On est partis vers le Baragan, venant de Besinova Noua. C'est dans le Banat. C'est tout le village qui a été emmené. L?-bas, on nous voyait un peu comme des princes. Je ne connais pas vraiment les raisons qu'ils ont invoqué pour nous déporter.
Au petit matin, en juin je crois, parce que moi, j'avais cinq mois, ils ont tiré les gens de leur lit. A chaque porte, il y en avait qui bloquaient le passage, si bien qu'on ne savait rien de ce que devenaient les proches, dans la maison d'? côté ou dans l'autre rue, parce qu'on ne pouvait pas communiquer. Et le mot est passé, qu'il fallait se présenter dans les deux heures, ? la gare, et sans bagages, vu qu'ils allaient nous mettre ? quatre familles par wagon. Donc, chacun a pris ce qu'il a cru bon, les bras chargés avec l'enfant, des v?tements, des médicaments? Ah non ! ? l'époque, personne n'avait de médicaments ? la maison. Chez moi, je ne sais pas exactement ce qu'ils ont pris, mais connaissant leur sens pratique, je crois qu'ils ont d? prendre une ch?vre, deux moutons? on ne sait jamais. On m'a dit que ce voyage-l?, du Banat jusqu'? Balta Brailei, a été dur, mais que, comme ils avaient peur d'?tre amenés en Bessarabie, quand ils sont descendus du train et qu'ils ont vu qu'ils étaient encore en Roumanie, ils ont soufflé. On m'a raconté que le voyage a bien duré trois jours, que les wagons ça n'allait pas vite et qu'? l'intérieur de chacun, il y avait plusieurs familles avec les b?tes et tout le reste. C'est l? qu'ils mangeaient, c'est l? qu'ils dormaient, c'est l? qu'ils faisaient tout. De temps en temps, on faisait des arr?ts, et ils descendaient, ils faisaient boire les b?tes, et ils remontaient dans le wagon pour repartir pour encore un jour. Je suppose qu'ils avaient de la nourriture avec eux, je ne sais pas ce qu'ils ont pu manger pendant tout ce temps. Puis l?-bas, on les a laissé en plein air, au milieu des champs. Qu'est-ce qu'ils y ont fait ? Il faudrait que je redemande ? mon p?re. Ils sont restés comme ça quelques nuits, quoi faire d'autre ! ? Ensuite, ils ont eu peur qu'il pleuve, ou qui sait quoi, et ils ont creusé pour se faire une sorte de cahute dans le sol. Ils se mettaient sous la terre, et c'est l? qu'ils vivaient. Ils se sont fait aussi des banquettes, ils ont coupé des arbres, ils ont recouvert de couvertures, ils en avaient apporté avec eux. Apr?s, on leur a dit qu'ils devaient construire des maisons avant l'automne, c'est-?-dire construire tout un village, et qu'apr?s ils seraient libres de retourner dans le Banat. On leur a menti ! Ils sont restés l?-bas, en résidence forcée, cinq ans et demi. En 1956, on les a relevés de la résidence forcée, de ça je suis s?re.
L?-bas, je me rappelle qu'on avait une petite maison ? deux pi?ces, et un petit hall, et qu'il y avait aussi une cour pour les b?tes. Notre jardin était accolé au jardin d'une tante, la s?ur de mon p?re, tante Custanda Palicari. Et en face, il y avait le fr?re de mon p?re, oncle Hrista, et mes grands-parents. Deux autres s?urs de mon p?re vivaient ? Dîlga, toujours quelque part dans le Baragan, et un autre fr?re de mon p?re, oncle Sotir, était ? Vladeni ou ? Frumusica.
A Besinova, d'o? ils venaient, maman était une dame en vue, du genre qui porte un petit pull en angora et sort avec un manchon? Elle avait suivi des cours de couture et de broderie, et elle avait une s?ur qui était partie en Amérique d'o? elle lui envoyait des v?tements un peu différents. Elle venait d'une famille pas spécialement plus éduquée mais, disons, plus aisée. Elle avait aussi une machine ? coudre? Et elle était fine, ? sa mani?re. Donc, pour elle faire des briques en torchis, ça n'a pas été simple. Mais tous, ça leur a donné du courage quand ils ont eu entendu qu'ils seraient libres s'ils construisaient une maison. Maman était horrifiée quand elle se retrouvait avec les pieds dans la terre car la terre n'était pas labourée, elle était pleine d'herbes, de racines, de graines. Ils ont fait des briques en torchis, ils les ont séchées et ils ont construit des maisons. Ils ont chaulé l'intérieur, ils ont rendu la maison coquette, ils ont mis des couvertures. Je ne sais pas quelle taille pouvait avoir la besace avec laquelle ils étaient venus du Banat. Ils auraient tissé pendant l'été ? ! Ils avaient laissé beaucoup de choses dans leurs maisons de Besinova. Et ce qui m'a le plus impressionnée, ç'a été ce que ma m?re m'a raconté, qu'au moment o? l'hiver est venu, ils ont allumé les po?les pour se réchauffer, et que l'herbe s'est mise ? pousser sur les murs. Cette terre avec des graines, des racines, des plantes, a fleuri. Si bien qu'ils se sont retrouvés avec de l'herbe dans la maison.
Un souvenir insignifiant. J'étais dans le jardin, au printemps. Les gens de ma famille b?chaient, et au milieu des mottes de terre, j'ai trouvé une bouteille cassée. Mon p?re a crié que je devais la jeter et il a couru vers moi pour me la prendre. J'ai quand m?me réussi ? me couper et j'ai toujours la cicatrice.
Je me souviens qu'on faisait des corvées. Quand on ramassait le ma?s dans les champs, les gens se réunissaient pour le nettoyer. Pour les tournesols, il fallait les écraser dans le pressoir. J'étais enfant et nous aussi on jouait dans les environs. Et ceux de ma famille, ils brisaient l' "embargo" et mon p?re allait ? la foire de Ianca pour vendre sa production. Sur sa carte d'identité, il y avait écrit en majuscules RES.F. Avec une carte d'identité comme ça, on ne pouvait pas s'éloigner de plus de trois kilom?tres. Je sais que mon p?re et d'autres hommes passaient la délimitation en rampant. Apr?s, ils allaient ? la premi?re gare et hop ! dans le train, et puis vite au marché de Ianca. Ou ils allaient ? pieds ! Je ne sais pas exactement. Le truc avec le train, je le sais ? cause de mon oncle qui était parti voir son fils qui était ? l'école pour les aveugles ? Cluj. On lui avait fait savoir par la Mairie que son garçon était malade. Alors, il a laissé sa carte d'identité ? la maison et il est parti pour Cluj. Il devait donner des explications ? chaque gare pour expliquer pourquoi il n'avait pas sa carte, il mentait comme il pouvait. Il était parti avec des sacoches pleines de fromage, pour avoir quoi leur jeter, pour les amadouer. Mes grands-parents maternels étaient eux aussi dans le Baragan. On nous avait éparpillé. Ils sont morts en 1980, l'un d'eux avait 101 ans et l'autre 100. Donc, en 1950, ils avaient soixante-dix ans. Heureusement qu'ils étaient avec les fr?res de ma m?re. On se voyait tous les jours avec le grand-p?re du côté de mon p?re, mais ? un moment donné, il y a eu une tragédie. Mon p?re était le fils cadet. La grande maison d'en face, dans laquelle habitaient oncle Hristu et les grands-parents, nous avait appartenu. C'est l? que mon p?re avait habité avec ses parents et oncle Hristu habitait alors dans la petite maison dont je te disais me souvenir. La grande maison avait quatre pi?ces. Il faut voir comment nous en sommes partis. Avant la réforme monétaire, mon p?re a vu qu'il commençait ? trop gagner. Il ne vendait pas grand chose et il revenait ? la maison avec des sacoches pleines d'argent. Et il a eu comme ça une impression qu'il allait se passer quelque chose. Et un dimanche, il est allé ? Ianca, sans rien vendre. Simplement, il marchait les mains dans les poches. Et il a dit ? oncle Hristu de ne plus vendre, que ça ne sentait pas bon. Oncle Hristu n'a pas écouté, il a tout vendu et il s'est retrouvé avec un matelas de billets. Ils étaient heureux d'avoir tant d'argent ! Et le dimanche juste avant la réforme monétaire, un vieux est venu, qui vendait son cheval et sa charrette. Sa femme était malade et il n'avait pas d'argent pour les médecins. Mon p?re a glissé au vieillard d'attendre jusqu'au dimanche suivant. Mon p?re s'est rendu compte que quelque chose devait arriver parce qu'on achetait tout avec trop d'empressement. Et dans le village, il y avait une coopérative o? on pouvait acheter des galoches, des chaussettes, des bobines de fil, du sucre. Quand la réforme est arrivée, ils se sont tous rués pour acheter des sacs entiers de chaussettes et de sabots. Ils ont acheté tout ce qu'ils ont trouvé pour dépenser leur argent.
C'est comme ça que la réforme a surpris mon p?re avec une cour bien pleine. Il n'avait rien vendu. Et il a commencé ? vendre avec la nouvelle monnaie. A ce moment-l?, il ne vivait plus dans la grande maison avec ses parents. Tant mon p?re que mon grand-p?re étaient des gens tr?s irascibles. Ils en étaient arrivés ? tellement se disputer qu'ils étaient la risée du village. Mon grand-p?re montait sur le toit pour le réparer et mon p?re lui criait : "Pourquoi tu montes l?-haut, ? ton âge, tu veux poser le toit tout seul ? ! L'autre répondait en l'injuriant. Finalement, ils en sont venus ? se séparer. Mon grand-p?re est arrivé ? la conclusion que ça n'allait plus. En fait, c'était lui qui était le tyran, tout d'abord. Mon p?re était comme lui. Et l'oncle qui s'était ruiné et qui avait eu toutes sortes de probl?mes, il est venu dans la maison ? la place de mon p?re. Ils ont partagé tout ce que mon p?re avait ramassé, la cour pleine de moutons, de chevaux, de vaches, l'huile, le fromage? C'était full, full, et ils se sont tout partagé. Et c'est ma m?re qui a le plus souffert, parce qu'elle avait peur qu'on ne dise d'elle qu'elle était une mauvaise belle-fille. Parce que c'est toujours la faute ? la belle-fille. Elle a souffert énormément.
Il ne se sont plus parlés pendant tout un temps. Ma m?re m'a dit que le jour le plus triste de sa vie, ça a été le jour d'avant car?me, quand la coutume est que les jeunes aillent chez les aînés pour demander pardon et se réconcilier. Ils m'ont raconté qu'ils m'ont pris dans les bras, j'étais tr?s petite, et que nous sommes allés chez les grands-parents et que l?, pépé n'a serré la main ni ? mon p?re ni a ma m?re. Ils sont revenus ? la maison et ils ont passé ce jour-l? en pleurant tous les deux, tout seuls dans la maison. Parce que cela leur a fait tr?s mal, c'était quelque chose de tr?s dur, de ne pas se réconcilier, un jour si important.
Ils se sont réconciliés peu ? peu. Pépé, fou comme il l'était, a voulu ? un moment donné redéménager chez nous, parce qu'il ne s'entendait plus avec oncle Hrista, qui était un boh?me. Mon grand-p?re a toujours préféré mon p?re, parce que lui, il était l? avec les moutons, et il avait le flair avec l'argent. Chez mon p?re, les moutons proliféraient, les vaches aussi, les ch?vres, les chevaux. Oui, c'est ça les b?tes qu'on avait dans notre cour. Oncle Hrista, lui, aimait seulement les chevaux, et ne supportait pas les moutons. Il disait qu'il voulait s'occuper des chevaux. Mais c'étaient les moutons qui ramenaient de l'argent, pas les chevaux. Et mon grand-p?re a commencé : que la nourriture de ma tante ne lui plaisait plus, que celle de ma m?re était meilleure? Qu'elle était plus laide que ma m?re? Des choses de ce genre. En fait, mon grand-p?re était fâché que mon p?re prospérait quand l'autre r?vassait. Il était bel homme et jouait avec les enfants. Mon p?re, lui, nous punissait, quand l'autre jouait avec nous. Mon p?re ressemblait ? mon grand-p?re : c'étaient des durs. L'oncle Sotir, qui s'était disputé avec son p?re, me racontait qu'une fois, il était rentré apr?s une journée de travail, avec le chariot plein de bois. Il est descendu du chariot et a demandé quelque chose a manger, parce qu'il mourait de faim. Pépé lui a dit : non, non, on décharge le bois d'abord, et puis tu manges. Bref, c'était un tyran. Et quand pépé est venu chez mon p?re et lui a dit qu'il aimerait revenir, qu'il a eu tort, mon p?re lui a dit : écoute, ? cause de toi je suis devenu la risée des gens, ne fais la m?me chose avec Hristu, tu viens chez moi et dans deux ans tu repartiras chez lui. Qu'est-ce que tu fais ? Qu'est-ce que tu fais avec nous ? On a déj? suffisamment parlé sur mon dos, laisse donc Hristu en paix. Mais finalement, pépé est mort chez nous ? la maison.
Quand l'obligation de résidence a été suspendue, ils se sont tous rassemblés ? Dîlga, o? habitaient des s?urs plus âgées, et aussi des beaux-fr?res plus sages. Ils sont resté l?-bas jusqu'? ce qu'ils aient économisé un peu d'argent. Certains ont dit : on revient dans le Banat. Mais mon p?re a rendu une visite chez Sotir, qui s'était installé ? Ovidiu. Il a aimé, l?-bas. Cela fait que certains ont dit Banat, et d'autres Constanta. Mais ils sont restés longtemps ? Dîlga. L?, mon p?re avait économisé de l'argent, et pas rien. Mais avant d'acheter la maison d'Ovidiu, ils ont tous décidé d'acheter des terrains ? Bucarest. Un Macédonien est venu ? la maison, Colemitra, qui leur a dit qu'il vendait des terrains ? bâtir ? Pantelimon, Otopeni et je ne sais plus o? encore. Le terrain ? bâtir, en 57-58, co?tait douze mille lei. Beaucoup ont retenu. Colemitra acceptait aussi de vendre ? terme. Mais mon p?re avait pour principe que tout se paye comptant. Il lui a donné douze mille. La personne suivante, qui a payé six mille, c'était tante Panaia, sa s?ur. D'autres ont donné trois mille, mille, cinq cents? Et notre homme a empoché l'argent et s'est enfui en Amérique. Je ne sais pas comment il a pu faire. En fait, non, je crois que les terrains étaient situés dans le quartier de Ghencea. Quand ils ont vu comment ils se sont fait avoir dans cette histoire, mon p?re a opté pour Constanta, et beaucoup d'autres sont rentrés ? Besinova. C'est comme ça que trois s?urs sont arrivées dans le Banat, et trois fr?res ? Ovidiu.
D?s qu'il a fait de l'argent, mon p?re a acheté la maison ? Ovidiu et hop ! il a pris Hristu avec lui. Il ne se séparait jamais de son fr?re. Ils étaient toujours voisins. D?s que nous sommes arrivés ? Ovidiu, il a acheté une maison pour son fr?re aussi. Apr?s, mon p?re a dit : je vais ? la centrale hydroélectrique d'Ovidiu, je deviens ouvrier. La collectivisation s'appr?tait ? nous submerger. Mon p?re était compl?tement réfractaire ? cela et donc, il a dit : je me rapproche de la ville, les enfants doivent aller ? l'école. Mais au collectif agricole, ça non ! Et il est devenu ouvrier. Je me rappelle d'une période, ? Ovidiu, o? nous sommes restés sans argent pour manger. Mon p?re avait donné jusqu'? son dernier sou ? Hristu pour s'acheter une maison. Ça fait qu'on a cassé notre tirelire et que du coup on a pu manger.
Ma prime enfance s'est passée ? Dîlga. Je me rappelle le mariage de Victoria, ma cousine, la fille de tante Panaia, qui ressemblait ? Ir?ne Papas, une femme grande et fine, mais tr?s belle, et d'un homme finaud, tonton Nasu. Victoria s'est mariée quand moi j'avais six ou sept ans, quand a apparu Nicu Perdichi avec lequel elle est toujours mariée. Victoria était une belle fille, mais Nicu était beau comme le jour. Elle avait été courtisée par toutes sortes de garçons, mais quand elle a vu Nicu, elle s'est dit : c'est lui ! bien que tonton Nasu ne le sentait gu?re, et qu'il disait que dans sa famille, c'étaient des coureurs de jupons et des gens superficiels. Ils ont eu des fiançailles pendant lesquelles ils ont joué comme des enfants. Leur jeu préféré est resté, jusque dans la vieillesse, de s'asperger d'eau. Ils prenaient le tuyau et s'arrosaient et ils se poursuivaient l'un l'autre dans la cour. Ils se sont amusés comme ça jusqu'? la mort de leur fils. Apr?s, rien n'a plus été comme avant. Le garçon est mort dans un accident affreux : il s'appelait Leonida, mais on lui disait Oni. Il était beau comme un dieu et il était fiancé. Le mariage devait avoir lieu en septembre, et en juin, il est mort. LIPSA Apr?s la révolution, ils ont ramené d'Allemagne de bonnes voitures, et chacun disait : viens voir de quoi est capable ma voiture. Ils étaient dans un bar, avec un de nos cousins. Oni s'est crashé. Et Victoria n'a pas hurlé, elle n'a pas pleuré, elle disait seulement : ça br?le. Elle regardait en haut vers le ciel, et disait : Oh l? l?, oh l? l?, ça br?le, ça br?le. Et elle parlait tout le temps, en chuchotant, avec le garçon, et elle se penchait pour lui dire des choses ? l'oreille. Je crois que si elle avait pleuré, si elle avait crié, elle ne nous aurait pas impressionné autant. Mais elle a eu une dignité, une douleur authentique exprimée avec discrétion. Elle ne criait pas, elle ne hurlait pas, elle ne se frappait pas la t?te aux murs, elle soupirait profondément : ça br?le, ça br?le.
A Dîlga, il y a eu une histoire de ce genre : il y avait une belle fille, elle s'appelait Florica, et tout le village savait que Neli, mon cousin, qui était le garçon que toutes les filles de Dîlga voulaient, était son fiancé. Il fallait qu'ils se marient parce qu'ils étaient les plus beaux du village. Si bien que Florica passait son temps ? faire son trousseau, et elle tissait jusque tard un tapis tr?s élaboré, un tapis spécial comme ils disaient, avec un motif qui rappelait les tapis d'Olténie. Sa m?re et son fr?re, je crois qu'elle n'avait pas de p?re, sont partis un soir et elle est restée seule ? la maison. Je crois que sa m?re et son fr?re étaient partis ? Lehliu faire les magasins. Le mariage approchait. Elle s'est souvenue qu'elle avait laissé ouverte la porte du cellier et elle a quitté le métier ? tisser. Sans doute qu'elle était fatiguée. Quand elle est revenue, c'est comme si elle avait entendu l'aboiement d'un chien noir qui filait entre ses jambes. Elle a senti une sorte de vent. Elle a regardé l'arbre devant la maison et aucune feuille ne bougeait. Elle est entrée dans la maison et ? ce moment-l?, sa bouche est restée figée. Elle a eu une sorte de paralysie sur la moitié du visage. Ils n'ont rien dit ? personne, parce que c'était une grande honte pour une jeune fille d'?tre malade, que personne n'aurait plus voulu d'elle. Il est certain qu'elle voyait double et qu'elle ne pouvait plus déglutir. Le mariage devait se faire dans une semaine ou deux. Ils l'ont habillée en mariée. Je me rappelle que le matin du mariage, quand ils ont dansé la danse de la mariée, elle n'a pas vu un arbre et son voile s'est enroulé autour de lui, et ils ont d? arr?ter la danse. Elle avait quelque chose ? la colonne vertébrale qui faisait que quand elle voulait soulever une bassine ou jeter l'eau, elle le faisait comme si elle avait eu un corset. Ceux de ma famille, ayant une nouvelle belle-fille dans la maison, lui témoignaient de l'attention. Chez nous, c'est différent. On n'attend pas les draps tachés. Au contraire, pendant les premiers jours, pour s'habituer ? la nouvelle maison, la jeune fille dort avec une belle-s?ur. Au moins, pendant tout le temps des f?tes de mariage. La famille vient apporter des cadeaux et la f?te dure tard dans la nuit. La fille sortait avec un plateau et servait des loukoums, de la liqueur et du raki. Je me rappelle qu'elle a dormi avec Nuti et qu'apr?s, on a préparé la chambre des jeunes mariés. A un certain moment, elle est partie dormir avec son mari. Et le temps passait, et c'était évident que ça n'allait pas avec la jeune fille. Elle avait raconté ? son mari l'affaire : regarde ce qu'il y a, ce que j'ai subi, j'ai d? fâcher les fées. C'était ça l'explication dans le village. J'ai appris ces détails plus tard. Elle soufrait de myasthénie, elle était touchée par une forme de myasthénie, et encore, une grave. Ne parlons pas d'avoir des enfants. Ils l'ont gardée un an, ou deux, ils ont été voir des médecins et des pr?tres, ils ont dépensé un tas d'argent avec elle et, finalement, ils ont résolu le probl?me de mani?re civilisée : ils ont appelé la m?re, le fr?re et la s?ur, qui l'ont ramenée chez eux.
A Dîlga, j'ai été ? l'école primaire. L?-bas, on était en compétition avec un autre de la classe, pour le premier prix et les lauriers. Il s'appelait Andrei Seli. Il y avait aussi un Cipan  qui venait d'un autre côté du village. Ah ! que je n'oublie pas? Quand je suis allée pour la premi?re fois ? la maternelle, on devait montrer le mouchoir et les ongles pour le contrôle. Et moi, je n'avais pas de mouchoir et, comme j'avais appris seulement l'aroumain ? la maison, quand on m'a demandé "o? est ton mouchoir ?", j'ai répondu que je l'ai "trompé" ? la maison. Ha ha ha ! Je me rappelle qu'Andrei avait un p?re qui, ? chaque fois qu'il me rencontrait dans la rue - ma m?re m'envoyait au magasin acheter quelque petite chose -, me donnait un probl?me de mathématiques ? résoudre. Moi, j'avais la bosse des maths. Je résolvais n'importe quel probl?me en un clin d'?il. Avec un petit bâton, je traçais dans la poussi?re de la rue, et je résolvais son probl?me. Il travaillait ? la maison avec Andrei sur des probl?mes difficiles, avec un artifice de calcul, et moi, avec ma petite baguette, j'y arrivais, dans la poussi?re de la rue.
C'est toujours l?, ? Dîlga, que vivait la s?ur de mon p?re, tante Custanda, dont l'enfant, Gicu, qui avait notre âge, était aussi ? l'école. Il venait avec ses devoirs non faits, sans cahiers, qu'importe ! et bien s?r, nous, on répétait tout, ? la maison : Gicu n'a toujours pas fait ses probl?mes, et mon p?re l'attendait pour lui donner des fessées. Une fois, je me rappelle qu'apr?s lui avoir donné des fessées, il l'a pendu par les pieds ? un arbre, il l'a pendu l? et Gicu criait et hurlait tellement que sa m?re l'a entendu ? deux rues de l?. Tout le village en retentissait. Elle est venue le chercher et elle s'est fâchée sur mon p?re, qui osait pendre son enfant par les pieds. Lui a dit :  laisse-le l? si tu veux qu'il ne retienne la leçon. Et Gica criait et se balançait au bout de la ceinture qui le retenait ? l'arbre. Suite ? cette affaire, je me suis pris des coups de Gica : il était footballeur et courait, et moi, j'étais grosse, si bien qu'il lui suffisait de me guetter pour me surprendre. On n'a pas fait grand chose de lui, maintenant il est pensionné. Ils sont partis dans le Banat. Ses filles sont mariées.
Je tiens ? mentionner qu'? Dîlga, on avait une pendule ! Tr?s belle ! Et un lit en laiton, avec armature ? la t?te et au pied. On en avait eu un autre en bois sculpté. Ils avaient appartenus aux Allemands qui n'ont pas pris leurs meubles en partant. Les Allemands du Banat. J'ignore ce que sont devenus par la suite ces meubles, ce que les nôtres ont fait des lits : je crois qu'ils les ont jetés quand ils en ont acheté de nouveaux.
Nous avions une voisine ? Dîlga qui avait une radio, mais l?, il n'y avait pas d'électricité. Mais l'appareil avait une lampe au milieu de la chambre, je ne sais pas avec quoi elle fonctionnait, mais elle alimentait la radio. Quand nous, les enfants, on a vu qu'on entend de la musique d'un appareil, on est devenus fous. On s'imaginait qu'il y avait dedans des gens tout petits, petits, qui y avaient suffisamment de place. Mon p?re qui savait que, ? Ovidiu, on aurait de l'électricité, a acheté lui aussi une radio. C'était un de ces mod?les russes, avec pick-up, tr?s joli, et m?me que quand on soulevait le couvercle, il y avait du placage ? l'intérieur. Donc, nous étions préparés pour le nouveau logement, avec des meubles, une radio, une pendule et beaucoup de choses pour décorer la maison.
Dîlga était situé ? quatre ou cinq kilom?tres de Lehliu. Ils sont allés l?-bas pour rencontrer toute la famille : tante Panaia, tante Olimbiada et oncle Sotir, de Frumusica. Tous ils avaient vécus ensemble dans le Banat et maintenant, ils souffraient. Ils sont allés ? Dîlga, notamment parce que l?, il y avait des maisons libres. Apr?s que la résidence forcée ait été suspendue, beaucoup sont partis et ont laissé derri?re eux des maisons libres. Ils sont venus ? Dîlga en pensant qu'ils acceptaient une situation provisoire, ils y sont venus pour avoir d'o? partir.
L?, mon p?re a encore rempli sa cour avec des b?tes. Il avait perdu l'argent pour le terrain ? Ghencea - douze mille - et il avait donné ? tonton Hristu de l'argent pour s'acheter une maison ? Ovidiu.
Quand il est arrivé ? Ovidiu, je t'ai dit qu'il est allé travailler ? la centrale hydroélectrique. Il a suivi des cours de maçon et de briquetier pour savoir isoler les chaudi?res et les turbines. Apr?s, il a été dans une école professionnelle, il avait suffisamment d'études, et il est entré comme maçon-briquetier, un vrai, dans la centrale hydroélectrique. Il est devenu contremaître. Avec les b?tes, il a relevé le pied. Il élevait des cochons au fond de la cour et il avait deux ch?vres et dix moutons, qu'il donnait en été ? un berger, pour paître avec le reste des b?tes. Apr?s, on faisait la division : pour autant d'animaux, autant de lait et de fromage. Ma m?re a continué encore un peu ? tisser, pour constituer nos trousseaux, des choses qu'on n'a jamais utilisées et qu'on lui a ramenées tour ? tour avant qu'elle les vende, faute de place. Ma m?re faisait n'importe quel mod?le, dans toutes les couleurs : le turquoise, le bordeaux. Mais nous, émancipées : pas de ça avec moi, je ne veux pas de ci, je ne veux pas de ça, pas question de mettre ces sacs. Idem avec les v?tements brodés. Ma m?re, sachant broder, nous a fait des draps et des taies, des rideaux, pour qu'on ait. J'ai encore des draps de mon trousseau. Du temps de ma m?re, on enfermait le tout dans un coffre. Nous, on n'en a pas eu, mais elle a conservé le sien - "sinduchea" .
A Ovidiu, huit années durant, j'ai terminé premi?re de classe. C'est l? que mes cousins étudiaient aussi, qui s'appelaient également Mociu: Vasile, Nicolae Andronica, et tous étaient premiers de classe.
Mon p?re n'a jamais aimé les dettes, autrement, je ne peux pas expliquer pourquoi il n'a jamais rien acheté ? terme. C'était le genre d'homme ? payer comptant. J'ai moi aussi quelque chose de ça : je fais des affaires, mais je n'emprunte jamais ? la banque. J'ai beaucoup d'amis qui dirigent des affaires avec des fonds qui viennent de la banque, et c'est bien de travailler ainsi quand il question de devises étrang?res. Eh ! moi je n'ai jamais de dettes ? la banque. J'attends le mois et apr?s, j'entame la tranche suivante. Payer comptant n'est plus moderne, je sais, mais je n'aime pas risquer, et donc j'accumule de ce que je produis.
Mon p?re a acheté la maison d'un monsieur qui était en quelque sorte secrétaire au Conseil Populaire  et qui a déménagé ? Constanta. Il s'était construit la maison ? Ovidiu, mais sans jamais la terminer. On l'a occupée les murs encore ? nu, comme on dit. L'important, c'est que nous avions un toit.
J'ai dit que pépé, le p?re de mon p?re, est mort chez nous ? la maison. Quand mon p?re a acheté la maison pour oncle Hristu, lui a voulu rester encore un an ? Dîlga et mon grand-p?re n'a pas eu la patience d'attendre : il est venu dare-dare chez nous. Il était heureux. Il a été un vieillard heureux.
Ma grand-m?re a été une femme souffreteuse de laquelle je me souviens vaguement. Elle était toujours tenue au lit. C'est vrai aussi que nous, quand on allait chez l'oncle Hristu, on jouait dehors, dans la cour, et puis ensuite on entrait dans la maison. On allait pr?s de grand-m?re, un instant : comment tu vas, bien. Elle s'appelait Paraschevia. Pépé était un homme extr?mement beau, une t?te ? la Sean Connery, l'acteur. Ma m?re, quand elle a vu pour la premi?re fois son beau-p?re, a dit : Mon Dieu ! quel bel homme ! Elle était demoiselle ? l'époque et elle ignorait qu'elle allait devenir sa belle-fille. Mais méchant, méchant? en fait, rageur.
Le grand-p?re maternel avait été en Amérique des années durant. Il était parti d'Albanie et était le membre fondateur de la Société "Farserotul " de Bridgeport, en 1903. Il s'appelait Babu Stelian, de la famille Babu. Quant ? mon grand-p?re paternel, il connaissait parfaitement l'Amérique, comme le fond de sa poche, sans y avoir jamais mis les pieds. Il savait tout, tout, les Etats, les villes, tout.
A Ovidiu, je n'ai pas connu les temps o? l'on dansait la "hora" . Il y avait un foyer de la culture o? avaient commencés les thés dansants. Mon p?re, un homme tr?s aust?re, nous a surveillé de pr?s. Les filles étaient tr?s surveillées chez les Aroumains, je n'ai pas eu beaucoup d'occasions de sortir. C'est aux mariages qu'on se voyait le plus entre nous. On se faisait de jolies robes? C'était ? peu pr?s la seule distraction. Des discoth?ques, ? cette époque-l?, il n'y en avait pas.
Je me rappelle autre chose : ? Dîlga, on a eu un petit bélier qui ne se comportait pas comme un mouton : il nous suivait partout. Il s'appelait Dudu. Je me rappelle aussi mon p?re m'amenant avec lui pour ramasser le foin : il jetait le foin avec la fourche et moi, je devais l'attraper. Il me disait "tini hi ficiorlu amen". C'est-?-dire : puisque je n'ai pas un fils aîné, c'est ? toi de m'aider. J'avais une dextérité terrible, il jetait le foin et je l'attrapais. On avait un champ de luzerne et, apr?s avoir fauché, on y dormait pour ne pas ?tre volés.
Toute sa vie, mon p?re a produit plus, le surplus devant ?tre vendu. Il allait, comme je l'ai déj? dit, ? Lehliu au temps de la résidence forcée, et apr?s ? Bucarest, d'o? il revenait avec des bonbons et de petits pains blancs. La premi?re fois que j'ai vu un pain comme ça, je l'ai plus senti que je ne l'ai mangé. Il devait partir tr?s tôt ? l'aube, son train était ? quatre heures, et quelqu'un devait ramener le chariot de la gare. Bien s?r qu'il me réveillait moi : j'avais six ou sept ans et je devais rentrer de la gare en chariot. Je m'endormais dans le chariot, et c'est le cheval qui me ramenait ? la maison. Quand ils ont remarqué plusieurs fois de suite ce qui se passait, mon p?re a continué d'aller ? la gare en chariot, mais pour le retour, il donnait un coup de fouet au cheval, qui faisait le chemin tout seul et hennissait devant la maison. Ma m?re sortait et le dételait, puis elle l'amenait dans l'écurie et remettait le chariot en place. Il n'y avait plus besoin de me réveiller.
L'oncle Hristu avait quatre filles et un garçon. Il y avait Tanta, plus grande que moi, et puis Paraschiva, du m?me âge que moi et avec laquelle j'étais en classe, et ensuite Vica, Costel le quatri?me et enfin ma tante a eu encore un enfant, Carmen. Le fr?re de mon p?re est mort jeune d'une tuberculose rénale et a laissé derri?re lui ma tante avec cinq enfants encore jeunes. Tanta avait quinze ans et Carmen deux ou trois. Et il l'a laissée aussi avec des dettes chez mon p?re. Du coup, lui, il a dit, parce qu'il faisait toujours comptes d'apothicaire? il n'a pas dit : je ne veux plus de cet argent, mais : quand l'enfant sera devenu grand - Costel, qui avait cinq ans ? l'époque - quand il sera devenu grand, il me remboursera la dette de son p?re. Fr?res peut-?tre, mais les dettes sont les dettes. Maintenant, j'ignore si Costel a jamais payé. Mais ça a duré quinze ans jusqu'? ce que Costel commence ? travailler.
Je crois que ma tante avait une pension pour les enfants et puis elle a travaillé elle aussi. Tanta s'est mariée?
Mais entre-temps, l'autre fr?re de mon p?re, Sotir, est mort lui aussi. Il a juste eu le temps de marier ses filles, Viorica et Stela, et les autres - ils sont sept - ont été mariés par mon p?re. Ses deux belles-s?urs, quand elles voulaient marier une fille ou un garçon, venaient chez mon p?re et lui demandaient d'abord sa permission, de m?me que c'est lui qui a demandé la main de toutes les belles-filles. Il est allé au nom de son fr?re et c'est toujours au nom de son fr?re qu'il a parlé avec les beaux-parents qui venaient lui demander la main des filles.
Chez nous aux mariages, chez les "Farseroti", on donnait des tissus pour des robes, des blouses, mais on devait toujours respecter le nombre de trois : une paire de chaussures, une écharpe et une paire de bas. Il devait y avoir trois objets dans le paquet qu'on offrait. A Dîlga, les fiançailles duraient un an, et on donnait un objet en or - un bijou. Aux deuxi?mes fiançailles dans la famille du garçon, on apportait beaucoup de cadeaux au nombre desquels une chaîne, une petite croix, une bague. Les alliances étaient pour le mariage. Et la belle-m?re devait encore garder un bijou pour le jour du mariage, et encore un - qu'elle tenait bien caché - qu'elle donnait ? la belle-fille quand elle avait son premier enfant.
A Dîlga, ma m?re m'a envoyée chez Florica, la fille qui était tombée malade, avec une boîte de chocolats, un portefeuille en cuir, et un foulard. Et elle m'a reçue tr?s chaleureusement, m?me si je n'étais qu'une enfant, elle s'est réjouie, elle m'a invitée ? table, et elle m'a donné quelques pommes dans un petit sac. Au mariage, on enfonçait des pi?ces dans des pommes. Je ne sais plus ce que la mariée donnait aux beaux-parents, mais maintenant elle leur donne des serviettes.
J'ai suivi le lycée de Constanta. Je faisais la navette. Mon p?re n'admettait pas que sa fille quitte la maison. On ne me permettait pas d'aller ? des f?tes avec mes camarades. Tout ce que je pouvais faire, c'était aller au cinéma pendant la journée, ? la fin des cours.
Apr?s une journée de travail, mon p?re devait se détendre, chose que j'ai héritée moi aussi. Chaque soir, je m'arr?te quelque part pour échanger quelques mots avant de dormir. Il disait  : je vais aller voir ce que font les animaux, et il disparaissait pendant des heures. O? penses-tu qu'il allait ? Chez tante Panaia, sa s?ur. Il traversait la rue, et il était chez elle. Il avait presque le m?me âge que ses neveux et tonton Nasu, le beau-fr?re, était finaud et drôle. Ça fait que, tous les soirs, mon p?re était l?-bas. Nous, nous savions o? il était. Ensuite, il a changé de lieu, vers chez l'oncle Sotir, o?, de m?me, les garçons étaient grands et la distraction continue. Une sorte de club s'est créé l?-bas. Il a mieux fonctionné apr?s la mort de l'oncle Sotir, vu qu'il était un taiseux, qui n'aimait pas parler.
Mémé était la grand-m?re paternelle et Mamy la grand-m?re maternelle. Tonton et Tantine étaient les fr?res et les s?urs aînés de mon p?re. Oncle Hristu et sa femme, je devais les appeler Tonton et Tantine. Mais, parce que je ne savais pas prononcer les nasales, je disais Toto et Tatine. Et c'est comme ça que c'est resté, et que mes parents les appellent eux aussi. A Sotir on disait Mon oncle et ? sa femme, Ma tante. C'est comme ça qu'on les distinguait.
Au club, c'est-?-dire chez oncle Sotir, Mon oncle, ils jouaient aux cartes, ils organisaient des concours, des championnats de dominos, de trictrac. Au dominos, personne n'arrivait ? battre mon p?re. Ils étaient exaspérés. Quant ? boire, il ne buvait pas ; il s'était so?lé une seule fois, le 23 avril 1953. A la f?te de quelqu'un, il a bu un verre de plus. Mon p?re peut dire précisément le seul jour de sa vie o? il s'est so?lé. Pour le reste, il s'amusait sans boire. Les beaux-fils venaient eux aussi, le mari de Stela, et le club s'agrandissait encore. Les filles, Stela, Viorica, Andronica, jouaient elles aussi. Ma tante mettait la maison ? leur disposition. Ils criaient, ils se hurlaient dessus, ils se réconciliaient, ils s'amusaient, ils se moquaient l'un de l'autre. Ma tante avait une grande pi?ce. En hiver, c'est l? qu'ils se réunissaient. En été, ils se voyaient assez peu parce qu'ils avaient du travail et devaient se reposer. Mais en hiver, quand les jours sont courts et qu'il y a moins de travail, c'était le club !
Dans la grande pi?ce, il y avait un po?le en fa?ence qui donnait beaucoup de chaleur, un lit, et un divan, et ils avaient quelque chose qui ? l'heure actuelle devrait représenter une certaine valeur - un buffet noir - et une table au milieu.
Ils apportaient aussi la table de la cuisine, et des chaises pour mettre autour. Ma tante tricotait derri?re le po?le. Quant aux belles-filles? Nicolae a ramené une jolie fille de Palazie - Cornelia. Superbe. Mais Nicolae aussi était tr?s beau. Nicolae est venu chez mon p?re et lui a dit : bon ! voil? comment se présentent les choses? est-ce que je dois respecter la tradition et attendre que Tache se marie ? s'il ne se marie pas, qu'est-ce que je fais ? j'ai trouvé la fille : j'aimerais que tu agisses comme si tu étais son beau-p?re. Et mon p?re qui était toujours réceptif ? la nouveauté a répondu : oui ! Il n'est pas rigide. Il n'a pas insisté pour qu'on se marie nécessairement avec des Aroumains.
J'allais pendant la journée chez mes cousins et je jouais avec Andronica, on était assez grandes déj?, mais le soir, au club, on n'avait rien ? y faire. Ma m?re y allait de temps ? autre, mais pas chaque soir, parce qu'elle avait du travail, en plus, elle devait agir comme un tampon entre nous qui nous chamaillions tous les soirs. Nous avions un rituel avec les chaussures, qui m'a obsédé pendant des années, m?me maintenant j'ai des cauchemars, que nous avons laissé les chaussures de la famille non nettoyées. Quand il revenait du club, mon p?re éteignait tout de suite la télé.
Il ne faut pas que j'oublie de te dire comment s'est terminée l'histoire avec Colemitra, le type qui a fui avec l'argent des terrains de Ghencea. Il a été jugé dans l'Eglise ? Bridgeport quand on a appris ce qu'il avait fait. Dans l'église roumaine. Et il y a dix ans environ (1990), mon p?re a reçu un coup de fil de la part d'une dame de Bucarest, la s?ur de Colemitra, qui lui a dit que son fr?re était tr?s malade, qu'il avait des cauchemars ? propos de ce qui s'était passé en 1957, qu'il ne pouvait pas rendre l'argent ? tous, mais que ceux qui avaient donné le plus recevraient dédommagement. Monsieur Mociu, ? une telle date, je vous attends ? Bucarest, et mon p?re y est allé et a reçu douze mille, ce qui en 1990 signifiait encore quelque chose. Mon p?re s'est réjoui d'avoir reçu l'argent.
Quels probl?mes j'ai eu avec mon fr?re ! Ma m?re m'a téléphoné : fais attention, Nelu va venir, il faut lui dire de se marier ! Il venait chez moi, il entrait ? peine et tous lui tombaient sur le râble qu'il devait se décider entre les filles qu'il fréquentait. Il a eu une petite amie, une réceptionniste tr?s jolie, de m?re hongroise et de p?re macédonien. Belle et bonne. Et il s'est fiancé. Mais il semble qu'elle n'attendait que les cadeaux en or qu'elle devait recevoir. Ils lui ont acheté des bottes fourrées, une doudoune, un manteau en fourrure, des chaussures ch?res. On peut imaginer combien elle a reçu, puisque Nelu est le seul fils de papa. Et apr?s, les fiançailles ont été rompues. Une personne d'honneur rend les cadeaux, mais elle ne les a pas rendus. On a fait une croix dessus. Lui, il avait une coll?gue, une fille qui avait terminé des études de chimie et qui travaillait avec lui. Cornelia lui plaisait beaucoup, et il semble qu'? elle aussi il plaisait, mais elle n'osait pas. Ils se rencontraient de temps en temps pour boire un café - l? au bureau. Moi je lui ai dit : si elle te plaît, vas-y, demande-la. Elle a refusé, parce qu'elle était en deuil. Il l'a demandée en mariage. Elle aussi était Aroumaine. Mais elle lui a répondu : non, n'y pense m?me pas actuellement. Elle avait encore les derniers examens pour la Faculté, et je ne sais plus quoi d'autre. Mon fr?re n'a pas fait d'études universitaires et elle bien. Moi je lui dis : tu es un idiot. La fille a été délicate. Et il me dit : je sens que je plais ? cette fille, demain je l'épouse si elle veut de moi. Et, quelques mois apr?s, il lui a demandé une nouvelle fois, et elle a répondu oui. Tu n'imagines pas la joie dans notre famille.
Pauvre de moi ! On a établi la date sur le champ pour aller demander sa main. De nouveaux cadeaux, et toutes les traditions.
Eh bien ! ç'a été parti pour le bonheur, et un bonheur continu. Ils ont un tr?s bel enfant. Elle s'entend bien avec maman, papa, elle connaît les traditions, elle aime son rôle de belle-fille, et elle adore son enfant. C'est ma meilleure amie. Incroyable ! C'est tr?s rare, que les belles-s?urs s'entendent. Mais elle, elle comprend la juste valeur des mots, elle n'interpr?te pas tout n'importe comment, elle ne se fâche pas comme ça. Elle est verseau comme nous, on parle la m?me langue. Elle est comme ma s?ur.
Eh ! ma s?ur - ma vraie s?ur, elle a commis une erreur qui lui a gâché toute la vie. Apr?s la mort de mon mari, elle m'a aidé pour éduquer l'enfant. Quand ses amies venaient, il n'y avait rien ? leur raconter. Rien ! J'ai essayé des tas de fois de l'intégrer dans mon groupe d'amies, mais ça n'a pas marché. Elle a épousé un débile duquel elle a divorcé. Il est venu pour se marier en Roumanie et puis il est reparti avec elle aux USA, marié. Elle a divorcé, comme je le disais, et elle en a épousé un autre pour lequel elle a travaillé comme ce n'est pas permis. Elle a vécu comme ça pendant sept ans, apr?s quoi lui a eu un proc?s, je ne sais pas, quelque chose en relation avec une entreprise pour laquelle il avait travaillé. Il devait gagner de l'argent. Il a gagné le proc?s, puis il a divorcé d'elle. Pendant sept ans, elle l'a maintenu et lui n'a rien fait. A la derni?re visite que je lui ai rendue, aux USA, je me suis rendu compte que c'est une cause perdue. Ça me fait mal au c?ur et je ne lui souhaite que d'?tre en bonne santé, de pouvoir encore travailler quelques années et d'?tre pensionnée chez les Américains. Et nous, la famille du pays, il faudra qu'on lui ach?te une maison, qu'on l'installe quelque part dans un appartement, qu'elle soit avec nous.
On a une tante aux USA. Apr?s qu'ils soient venus de Gr?ce, en 1928. C'était la s?ur aînée, on l'appelait Everdichia. Une tr?s belle femme ! Elle avait 14 ou 17 ans quand l'amie de ma grand-m?re, dont le garçon était parti aux USA d'o? il envoyait de l'argent pour sa m?re et sa s?ur, l'a remarquée. Sa m?re le so?lait pour qu'il épouse une Aroumaine. Mais lui n'était pas attiré par les Aroumaines : il avait vu d'autres femmes en Amérique. Je me rappelle qu'on disait qu'il était horrifié par les femmes qui avaient du poil aux jambes, ou par nos brunettes? moustachues. La seule fille qui lui ait plu, ç'a été tante Virdichia, qui n'avait pas le moindre poil sur le corps et était belle, avec une peau blanche. Il disait que s'il devait se marier, il épouserait la fille de Tea al Babu, c'est-?-dire grand-p?re. Bien s?r, sa m?re est venue dare-dare aupr?s de la maman pour demander la main de la fille. Le garçon partait et voulait se fiancer. Ma grand-m?re a dit que sa fille était trop jeune, qu'elle n'était pas pr?te ? se fiancer. Elle a refusé. Mais l'autre a insisté, et elles étaient amies : tout ira bien, tu verras je ne sais pas quoi? Finalement, elle a conquis la m?re qui lui a donné la fille. Ils ont célébré les noces, lui est resté ce qu'il est resté, ils ont fait Stela et puis oncle Vasilache est parti l'attendre aux USA. En attendant qu'elle arrive, il a fait une nouvelle traversée et ensemble ils ont fait Lizeta. Et puis oncle Vasilache est reparti. Par la suite, il devait les prendre elles aussi, mais lui sans doute qu'il voulait se faire une situation l?-bas. Et ç'a été la guerre et les routes ont été fermées jusqu'en 47. Ils ne se sont plus vus. Ça fait que tante Vichia est finalement partie en femme de trente-sept ans, avec une fille de dix-sept et une autre de neuf. Ils s'étaient connus dans les années 30. Et elle est restée avec belle-m?re et belles-filles qui lui ont mangé la vie.
Quand ils ont reçu le O.K. pour partir, la fille aînée est tombée malade de tuberculose. Et les docteurs ont dit qu'il ne fallait pas traverser l'océan en bateau, que ça pourrait la tuer. Ils n'ont pas écouté. Ils sont partis avec le bateau. Ils sont arrivés aux USA o? ils se sont installés coquettement, mais la fille aînée n'est restée qu'un mois avec ses parents, et elle a encore résisté neuf autres mois dans un sanatorium.
L?-bas, ils ont eu un autre enfant, un garçon, qui est mort ? quelques mois. Ils sont resté juste avec Lizeta. Oncle Vasilache a vécu quelque quatre-vingt-dix sept années et il est mort il y a cinq ans maintenant. Et tante Vichi a quatre-vingt-dix ans et tout va bien, merci. Elle marche avec un walker, c'est-?-dire un déambulateur.
A sa premi?re visite en Roumanie, elle nous a trouvé ? Dîlga. Elle est venue avec 12 valises, une valise pour chaque famille, pleine de v?tements pour les enfants et pour les parents.
Elle nous a laissé la valise. Encore aujourd'hui on la garde, parce qu'elle est jolie. Elle est en ébonite bleue, avec des garnitures en caoutchouc blanc, et une tr?s belle soie ? l'intérieur.
Ensuite, elle est venue ? Ovidiu o? se trouvaient mamy et pépé, les parents. Bien s?r, elle habitait avec eux. La derni?re fois qu'elle est venue, c'était pour le mariage du fils de leur fr?re, Costel. Elle est venue avec de l'argent pour aider aux préparatifs du mariage. Elle y est resté et a observé du lundi au jeudi et ? la fin, elle a déclaré haut et fort que nous méritions d'?tre fusillés, devant le peloton, que Ceausescu avait raison de nous donner ? manger par portions, parce nous sommes d'une barbarie incroyable.
Chez eux, on fait des mariages au restaurant et, ? onze le soir, au plus tard, tout le monde est chez soi.
Chez eux, on n'imagine pas de déranger la maison, de casser des plateaux, de se retrouver avec des hôtes qui n'ont pas été invités. Ça, c'est de la barbarie, a-t-elle dit, et on se comporte comme dans les for?ts d'o? nous sortons. Elle nous a donné tous les noms, elle nous a traité de sauvages. A cette époque-l?, tante Aglae était grippée. Mais son fr?re préparait le mariage de son neveu et donc elle ne pouvait pas ne pas ?tre l?. Toute la maison de l'oncle avait été vidée de ses meubles. Tout avait été entassé dans une pi?ce. Le mariage devait avoir lieu au restaurant, mais la maison devait ?tre préparée pour la famille.
La maison est grande, de cinq ou six pi?ces, et tout était entassé dans une ou deux pi?ces, et dans les autres, il y avait des tables, des petits bancs et des chaises, pour les invités. Dans ce cadre-l?, Aglae, malade, mal fichue, patraque, a demandé qu'on installe un lit dans une des pi?ces avec des meubles. Elle, au lit, couverte jusqu'au cou d'une couette. Et les autres qui cuisinaient, qui préparaient des "sarmale" , du poulet, du porc et du veau grillé, avec du travail jusque par-dessus la t?te, devaient en plus la servir, qui demandait aspirine ou tisane?
Victoria de Bucarest, celle qui habite ? Bucarest, était aussi venue. Tante Toia. Elle avait un tic, une sorte de grimace? Qu'elle aime ou qu'elle n'aime pas, c'était du pareil au m?me : elle grimaçait tout le temps. Everdica, quand elle a vu ça, s'est énervée : qu'est-ce qui ne te plaît pas ? Elle avait apporté des cadeaux pour la mariée qu'elle voulait offrir avant la noce. Elle a appelé quelques personnes. Aglae, de son lit, ne bougeait pas. Toia lui dit de venir avec elle chez la mariée pour apporter les cadeaux. Et de s'habiller. Elles vont dans la chambre d'Aglae, elles cherchent au milieu des meubles pour trouver quelque chose. A l'époque, Vichia était tr?s élégante. Elle arrivait avec des dizaines de robes et elle repartait en Amérique avec juste ses culottes. Les dames sortent des oh ceci ! oh les chaussures ! oh le jersey ! elle laissait tout, vraiment tout, sur place. Et pendant qu'elles s'habillaient, elles disent ? Victoria : attention ! quand on va l?-bas, sors tes plus belles grimaces, comme d'habitude? Toia de répondre : non, je ne fais pas de grimaces. Et Vichia a commencé ? crier : il y a quarante ans, j'ai laissé des dondons moustachues, et vous voil?, toujours les m?mes. Qu'est-ce que c'est que ce tic ? Tu ne peux pas le contrôler ? Tu ne peux pas t'emp?cher de grimacer ? Quand Aglae a entendu l'affront, hop ! la voil? qui se redresse dans son lit et lui dit : ne me dis pas que tu nous a quittées comme des dondons moustachues ?! Est-ce que je n'ai pas été en Amérique vous voir ? Pour qui vous vous prenez ? Ne me parle pas sur ce ton. Ici, on vit bon train, on a ce qui nous faut, nous, on n'est pas comme vous l?-bas, perdus, porte fermée et volets clos d?s sept heures pour que les Noirs ne viennent pas vous égorger.
Oncle Vasilache, pour revenir ? lui, avait des restaurants aux USA. Il a laissé ? Vichia et ? sa fille tellement d'argent qu'elles ne peuvent m?me pas faire un sort aux intér?ts. Comment il a fait ? Il discutait avec des gens qui avaient perdu de l'argent dans le krach économique de 1929. Et, comme il était couché sur le lit, dans sa chambre, il a vu la lumi?re électrique, l'ampoule. Il est allé ? la banque et il a retiré tout l'argent et a tout investi dans la téléphonie et l'électricité. Il s'est dit : ça, ça ne disparaîtra jamais. Et il est devenu riche !
Le fils de Lizeta a fait l'Université. Il est marié avec une dame procureur et ils ont deux enfants. Mais sa femme est métis. Les enfants sont blancs et tr?s beaux. Mais ce ne sont plus des Aroumains ! Il fait partie des intellectuels des USA, et il n'a vu que des Aroumains boulangers, serveurs, mais avec un tas de bagues en or aux doigts. C'est pour ça qu'il a un profond mépris pour eux. Il n'a rien ? leur dire et n'a aucun intér?t ? nous connaître ou ? nous voir.
Ma tante n'a pas réussi ? apprendre la langue. Elle a seulement appris quelques mots. Chez eux, ils parlent aroumain, mais les enfants parlent parfaitement l'anglais. Il faut entendre tante Vichia parler un aroumain bourré d'anglicismes. Genre : dis donc, ma belle, j'ai été au birsde de Carmen? Apr?s, j'ai compris ce qu'était le "birsde" : birthday. Ou encore : nous, on n'a pas de probl?mes de chaleur, il fait chaud dehors mais dedans on a l'aircondicheune et la show - la douche. Elle prend sa douche une ? deux fois par jour. C'est un vrai rituel. Elle y va - il y a une chaise dedans - et elle fait couler l'eau. Elle se lave, elle enfile son peignoir et elle prend son valkaire - c'est-?-dire son déambulateur - et elle revient. La kitchine est la cuisine. "Va voir dans la kitchine ce que Lizeta a de bon !"
Elle est tr?s fi?re de ma Raluca. Enfin, quelqu'un de bien est venu de Roumanie, quelqu'un de sérieux. Elle a téléphoné ? ma m?re aussi, et au fr?re de ma m?re : ah, la fille de Vichi, la ni?ce de Sofica, ah !
Faire des études ? l'Université de Columbia pose beaucoup de probl?mes, pécuniaires et intellectuels. Tout le monde veut étudier l?-bas. Mais les examens et les tests sont difficiles.
C'est aux mariages qu'on se rencontre entre cousins. Ces derniers temps, les relations se sont un peu altérées, ? cause de la politique ou bien ? cause de la concurrence dans toutes sortes d'affaires, ou encore ? cause du manque de temps. Les gens se voient moins.
Il y a un restaurant ? Constanta o? jouent des musiciens aroumains : "Lilicea di vreare". J'y ai été avec mon fr?re et ma belle-s?ur. On a mangé une grillade, juste pour voir l'ambiance. Rien que des jeunes, assez sages. Il paraît qu'ils dansent jusqu'au matin. Mais bon ! je n'en ai pas terminé avec la famille. Les fr?res et s?urs de mon p?re : tante Panaia, l'aînée, oncle Sotir, tante Custanda, tante Limbia, oncle Hristu. Mon p?re s'appelait Nicolae. Les fr?res et s?urs de ma m?re : tante Everdichia (Vichia) des USA ; ils ont eu un autre fr?re, Dina, qui a fait partie du mouvement légionnaire  et est mort jeune ; ensuite oncle Ahilea ; tante Aglae ; tante Victoria ; oncle Mihai ; et tante Vasilichia - Chia. Ma m?re s'appelait Sofica.
De la famille de mon p?re, il n'y a plus que la s?ur aînée, tante Panaia, et le fr?re cadet, qui vivent encore. Donc le premier et le dernier enfant. Du côté maternel, il reste tante Vichia, qui a plus de quatre-vingt-dix ans? En fait, il y a juste Dina, Aglae et Victoria qui soient morts.
Oncle Sotir a eu sept enfants. Viorica - malade ces derniers temps -, Stela, Tacu (qu'on appelle Brend, du nom d'un personnage d'un film qu'on a vu dans notre enfance), Ahile (quelqu'un de refermé sur lui-m?me), Nicolae (l'homme festival qui a terminé l'école de la marine et a navigué toute sa vie). Il parle je ne sais pas combien de langues étrang?res, mais il est tombé amoureux de la langue portugaise. Il est revenu, apr?s neuf mois passés au Brésil, et s'est planté au lit pendant deux mois. Il parlait avec toute la famille en portugais et il soupirait apr?s Suraia. Et, quand quelqu'un lui demandait qui était Suraia, il avait l'air de sortir d'un r?ve : c'était la petite amie du commandant? Des amours auxquelles semble-t-il il a participé intensément et qu'il ne peut pas oublier. C'est clair qu'elle avait été sa petite amie, parce qu'il est revenu bleu d'elle. Mais il s'est repris. C'est le genre de personne qui ne peut pas rester en place. D?s qu'il revient de voyage, il installe son taxim?tre et devient chauffeur de taxi. Lui, il doit communiquer, parler. Il fait son show, il récite des po?mes sur la C.B., il fait des blagues avec ses coll?gues. Il invite les dames dans son véhicule, avec des "bienvenue ? bord du taxi?" Et elles demandent : vous ?tes le patron ? Non. Alors taisez-vous et conduisez. Ensuite il y a Andronica et Eugen. J'ai dit sept, non ? Eugen est quelqu'un de taiseux. On peut rester huit heures avec lui dans un bureau sans qu'il ouvre la bouche. Taciturne. Beau, intelligent, posé, bon p?re et bon mari. Il a épousé une roumaine.
Viorica s'est mariée avec Nide Staicu et ils ont une fille. Stela s'est mariée avec un aroumain d'Avdéla, Stelica Gojba. Tacu a épousé Zoe, qui vient de je ne sais pas quelle famille, aroumaine. Andronica a épousé un roumain, Florin Panaitescu. Nicolae a épousé Cornelia, la fille de Culetu. Mais lui l'appelle Carina. Cornelia est jolie et fait éclater tous les standards de la beauté aroumaine : longues jambes, beaux cheveux. Eugen a épousé Michi Doncea, une roumaine. Elle et ses enfants sont tr?s calmes. Il faut voir leur harmonie, leur entente.
La s?ur aînée de mon p?re a quatre enfants : Neli, Victoria? Je t'ai déj? parlé de Nelu : c'est celui qui a épousé Florica, la fille malade. Tante Olimbiada s'est mariée avec Ianachi et ils ont eu deux enfants ; Custanda, femme de Palicaria, a eu quatre fille et un fils. Nous sommes nombreux.
Je finirai en te parlant de mes neveux. Les durs. A dix-huit ans, ils reçoivent une voiture. Pas moins qu'une Daewoo Cielo. Et de l'argent. Ils passent tout leur temps dans des discoth?ques et des bars o? il y a de belles filles. C'est ça, pour eux, ?tre un dur. Ils se disent des durs. Ils se prétendent des ca?ds. Pourquoi je ne vais pas ? l'école ? Parce que je suis un ca?d. Pourquoi je ne travaille pas ? Toujours parce que je suis un ca?d. Et ils grandissent. Qu'est-ce que tu vas faire plus tard ? Ca?d. Je vais devenir un ca?d. Comment ça, ca?d ? Comme ça, voil?, je ne sais pas comment. Quand tu ne pourras plus demander de l'argent ? ta m?re, qu'est-ce que tu feras ? Je ne sais pas, je verrai, je déciderai. Je tuerai quelqu'un, je me débrouillerai. Mais maintenant, ? Bucarest, je ne reste pas sans le sou : moi j'ai besoin de quelques centaines de mille par jours, pour manger, fumer, et entrer dans les discoth?ques. Ah ! et pour l'essence aussi. Mon gars, alors, pourquoi tu n'étudies pas ? Ça ne m'intéresse pas, je ne veux pas faire partie des 5 % de gens cultivés, je veux de l'argent, je veux payer ceux qui sont cultivés. Et donc, ça ne m'intéresse pas de savoir qui est Mozart, Beethoven ou Eminescu. Je vous jure : ça ne m'intéresse pas. Je veux simplement avoir de l'argent, bien manger, bien vivre, avoir une bonne voiture, une Mercedes.
C'est ? ça qu'ils r?vent. La derni?re mode en mati?re de voitures et de v?tements. C'est tout.
Il y aussi des jeunes qui sont bien. Mais les nôtres sont comme ça. Des enfants pourris par leurs parents. Les parents leur ont tout donné sans rien demander en échange. Ils n'ont pas négocié. Ils ont donné sans conditions. A dix-huit ans, ils sont sans soucis. Sous prétexte qu'on a l'âge de la maturité, on recevrait une Cielo ? ! Mes cousins d'Ovidiu qui ont des filles et des fils les ont élevés différemment. Ce sont des enfants sérieux, qui travaillent, qui b?chent le jardin, qui nourrissent les cochons. Mais qu'est-ce que tu veux faire avec les citadins, dans leurs appartements, qu'on ne peut jamais mettre au travail ? Ils ne connaissent que la route du café. Les "Cipani" ne sont pas comme ça. Ils font des études, ou bien ils travaillent ensemble avec les parents. Tous les Macédoniens de Constanta ont une affaire, un magasin ou un dépôt, ou ils louent des tracteurs et des moissonneuses-batteuses. Les jeunes "Cipani" laissent la Cielo dans le champ et montent sur la moissonneuse ou sur le tracteur, ils labourent, et puis ils en redescendent et remontent dans la Cielo. Ils prennent une douche ? la maison et puis, ils vont ? la discoth?que o? ils se comportent comme tous les jeunes. Ils sont habillés comme mes neveux, peut-?tre m?me mieux, mais avec leur argent. Leurs parents arrangent des maisons et des appartements pour un futur mariage. Ils leur arrange un petit coin, et ces enfants-l? travaillent.
Mes neveux sont différents. C'est peut-?tre que je les vois tout le temps. Ils dépassent toutes les limites, ils sont hors de contrôle ; ils ne parlent que de l'argent. Le premier est étudiant et n'étudie pas. L'autre travaille pour son beau-fr?re qui l'utilise pour aller chercher de la marchandise dans le pays et le paye. Le premier flâne toute l'année et maintenant, je vois qu'il est toujours étudiant.
Le cousin Nicolae, chaque fois qu'il va chez eux, il leur fait des remarques. Tu ne sais pas manger, tu ne sais pas t'habiller, tu ne sais pas te comporter, tu ne sors pas avec des filles sérieuses, je te vois seulement avec des putains comme ça, que m?me moi je ne fréquenterais pas ? cinquante ans. Moi aussi j'ai été jeune, et je sortais avec des filles gentilles. Ho, laisse tomber, tonton, j'en ai pris une, une fois, dans la voiture, et elle a commencé ? me parler avec des "dans le contexte", et des "pertinent", et je ne sais pas quoi d'autre? Le fils de Nicolae a assisté lui aussi ? la discussion. Et Nicolae a commencé ? dire : o? est le probl?me ? tu ne sais m?me pas ce que veut dire le mot "contexte", ou le mot "pertinent" ? Et le fils de Nicolae s'est énervé : Ben, moi, s'il y en avait une qui me parlait comme ça, je lui en collerai deux. Sur quoi Nicolae est devenu enragé.
Regarde-moi ça, a-t-il dit ? sa femme (et il commence ? jurer). Moi j'ai d? voyager, j'ai ramené de l'argent, je vous ai fait construire une villa, je vous ai acheté une voiture, j'ai arrangé la maison, je vous ai offert tout ce que vous avez voulu, et toi, qui est professeur de roumain, nom de Dieu, comment tu as pu laisser ces enfants ne m?me pas savoir ce que signifie "contexte" ! Qu'est-ce que tu as fait ? Et elle : et toi, imbécile, casse-toi la t?te avec eux si tu veux, tu ne vois pas qu'ils ne veulent pas lire, qu'ils n'ont pas aimé étudier, qu'est-ce que tu veux que je fasse ! La fille, qui maintenant a fini l'Université, quand elle était en terminale, avait passé un test ; quand elle est rentrée, ses parents lui ont demandé : comment c'était, ma puce ? Elle a répondu : je ne sais pas. Qu'est-ce qu'elle t'a dit, la prof, ma fille, ? la fin du test ?  Je ne sais pas, elle m'a dit que je suis "compétitive". Hol?, c'est une insulte ça, ma puce ! Et l'a fille l'a pris au sérieux : "ah bon, alors elle m'aurait insultée ? ! Et Nicolae a recommencé ? se fâcher sur sa femme : nom de Dieu de prof de roumain, ta fille est en fin de terminale et elle ne sait m?me pas ce que signifie "compétitif". Tu as dormi, qu'est-ce que tu as fait avec ces enfants ;  c'est pour ça que j'ai épousé une intellectuelle ? ! Pour faire ces enfants ?  Des nuls?