'investigation érudite : c'est aussi, en m?me temps, un " lieu " (une topologie) de l'humilité, du myst?re, du secret et je dirais d'une sainte mélancolie. Or, sur la page du titre, il y a une dédicace inattendue : " En hommage ? Al. C. Mironescu, aux p?res Benedict et Arsenie et ? tous ceux qui m'ont ouvert avec tant de générosité les portes des monast?res et de leurs coeurs en pri?re " . C'est par conséquent une confirmation, un " acquiescement " qui intervient comme le sceau d'un ordre différent sur tout l'ouvrage. L'auteur du livre tient compte de la dimension intérieure que conf?re la vue adéquate du milieu, des gens, des situations - aujourd'hui contrastés et m?me troublants - d'Athos. Sur ce point, il faut remercier l'auteur qui a su mettre en relation le sens de ce livre avec le travail spirituel et créateur (celui du " Buisson Ardent ") réalisé jadis en terre roumaine.

 Le renoncement victorieux

Anca Manolescu : Je trouve particuli?rement expressive la tension entre les images d'une simplicité extr?me, de pauvreté m?me, placées en début de volume et la valeur presque fabuleuse des trésors athonites dont les images sont également présentées dans le livre.

André Scrima : En effet, ce sont des visages de moines vivants, simples, quotidiens, qui nous donnent l'image d'une pauvreté propre, rigoureuse, nullement miséreuse. (Permettez-moi de rappeler un mot pénétrant, prononcé par Péguy : " La pauvreté ennoblit, la mis?re avilit ".) Il n'y a pas de mis?re ? Athos, mais une pauvreté instituée en vertu d'une vérité perpétuelle de vie et d'aspiration " transcendante ". Ce n'est pas la pauvreté issue des manques, de l'indigence, des besoins : elle est l'expression d'une sorte de renoncement victorieux.