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SORTS DE LA VILLE

L’évolution de l’architecture dans les territoires roumains s’inscrit dans le cadre général du développement architectural européen. On passe de l’Antiquité gréco-romaine au Byzantinisme, ensuite aux périodes romane, gotique, ? la Renaissance et au style baroque. Cependant, l’élément le plus important en est l’influence postbyzantine.
Bucarest, ville documentée depuis plus de cinq si?cles, conserve toute une série de monuments postbyzantins d’art et d’architecture. Du point de vue du style et de la volumétrie, les églises orthodoxes constituent des monuments parfaits, représentatifs pour notre architecture. On pourrait affirmer qu’elles appartiennent ? un univers formellement byzantin que l’on a perçu ? travers un code latin.
Parmi  les églises les plus remarquables de Bucarest se rangent l’église Curtea Veche, l’église Mihai Voda, l’église des Saints Apôtres,  l’église Crétzulescu et l’église Bucur. On y retrouve des traces d’art populaire se superposant aux éléments byzantins de volumétrie et de planimétrie. 
 A son tour, l’architecture civile de l’époque nous a légué des constructions remarquables, sur tout le territoire de la Valachie: la maison de Brebu, les maisons fortifiées de Maldaresti et de Gradistea, le petit palais de Popesti Leordeni, les maisons de Dintr-un Lemn, la maison de Heresti ou la maison princi?re du monast?re de Vacaresti. Il s’y ajoute deux édifices d’un art exquis, sans doute les plus importants, notamment le palais de Potlogi et celui de Mogosoaia o? l’on retrouve les influences du monde vénitien.
 Apr?s la Révolution française, la culture roumaine abandonne compl?tement les mod?les byzantins et s’oriente d’un pas ferme vers les mod?les occidentaux. Pour ce qui est de l’architecture, on assiste ? une re-définition des crit?res de la composition et du vocabulaire. Ce sont l? les éléments qui joueront un rôle décisif dans l’architecture moderne.  A Bucarest, l’architecture néoclassique du début du XIX-e si?cle vient se superposer ? une cité patriarcale qui réunit constructions néobyzantines d’une part et constructions de type rural de l’autre. La variante du néoclassique provincial y est représentée par tout un programme d’édifices et d’habitations aristocratiques et bourgeoises, toujours plus évolués du point de vue formel et fonctionnel. 
 L’Art nouveau, moment décisif dans l’évolution de l’architecture moderne crée une rupture radicale avec toute forme historiciste. Quelques années avant la ” découverte ” de l’Art nouveau par Horta et Hankar ? Bruxelles, une sorte d’Art nouveau avant la lettre apparaît en Roumanie, ? travers l’oeuvre architecturale de Ion Mincu. L’Ecole Centrale des Filles (Bucarest, 1880), la maison du général Lahovari (Bucarest, 1886), ou le Pavillon Roumain de l’Exposition universelle de Paris (1889), reconstruit ? Bucarest en 1892, sont également représentatifs du style Art nouveau.
Dans l’atmosph?re effervescente du début du XX-e si?cle naît une véritable école néoroumaine qui exploite de mani?re créative les éléments de l’art ancien roumain. Ce nouveau courant représente une sous-variante de l’Art nouveau, identifiable aussi bien dans les édifices publics que dans le domaine de l’habitation privée.
 L’évolution de l’architecture roumaine connaît les m?mes étapes que celle de l’architecture occidentale; on passe de l’architecture des ” ingénieurs ” ? une variante particuli?re de l’Art nouveau et au modernisme international qui se veulent rationnels, courants qui se manifestent pleinement ? l’entre-deux-guerres. D’autre part, la non-intégralité et le dogmatisme rigide du style moderne, rationnel et international, poussent les architectes ? la recherche d’une  forme de modernisme qui s’exprime par une syntaxe et un vocabulaire archa?ques plutôt que néoclassiques. Ce n’est pas tout simplement rejeter le style moderne, mais plutôt en chercher une nouvelle variante, qui se sert d’autres arguments et qui a des objectifs nouveaux ayant souvent des connotations politiques.
 Suit le drame de la Seconde Guerre Mondiale. Pour la Roumanie, la fin de la guerre c’est le cataclysme ? tous niveaux. Les chars soviétiques font instaurer au pouvoir un Parti Communiste quasiment inexistant, comptant ? peine 800 membres ? l’époque, selon les chiffres officiels. Le changement brutal de la société roumaine a lieu par un vrai génocide. Plus de deux millions de personnes, soit 10 pour-cent de la population,  sont jetées en prison; parmi ces victimes, plus de 250 000 sont assassinées, pour la plupart des intellectuels, que l’on juge comme étant l’ennemi numéro un du ” communisme héro?que naissant „.
A la différence des pays occidentaux, o? la fin de la Seconde guerre mondiale ouvre la voie ? la reconstruction,  en Roumanie, tout comme dans les autres pays de l’est, satellites du totalitarisme soviétique, on assiste ? un retour non pas seulement aux expériences antimodernes, mais au néoclassicisme redondant. L’expérience stalinienne dure une décennie. Elle salit du point de vue esthétique et moral l’ensemble de l’architecture roumaine.
 Durant les deux décennies d’occupation soviétique, la Roumanie importe l’architecture du réalisme socialiste. Les oeuvres représentatives, vu leur pseudo-classicisme rétrograde et stérile, en sont le Monument du Soldat Soviétique réalisé par Constantin Baraschi (monument détruit plus tard, ? la fin des années 90), Casa Scînteii (des architectes Mincu et Badescu), oeuvre apparentée ? l’héritage architectural stalinien et aux constructions grandioses de Moscou, le palais Banloc de l’architecte Octav Doicescu et le si?ge du Minist?re du Pétrole. Les soviétiques imposent non seulement leurs recettes esthétiques et architecturales, mais également leur méthodes urbanistiques, notamment dans le quartier stalinien de Panduri. Et pourtant, c’est pendant cette m?me période  que l’on crée des oeuvres de valeur, en langage néoclassique parfait, comme le palais ” Calcaneo ” de l’architecte Bordenache.
 Au début des années ’60 la déstalinisation relative permet que l’on abandonne les formes architectoniques du réalisme socialiste et que l’on tente un nouvel accord avec le modernisme. Mais l’on dispose de moyens modestes, dans un pays qui cesse d’?tre riche et civilisé pour devenir un pays en voie de sous-développement, o? la doctrine socialiste soviétique détruit toute valeur authentique. L’exemple type d’architecture roumaine moderne est le si?ge de la Mairie de Baia Mare, oeuvre de l’architecte Mircea Alifanti. Les années ’60, période d’espoir et d’abandon partiel des influences soviétiques de tout genre, sont suivies par un phénom?ne étrange, rétrograde et réactionnaire. C’est un renforcement de l’intransigeance dogmatique car les instances politiques et culturelles consid?rent que l’architecture – ” Art de l’Etat ” – ne peut répondre aux exigences propagandistes et politiques de celui-ci que par l’emploi d’un nouveau langage, voir d’un nouveau style ” international-académique-néoclassique „.
 Le résultat d’une telle démarche – cas type pour les régimes totalitaires – c’est la multiplication des copies des formes néoclassiques, anachroniques et redondantes, et non pas l’insertion de telles formes dans le monde contemporain ? travers la ” citation historique „, comme c’est le cas dans le postmodernisme.
 Pour atteindre ses buts, le pouvoir totalitaire corrompt tout, et met ? l’oeuvre l’une des entreprises les plus schizophr?nes de l’histoire de l’architecture. A Bucarest, ville de trois millions d’habitants et dont l’ancienneté dépasse cinq si?cles, a lieu une expérience rétrograde et réactionnaire que l’on ne peut comparer ? rien : l’avenue de la Victoire du Socialisme et la Maison du Peuple.
Les destructions de Rome ? l’époque de Mussolini s’effacent devant la grandeur du projet de la ” Victoire du Socialisme „. Il s’agit d’un axe qui traverse la ville enti?re et la sépare en deux. Aux points les plus étroits, elle mesure cent m?tres de large. Pour construire le nouveau centre politique et administratif on détruit 40 000 bâtiments : logements, édifices publics, monuments d’art et de culture, monast?res et églises d’une valeur inestimable pour la spiritualité roumaine. La superficie de la zone détruite égale celle de la ville de Venise. Cet axe brutalement planté au coeur de la ville sert ? un but tr?s précis: c’est l’élément créateur de vide, tellement précieux dans l’urbanisme totalitaire. Si la blessure n’est pas mortelle, la cicatrice en est pourtant omniprésente.
L’idée léniniste-stalinienne de la lutte de classe comme moteur de l’histoire est interprétée ? l’époque d’une mani?re ” originale ” et appliquée au code de l’architecture. Il ne s’agit plus d’une lutte entre les classes sociales, mais d’une lutte entre les vieilles villes, condamnées ? damnatio memoriae, et les villes nouvelles, représentant l’unicité de la société ” développée multilatéralement „.
 Par un effort inimaginable,  le gouvernement totalitaire essaye de substituer ? l’ancienne ville une ville nouvelle, o? tout rapport avec le passé est impossible. On recourt ? des opérations de démolition totale ou partielle, ainsi qu’? ce qu’on appelle ? l’époque ” cacher l’église „. Faire déplacer les monuments, acte difficile du point de vue technique, se constitue en instrument de propagande destiné ? prouver devant le  public national et international l’intér?t du parti pour les valeurs du passé; en fait, l’entreprise a comme objectif la destruction de la signification des monuments – on ne porte pas atteinte au monument en soi, mais l’on bouleverse son environnement architectonique.
 Parmi les monuments voués ? ce traitement  nous rappelons l’église Olari, Sf. Ilie Rahova, aussi bien que l’église du monast?re Mihai-Voda, hautement symbolique (car l’église a été construite sur l’ordre du prince qui a unifié les provinces roumaines en 1600). Le monast?re est démoli enti?rement, tandis que l’église et la tour en sont descendues de la colline et se trouvent ? présent ? 200 m?tres loin de leur emplacement d’origine. Elles sont cachées de vue par les immeubles qui les entourent. L’église du monast?re Schitul Maicilor subit le m?me traitement : on détruit compl?tement le monast?re, on fait déplacer l’église et on l’abandonne dans l’environnement hostile de la nouvelle ville.
 Le plus grand crime reste pourtant la démolition totale et gratuite de l’oeuvre d’art le plus significatif de l’architecture ecclésiale, le monast?re de Vacaresti, en 1985. La construction du XVIII-e si?cle, de vastes dimensions, est démolie en dépit de nos protestations désespérées et malgré les investissements dans les travaux de restauration effectués dix ans avant. Il n’y a que les souvenirs qui en restent : le souvenir du plus grand monast?re, de la plus grande église bucarestois, du palais du Prince qui faisait partie du complexe, des sculptures et des peintures sans égales dans notre art. Cette suite de sacril?ges n’a pas comme but de créer un espace destiné ? l’insertion de la nouvelle culture ; elle tente tout simplement ? fausser enti?rement l’histoire de la ville. Bucarest subit une intervention chirurgicale effectuée par des ” collaborateurs ” qui confondent chirurgie et boucherie. Ils ne sont que ” la main qui obéit ? l’intellect „. Sauf que cet intellect est profondément non intellectuel : c’est l’appareil idéologique, organisateur et répressif, d’un parti unique qui prétend se confondre avec l’Etat, et c’est encore plus l’image charismatique du chef supr?me.
Dans le but – non avoué mais facilement déchiffrable – d’anéantir toute trace de mémoire architectonique, l’expérience urbanistique et architecturale de la soi-disant ” époque d’or ”  de Ceausescu trouve dans l’art de construire un instrument efficace de propagande du pouvoir. Elle offre ainsi aux aspirations formelles, aux nécessités formelles spécifiques et aux moeurs contemporaines un univers hors mode généré par la pseudo-esthétique d’un régime totalitaire.
 L’image de ce qui, selon Ceausescu, était censé devenir le nouveau centre politique et administratif de la Roumanie socialiste correspond ? celle d’une oeuvre qui, par une perversité profonde et efficace, cache une vraie agrammaticalité. Elle représente, comme disait le professeur Jacques Gubler ? l’occasion du séminaire sur le ” Totalitarisme des années trente ” de Vicenza ” la combinaison de complexes d’infériorité d’un pouvoir ? moitié analphab?te et l’ersatz d’une idéologie néoclassique ” .
 Bruno Zevi dit : ” Qui parle aujourd’hui du néoclassicisme se salit les mains ” –  mais je pense qu’il a tort. Moi, j’en parle toujours. Ou plutôt je parle d’une sorte de mélange de kitsch et de néoclassique. C’est que je garde l’espoir un peu na?f que si l’on prend conscience de l’affreuse saleté des constructions comme celles que je viens de mentionner – un cancer et qui fait souffrir ma ville -, on n’en bâtira plus jamais.