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CES VÉRITÉS QU’ON AIMERAIT NE PAS SAVOIR… (1)

Vivre.

Joies et
souffrances – du corps et de l?âme.

Tremblements
de terre, glissements de terrain, ouragans, inondations. Guerres, révolutions
(comme celle qui a commencé en 1917…), famines, génocides, actes de
terrorisme. Maladies. Accidents. Chagrins profonds. Autres…

Et parmi eux,
tel un étroit sentier sur l?Océan, tel un pont sur des abîmes, la voie qui
existe encore, o? le pas et la parole sont possibles, o? la joie et l?espoir
peuvent ?tre rencontrés.

DELIBERATION

Paris, fin ao?t 1979

Cela fait
presque deux ans que je ne cesse de m’étonner… les gens de ce pays ont le
droit de déménager, quand ils le veulent et quand ils le peuvent, dans une
autre chambre, dans une autre maison et m?me dans une autre ville, ils ont le
droit de voyager dans un autre pays, de se faire inscrire en doctorat sans ?tre
„membres du parti”, et ils ne savent pas qu’ils ont ces  droits. Je me suis rapidement accoutumée ?
ne plus demander devant un rayon d’alimentation: „avez-vous de l’huile ?” ou „avez-vous du fromage ?” – mais les gens, je n’arr?te pas de
les regarder attentivement : chez eux,
il n’y a pas d’institution qui s’occupe de distribuer „l’espace
locatif” et qui, ? l’heure m?me o? le p?re ou le fr?re mort quitte pour
toujours la chambre qui fut sienne, y introduit un inconnu qui vivra désormais
avec eux dans l?appartement ; ils n’ont pas l’obligation d’aller chaque mois ?
„l’enseignement idéologique”, ni ? des réunions toutes les fois qu’
ils sont convoqués, pour y écouter, en se taisant (et parfois m?me pour les
débiter), les phrases mensong?res du discours officiel – ainsi, sur le niveau
de vie des pays communistes, „haut et en 
croissance permanente”. Ces gens ne sont ni meilleurs ni  pires que ceux de chez nous, ni plus laids ni plus beaux, ni plus ni moins  intelligents. Il se trouve seulement qu’ils
vivent dans une partie de notre petite Europe o? les hommes ont des droits qui,
ces trente derni?res années, ont été supprimés chez nous, dans cette m?me
petite Europe. Et certains d’entre eux ne savent pas qu’ils ont ces droits qui,
depuis trente années, n’existent plus chez nous.

*

Il y avait
deux ans et demi, ? Bucarest, j’avais commencé ? faire les démarches pour
obtenir un passeport : ma soeur unique était malade de leucémie ? l’étranger,
les paroles qu?elle faisait l’effort de prononcer ? l’autre bout du fil, avec
une voix chaque jour plus affaiblie, devenaient presque incompréhensibles, je
devais absolument ?tre aupr?s d’elle.

Je reçus le
passeport un soir, au bout de sept mois, pendant lesquels mes demandes répétées
pour l?obtenir avaient été rejetées ? chaque fois.

Le lendemain,
? l’aube, je prenais l’avion.

 Les huit jours suivants j’ai vu s’éteindre ma
soeur, que j’avais trouvée capable de sourire encore. Ont disparu, l’un apr?s
l’autre, le sourire, la force de se tenir appuyée contre un dossier, le geste,
la voix, et ? la fin, la respiration et le regard qui disaient son tourment et
son impuissance.

Je l’ai
veillée comme on le fait chez nous et je l’ai 
conduite jusqu’? une tombe nouvelle du cimeti?re de l’Est de la ville
étrang?re.

Je sentais le
besoin de parler d’elle – comme elle avait été belle et malheureuse – de parler
sans crainte d’?tre longue et de pleurer toutes mes larmes. Mais j’étais seule
parmi des étrangers.

*

Aussi me
trouvais-je seule devant le probl?me que se pose presque chaque personne sortie
de l?-bas : quelle décision
prendrai-je? du retour ou de l’exil? l’une comme l’autre lourde de
conséquences…

Apr?s la
guerre, pendant les premi?res années d’occupation soviétique, ceux qui
demandaient ? ?tre inscrits au Parti étaient peu nombreux. Parmi eux, il y en
avait qui ignoraient l’existence des goulags ; certains d’entre eux, en se
faisant inscrire, commettaient une erreur de jugement,  qu’avec le temps, ils allaient reconnaître :
soit plus ou moins tacitement – en écoutant ou, parfois,  en racontant eux-m?mes des anecdotes sur le
régime (quand ils se trouvaient parmi des personnes connues comme étant
incapables de dénoncer) – soit, plus tard, quand cela devint possible,
ouvertement et dans les faits, en quittant le pays, afin de réparer au moins
leur propre destin.

Les
inscriptions massives au Parti ont été le premier signe de suspension de la
responsabilité personnelle. Ce fut apr?s 1948…

Recherchaient
l’entrée au Parti ceux dont la compréhension était étroite et la sensibilité
morale exiguë, et qui n’avaient pas, dans leur travail, de spécialité précise :
ils savaient que c’était seulement ainsi qu’ils pouvaient obtenir ce que leurs
simples mérites ne leur auraient pas accordé.

D’autres le
faisaient poussés par la peur d’?tre chassés de leur travail ou de leur
logement, d’autres encore pour obtenir un appartement ou pour ne pas entraver
une promotion ? laquelle ils avaient droit. Il y avait – surtout parmi les
techniciens – des natures optimistes et actives qui croyaient pouvoir améliorer
les résultats dans leur secteur de travail, s’ils avaient un poste plus
important. A cela pouvait s’ajouter le conseil chaleureux des plus âgés, d’un
chef, d’un membre de la famille, d’un ami. Angoisses, illusions, égarements ;
et combien n’y a-t-il pas de faiblesses dans l’esprit, le coeur et la journée
de l’homme ? Et encore, comment ne pas se voir impuissant devant le cataclysme
historique qui, depuis 1917, avait supprimé des peuples, des cultures et des
dizaines de millions de vies ? Quand l’homme apprend l’anéantissement de tant
d’?tres humains, l’effroi s’accroît en lui et trouble sa réflexion.

Plus tard, et
quand nous ne f?mes plus sous occupation étrang?re, mais seulement sous celle
du parti unique, se sont mutipliés ? l’entrée de ce Parti des candidats qui
avaient certaines qualités incontestables (mais aussi des ambitions de succ?s
personnel).

Beaucoup
d’intellectuels disaient qu’ils demandaient leur inscription au parti en
gardant une réserve mentale ou suggéraient qu’il s’agissait juste d’une petite
compromission (…une  simple 
formalité… de toute  façon,
personne  n’y  croit
… ), faite dans un but honorable (…j’aiderai les gens honn?tes…), et qui
ne saurait empirer les choses. D’autres intellectuels disaient… Et tous
avaient l’air de sentir qu’ils faisaient partie d’une sorte de classe de
gagnants. Ils aimaient parler, avec une indifférence feinte, de leur voyage ?
l’étranger ou de séjours passés dans les „maisons de création” ; ils
aimaient aussi faire des commentaires sur la pensée rudimentaire et l’ignorance
des membres de la nomenclature, soit avec un persiflage gu?re caché, voué ?
mettre en valeur leur raffinement, soit avec un soupir qui accompagnait une
déclaration de condescendance bienveillante, qui devait prouver leur bonté et
leur indulgence vis-?-vis des faiblesses de tous.

Et le temps
passait et l’existence se structurait dans le sens du fondamentalement faux :
la collaboration – ? des degrés variables – avec l’inique, commençait, sans que
cela fît probl?me, par l’inscription au parti qui imposait le mensonge, et qui
avait rempli les prisons, les camps et les fosses communes.

Ceux qui
faisaient ce geste contribuaient ? la destruction des valeurs et ? leur propre
déformation. Sous des masques et avec un double langage grossi?rement évidents,
presque tous jouaient un rôle et chacun savait que les autres jouaient comme
lui et que tous savaient que chacun savait que les autres jouaient… Le faux
langage qui remplaçait la parole et cette farce qui occupait le temps et
l’espace emp?chaient la réflexion de se former et la personne d’évoluer, et
tout continuait ? glisser funestement vers l’inéluctable désastre (matériel et
moral), que le dérisoire discours triomphaliste rendait encore plus lamentable.
Des mots comme ?responsabilité?, ?cohérence?, ?gravité? semblaient avoir perdu
leur sens. Les décennies passaient, les jeunes demandaient ? entrer au parti
sans se poser de questions.

Car ne pas
demander ? entrer au parti les marginalisait.

Nous, les
autres, nous nous tenions de côté, contents que l’on nous permette de
subsister. Nous pouvions éveiller parfois de la tendresse pour notre ?candeur?,
qu’on regardait, au fur et ? mesure que les années passaient, comme la modestie
naturelle de quelqu’un qui connaît les limites de son intelligence et se tient
„? sa place”. En société, nous existions par nos compétences
professionnelles, et jamais avec notre personnalité enti?re que nous nous
efforcions de rendre invisible. Nous étions omis, comme étaient omises d’autres
réalités. Etranger dans ton propre pays.

Ceux qui se
tenaient de côté et regardaient se demandaient si, dans l?hypoth?se d?un
revirement, les historiens réussiraient ? désigner les responsables de la ruine
du pays.

*

Arrivé dans un
pays libre, l’homme peut songer ? se libérer et ? essayer de libérer les siens
du mensonge, de la lâcheté de tous les jours et du mutisme. Mais il doit
décider d’abord une rupture ; ne plus rentrer dans son pays et se séparer –
sans imaginer de terme ? cette séparation – de ceux qui lui sont chers.

D’un côté et
de l’autre de la muraille infranchissable, lui et les siens, ils sont exposés ?
chaque instant, et non pas moins que les autres hommes, aux divers accidents
d’une vie quelconque et ? toutes sortes de ces coups, prévisibles ou
imprévisibles – dont les journaux sont pleins et qui font l’histoire. Et
peut-?tre que les anxiétés futures seront encore plus éprouvantes que
l’angoisse actuelle…

A son départ
du pays, chacun emporte avec soi une parcelle d’un trésor invisible : des
connaissances précises et cohérentes qui devraient ?tre transmises ? la
génération qui suit ; des relations humaines nouées – dans les difficultés,
dans les recherches et les espoirs – avec cette compréhension existentielle du
tragique, que seul donne le fait de l’avoir vécu. L?-bas, chaque personne, qui
a respiré et qui a travaillé dans le respect de la culture, essaye de voir,
dans son coin, comment peuvent ?tre sauvées des fragments de vérité, de justice
ou de beauté et partage avec l’autre ce qui n’est pas encore anéanti, ce qui
n’a pas encore été rayé de la mémoire.

Mais partir de
l?-bas est pour chaque ?tre humain un
acte de liberté, donc une valeur en soi, qui doit ?tre acquise et défendue. Et
en m?me temps, l?-bas, l’homme
honn?te qui n’est pas un héros cache la malhonn?teté par chacun de ses silences
et participe, par son impuissance ? s’opposer, ? la destruction de son pays, de
sa culture. Dire seulement des fractions de vérité et cacher le mensonge, qu’il
écoute muet ? Rapetisser en lui aspirations, courage et pensée et ne plus
savoir qui il est ? Et par cette pseudo-existence, augmenter le ?faux? dans son
pays et dans le monde.

Le départ de
chaque personne honn?te du pays diminue la résistance – f?t-elle passive –
devant la corruption, et la corruption s’accroît.

Celui qui
retourne (et non pas pour devenir un héros), déclare, de par ce simple fait,
que la vie qu’on y m?ne est normale et il laisse sévir le mensonge. 

Celui qui
reste ? l?étranger dit, de par ce simple geste, que la vie qu’on y m?ne va
contre la nature et fait entendre une vérité.

Plus tard, il
pourrait témoigner de l’existence de millions d’?tres humains enfermés,
affamés, privés de parole et dénués d’espoirs ; il va répondre ? ceux qui lui
posent des questions sur eux, mais il va dire ce que c’est que leur vie aussi
quand personne ne lui pose de questions, afin que ce soit clair pour ceux qui
entendent qu’ils savent bien ces choses qui vont ? l’encontre de leur croyance
d’hier et qu’ils aimeraient ne pas connaître.  

Ainsi
continuait la délibération o? personne ne saurait me conseiller.

Jusqu’? ce que
la décision – douloureuse, quelle qu’elle soit – devienne acte dans sa vie,
l’homme hésite, il oscille entre les deux possibilités contradictoires, doutant
de chacune d’entre elles.

Jour apr?s
jour j’ai pesé. Comme dans une balance que je ne peux équilibrer, chacune des
deux décisions perd son poids d?s qu’elle est prise.

Je regarde
avidement autour de moi, comme pour 
déchiffrer un avis dans les objets. Je vois dans le métro une affiche : Solitude…
Angoisse… Détresse…La porte ouverte .
L’âme glacée, il me semble y
lire l’annonce d’un monde habité par des solitudes. Chez nous, si j’avais des
chagrins, je pouvais rencontrer un ami, chercher un endroit o? il n’y aurait
probablement pas de microphones, et, sans compter les heures, parler avec lui,
examiner, analyser. L’autre comprenait immédiatement, car nous venions tous les
deux de la m?me histoire. Sans lever mes yeux de l’affiche, je copie l’adresse…
peut-?tre sentirai-je un jour le besoin d’y aller – Accueil anonyme et gratuit – et il me semble splendide que cela
existe, cette attention aux détresses et ? la peine de l’âme. Je vois dans la
rue une grande affiche en couleurs sur une voiture des P.T.T.: un appareil
téléphonique ? côté de la photographie d’un couple jeune ; un chat ; une femme
aux cheveux blancs qui caresse le chat de sa main gauche, cependant que de sa
main droite elle tient le récepteur ? l’oreille. Cet ?tre est seul, me dit
l’affiche. De nouveau des solitudes. Des semaines enti?res, dans les rues, mes
regards tombent, découragés, sur ces affiches, et des pensées
s’enchaînent…Une institution importante rappelle ? l’homme dans la rue
l’existence des gens âgés et seuls… la femme de l’affiche a certainement le
droit de demander l’autorisation d’avoir un abonnement téléphonique…
probablement que si elle faisait un infarctus, le S.A.M.U. viendrait la
chercher m?me si elle avait soixante-dix ans. L?-bas, on n’envoie pas l’ambulance ? l’appel de ceux qui ont cet
âge… Et cette femme qui ne voit pas le visage de son enfant, entend au moins
sa voix . L?-bas, pendant des
dizaines d’années, il y a eu des centaines de milliers de détenus politiques,
dont les m?res n’entendaient pas les voix.

Des regards
autour, des regards en moi.

Retourner… je téléphone que je viens… les miens
m’attendent ? l’aéroport, une main prend la valise de ma main, nous nous
embrassons. Arrivée ? la maison, je défais la valise, il y a un cadeau pour
chacun…la joie de voir leur joie…Ils me demandent comment cela s’est passé.
Ils me demandent et je leur réponds, je leur réponds en prenant mon temps,
lentement, je leur dis et je pleure. Je rencontre des amis, avec eux aussi je
parle. Je retrouve les étudiants, la biblioth?que, mes fiches, mes projets.
Avant de partir d’ici il faut que je voie des musées o? je n’aurai plus
l’occasion d’entrer car je ne crois pas recevoir un jour un autre passeport.
Ecrire une liste d’achats – aspirine, vitamine C, du café, acheter des
blue-jeans pour ma fille… chez nous il n’y en a pas? ici tout le monde en
a…chaque fois que je monte l’escalier mécanique ? Beaubourg, mes yeux butent
sur des blue-jeans, des centaines de blue-jeans…ces gens qui montent et qui
descendent et qui ont le droit de déménager, quand ils veulent et quand ils
peuvent, dans une autre maison…peut-?tre ne se rendent-ils pas compte qu’ils
ont ce droit. Je sais qu’il y a chez eux comme chez nous leucémie, tremblements
de terre, inondations, suicides… mais chez 
nous  ? tout cela s’ajoute… je
les caresse du regard…de par leur simple existence en liberté, la liberté
existe encore, je leur souhaite en pensée qu’ils le sachent et qu’ils la
gardent. Ici, maintenant, je suis comme eux, je pourrais le rester si je
restais ; mon enfant pourrait …

Le début de
l’été, un grand amphithéâtre plein: ? la fin de leurs études, les jeunes se
présentent devant la „commission de répartition”, censée leur donner
les postes qui existent en tenant compte des résultats de leur travail. Quand
son tour vient, ma fille choisit une place, mais celle-ci est contestée – et
obtenue – par une coll?gue, au nom de son activité politique (le p?re de la
coll?gue est un membre important de la ?nomenclature?). En automne, ma fille
demande l’autorisation de se faire inscrire avec un sujet de doctorat, sa
demande est rejetée : l’autorisation est réservée aux membres du Parti.

Je retourne
dans mon pays… j’arrive ?
Bucarest…j’entre dans la maison… Au
début, la pensée que j’aurais pu rester me traverserait juste comme un éclair ;
mais apr?s les premiers jours avec la joie de se retrouver, elle reviendrait,
elle me hanterait, elle s’installerait ; et commenceraient les longues années
de regrets que rien ne saurait 
interrompre : le privil?ge du passeport pour lequel il aura fallu que ma
soeur soit mourante ne peut se répéter ; je ne suis pas du Parti et l’on me
reprocherait toujours d’avoir eu „une soeur ? l’étranger,” car, morte
et enterrée, elle est toujours présente dans chacun de nos dossiers.

Si je reste
ici, coupée de ma famille pour un temps indéfini, suivront des jours et des
nuits de tourments – inquiétude, insécurité, solitude – mais apr?s des mois,
des années, peut-?tre, de solitude dans l’austérité….

J’essaie de
penser lucidement, logiquement, mais les pensées trébuchent. J’ai l’option
entre deux souffrances, dont l’une m’est inconnue.

Tout en
conservant dans l’esprit l’alternative possible, je fixe ma pensée tantôt sur
l’acte irréversible de l’exil et je sens que je ne peux faire cet acte, tantôt
sur celui du retour, et je sens que je ne peux faire cet autre acte non plus et
je vacille tout le temps entre deux décisions. Tel – oublié sur le rebord d’un
balcon, devant les fortes rafales d’un vent qui secoue les vieux arbres – un vase
fragile en verre, plein de toutes sortes d’objets métalliques, pointus et
légers.

A quelques
minutes d’intervalle, les raisonnements deviennent contradictoires. Le jugement
renverse facilement tout brin de choix qui, tremblant et vaguement dessiné, vient
? l’esprit.

Je m’éveille
en délibérant et je me couche en délibérant, avec l’espoir qu’un r?ve m’aidera
? mieux comprendre ; et je fais chaque nuit des r?ves. Le matin je m?en
rappelle des bouts. Je suis ? Bucarest, je n’envisage aucun voyage ? l’étranger,
mais je pense au départ du pays, je parle des possibilités de quitter le pays,
tout  – 
intensément et tr?s sérieusement. Souvent, la nuit, je vois ma soeur qui
n’est plus. Je suis dans un parc, dans la ville o? elle s’est éteinte ; elle
paraît, superbe comme ? l’époque o? elle était bien portante, je sens qu’elle
est venue pour moi, me guider…elle restera peu de temps, un ou deux jours,
trois, peut-?tre, car elle doit s’en retourner. Je suis ? Paris, avec une amie
de Roumanie, décidée ? rester ; elle vient d’arriver dans sa famille
parisienne, mais elle semble vouloir repartir ; j’essaie de lui expliquer que
maintenant, puisqu’elle se trouve avec sa famille, elle n’a pas de raison de
repartir, mais, en réalité, c’est ma soeur et je comprends qu’elle doit s’en
aller.

Dans des
scénarios brefs et abrupts, les r?ves de la nuit rép?tent les raisonnements de
la journée – sans cesse les m?mes, retors, repris et retournés de tous les
côtés. Mon corps paraît en savoir plus et savoir mieux  que les r?ves ; je sens que dans toutes ses
fibres il vit une recherche et fait l’effort d’une décision, et je suis ? son
écoute.

Apr?s un mois
de questionnements, les raisonnements se sont avérés étroits et les
délibérations stériles. Mais quand l’intelligence comprend sa faiblesse,
quelque chose d’autre s’entrouvre.

Je me suis
arr?tée, j’ai laissé la peine et l’amertume crier en moi et je suis restée ?
l’écoute : ce qui n’était pas vraiment la peine s’est éloigné,  des nuages aux contours effrayants se sont
évanouis et mon ?tre entier a entrevu une petite lueur ; comme si, dans un
admirable mécanisme qui fonctionne sans bruit et sans précipitation, j’avais
mis un jeton, pour chercher – tel un objet perdu – ma future décision, quelque
part rangée en ordre et vers laquelle le fil de mon existence depuis longtemps
se dirigeait. Et alors j’ai commencé ? pr?ter attention aux signes de la vie.

Ce fut quelque
chose de plus fort que ma seule personne raisonnante qui prit la décision.

Pendant que je
retournais tout cela dans ma t?te, les autres douleurs que j’allais éprouver ne
se laissaient pas pressentir : ni celle du déracinement, car elle n’apparaît
pas avant d’?tre resté; ni l?am?re
consternation de celui qui découvre que beaucoup d?Occidentaux préféreraient ne
pas connaître la vérité (sur le monde de l?-bas), et que, parfois, ?la simple
vérité passe pour faiblesse d?esprit? (comme l?écrit Shakespeare dans le sonnet
LXVI : And simple truth miscalled
simplicity).

D’ailleurs, je
ne voyais pas, non plus, qu?en acquérant les libertés – domicile, circulation,
expression – je découvrirais la liberté ; et que le chemin nouveau de l’homme
libre commence en explorant ses propres limites.

Aujourd’hui c’est pour la premi?re fois que j’ai l’envie et la force de
relire mes notes d’exil et d’immigration.