Les caméléons des Balkans
Avertissement
Le message qu’une ethnie adresse au monde ne peut ?tre déchiffré qu’en partie. Une démarche exhaustive est incompatible avec l’exploration de la vie. Pour concevoir l’inconcevable, les sciences de l’homme ont appris ? poser des questions et ? reconstituer, ? partir de réponses, la réalité qu’elles étudient. Le degré de conformité des questions et leur ordonnance sont décisifs pour la précision de l’image qui en résulte.
Élevant la connaissance d’autrui au rang des sciences, l’ethnologie répond ? une curiosité naturelle, qui n’est ni innocente, ni dépourvue de préjugés. La grande ethnologie assume les préjugés et les théorise, la petite ethnologie essaie en vain de s’en sortir, tandis que l’ethnologie dilettante les ignore purement et simplement.
Les ouvrages consacrés ? la culture aroumaine ont été, pour la plupart, compromis par des préjugés extra-scientifiques et pseudo-scientifiques qui ont détourné la recherche des probl?mes réels du domaine. Si ceux qui ont étudié la culture aroumaine s’étaient limités ? regarder et ? enregistrer ce qu’ils voyaient, l’image qui en aurait résulté aurait été beaucoup plus vraie. Mais ils l’ont observée, scrutée, du regard de quelqu’un qui cherche ? découvrir. Il s’agissait justement de découvrir des ressemblances avec la culture dacoroumaine ! Imaginons la situation d’un peintre qui, pour faire le portrait de quelqu’un, ne retiendrait des traits de son visage que ceux qui font qu’il ressemble ? son fr?re. Il faut savoir que la connaissance de l’esp?ce et la connaissance du genre font deux. C’est comme si ces auteurs ne s’étaient pas rendu compte que les ressemblances, les traits communs sont révélateurs de la façon dont le terme participe de l’unité et de la cohérence du genre auquel il appartient, mais qu’ils ne sont aucunement suffisants pour le décrire.
Les recherches qui auraient pu contribuer ? l’approfondissement de la connaissance de la culture aroumaine sont celles du genre monographique. La monographie est une démarche holistique dont on a éliminé la sélection comme source d’arbitraire. Or, les auteurs mentionnés semblent avoir eu une prédilection pour la sélection, effectuée toujours au détriment des traits caractéristiques, rarement enregistrés, sinon ? titre de curiosités. Leur erreur se justifie par l’importance politique que prenait ? l’époque l’inclusion de la culture aroumaine dans l’espace culturel roumain. Une autre explication serait que les chercheurs ? dans leur grande majorité, des étrangers ? la culture aroumaine et des ethnographes de fortune ? s’étaient initiés au syst?me de pensée folklorique et ethnographique ? partir d’échantillons de culture daco-roumaine, auxquels ils avaient emprunté les questions et l’approche. C’est pourquoi une grande partie des notations dont nous disposons aujourd’hui résulte d’attestations du type : ?les Daco-Roumains connaissent l’élément X, vous, en avez-vous connaissance ??
On a aussi fréquemment commis l’erreur de considérer le village comme une unité pertinente pour l’étude des communautés aroumaines. Nous n’avons pas la compétence pour apprécier dans quelle mesure de vieux villages de bergers comme Samarina, Avdela, Perivoli peuvent constituer un cadre de recherche adéquat. Nos informations sont trop insuffisantes pour nous permettre d’en reconstituer la composition. Ce qu’on peut formellement affirmer, c’est que les villages qui sont nés au cours de la seconde moitié du XIXe si?cle représentent des unités hétérog?nes, formées de petits ou de grands groupements d’Aroumains nomades et transhumants, provenant de zones et, parfois, de branches différentes. Les m?mes observations peuvent s’appliquer aux villages de la Dobroudja habités par des Aroumains.
Tout compte fait, nous pensons que l’unité pertinente pour l’étude des communautés aroumaines est soit la falcare, c’est-?-dire le groupe d’individus qui font ensemble les déplacements de l’estivage ? l’hivernage, soit la mahala, la falcare étant l’unité économique et sociale spécifique des communautés aroumaines mobiles, et la mahala des communautés établies ? la campagne ou en ville.
Enfin, la troisi?me erreur qui se fait jour dans la plupart des recherches entreprises sur la culture aroumaine tient ? la mani?re superficielle de traiter le probl?me des soi-disant ?branches? des Aroumains, lesquelles diff?rent en nombre et en nom d’un auteur ? l’autre. Ces subdivisions ont été établies soit selon des crit?res impressionnistes, soit ? partir de caract?res linguistiques uniquement. Faute d’études spécifiques, on ne saurait dire si la réalité ethnographique et folklorique infirme ou confirme les sous-catégories définies par les philologues. Les études monographiques de Capidan ainsi que de Caraiani et Saramandu sont les seules contributions o? sont explorées les possibilités de définir deux des branches de la culture aroumaine : les Farseroti et les Gramosteni (Ghrammosiens???). Il est tout aussi vrai que la formulation de questions adéquates et la problématique pertinente auraient été impossibles en l’absence d’une banque de données ethnographiques et vu les conditions précaires dans lesquelles se trouvait l’ethnologie vers 1900, ? l’époque donc o? furent élaborés les grands recueils. Apr?s un si?cle et demi d’accumulations, ce stock existe et le corpus de questions spécifiques pourrait ?tre réalisé. L’impasse actuelle naît du fait, par ailleurs prévisible dans une certaine mesure, que la culture qui devait ?tre interrogée n’existe plus. Jugée sous une perspective autre que celle sous laquelle nous avons envisagé les choses, on peut dire qu’elle est devenue la culture actuelle des Aroumains. J’ai pourtant opté pour la premi?re interprétation, quoique je n’ignore pas combien il est difficile de fixer le moment précis o? quelques grains de blé deviennent tranche de pain, autrement dit, le moment o? les changements que subit un phénom?ne lui font changer d’identité. L’interprétation que j’ai choisie implique une rupture entre l’ancienne culture aroumaine et celle d’aujourd’hui. La premi?re culture a été engendrée et perpétuée dans un cadre de vie qui n’existe plus, et s’est manifestée de façon polytrope. C’est une somme de termes culturels étrangers adoptés et adaptés, gravitant autour d’un noyau primitif. La culture actuelle est une mosa?que d’élément hétérog?nes provenant du noyau primitif, de divers adstrats et d’un nombre important d’emprunts partiellement assimilés. Désémantisés, et seulement en partie resémantisés, ces éléments acqui?rent de fortes fonctions emblématiques. La polytropie, autrefois maîtrisée et dominée par une puissante force centrip?te capable d’emp?cher le démant?lement, s’est aujourd’hui affaiblie.
L’absence d’un ouvrage de synth?se qui réunisse des données de tous les domaines de la culture populaire aroumaine m’a déterminée ? concevoir cette étude comme une démarche élémentaire ? fonction informative. Suite ? cette option, le matériel folklorique et ethnographique est présenté sous une forme brute, les artifices d’organisation sont réduits au minimum et les données ethnographiques fournies par la documentation sont intégrées en totalité. Comme toute opération de sélection ou de critique des données a été délibérément évitée, celles-ci jouissent du crédit du fait attesté, enregistré. Présentées de cette mani?re, les informations sont offertes ? ceux qui se proposent de les étudier ou, tout simplement, de prendre acte de leur existence.
Les spécialistes n’étant pas concernés, j’ai jugé inutile de donner la liste des nombreux livres, journaux et revues que j’ai consultés. Pour la richesse et la qualité des informations, je ne mentionnerai que trois livres : Pericle Papahagi, Din literatura poporana a aromânilor, Bucarest, 1900 ; Th. Capidan, Farserotii, Bucarest, 1931 ; Gh. Nicolae Caraiani et Nicolae Saramandu, Folclor aromân gramostean, Bucarest, 1982. Sans minimiser la valeur des autres auteurs invoqués, je consid?re que la lecture de leurs ouvrages est facultative pour le non spécialiste.
Rep?res historiques
Toute incursion dans la culture et la civilisation d’un peuple doit reposer sur un corpus, aussi minimal soit-il, de données historiques. Écrite ou parlée, l’histoire fonctionne comme un instrument de contrôle sur le temps passé. Elle fixe la réalité et lui donne forme, la transformant en objet d’étude. La culture aroumaine est une culture majoritairement orale, ses premiers écrits historiques datant du XIXe si?cle. Peut-on conclure que les Aroumains soient une société sans histoire ? La distinction société ? histoire / société sans histoire réduit artificiellement la sph?re de la notion, identifiant l?histoire ? l’histoire écrite. Faire de l’histoire a longtemps été dater des événements et les ranger selon un ordre chronologique. Mais peut-on au moins imaginer une société ignorant l’événement et la chronologie ? Il est vrai que le lexique événementiel, tout comme la chronologie, diff?rent d’une société ? l’autre. Entre les modalités orales de récupération du passé et les documents historiques écrits il existe des différences d’ordre formel et fonctionnel qui, pour l’ethnologue, acqui?rent des significations particuli?res.
L’histoire orale rev?t parfois la forme d’une généalogie ? travers laquelle l’individu justifie son ascendance divine. Elle peut ?tre mythe ? je pense ? cette partie de la mythologie qui vise la création et l’organisation de la société. L’histoire orale consacre le chef et fonde l’État sur une ascendance divine ou sur la condition de héros. En d’autres mots, les histoires orales r?glent les rapports entre le groupe et le sacré, de m?me que ceux entre l’individu et le groupe.
Postérieure ? l’histoire orale, l’histoire écrite fait son apparition avec la ville, avec les relations esclavagistes et avec un certain type de noblesse, fondée sur l’idée d’antériorité : ?Je suis noble en ma qualité de descendant de X, anobli dans les circonstances Y?. La noblesse implique, d’une mani?re ou d’une autre, le rapport ? un territoire déterminé. La possession d’un territoire inhabité et par conséquent inexploité ne peut pas conférer de pouvoir. La noblesse signifie une main-d’oeuvre subordonnée au propriétaire et recrutée ? l’intérieur de la m?me ethnie ou appartenant ? une autre. L’histoire écrite devient, dans ce contexte, une longue et complexe argumentation de la noblesse et une liste des moments o? celle-ci a été contestée. Alors que les histoires orales réalisent une domestication du temps, les histoires écrites se servent du temps pour domestiquer l’espace.
Si tout cela est vrai, le désintér?t des Aroumains pour l’histoire écrite ? dans une vision ethnologique ? est justifié. Ils ont tr?s tôt utilisé l’écrit, donc l’absence d’une histoire écrite ne peut pas ?tre mise au crédit de l’illettrisme. S’ils n’ont pas confié leur histoire au papier, c’est qu’ils n’ont pas eu une noblesse qui soit contestée, ni un territoire ? défendre.
La société aroumaine n’est pas divisible en classes sociales, au sens que Max Weber donne ? la classe. La falcare est un groupement d’individus ? chances de vie égales ; le mode de consommation, les voies d’accession ? l’honneur et aux biens sont les m?mes pour tous. La seconde possibilité, l’exploitation du territoire par l’asservissement d’une autre ethnie, réclame de la part du groupement dirigeant une capacité d’assimilation que les Aroumains n’ont jamais eue.
Dans ces conditions, leur histoire a été écrite par les chroniqueurs d’autres ethnies, ce qui explique pourquoi la plupart des sources font référence ? des moments significatifs des contacts des Aroumains avec l’extérieur. En revanche, l’histoire interne n’existe pas. Les conflits qui ont semé la discorde entre les différents groupements, les raisons des déplacements massifs de population du nord au sud et du sud au nord, les dates et les circonstances de la fondation de villes et de villages sont des événements irrécupérables. C’est pourquoi l’histoire des Aroumains devrait sans doute ?tre écrite par des ethno-historiens. Ils pourraient déchiffrer quelques-unes des énigmes non encore élucidées et apporter des arguments qui prouvent que les Roumains balkaniques sont les descendants de la romanité sud-danubienne et que les différences qui les séparent des Daco-Roumains ne tiennent pas uniquement ? l’évolution du dernier millénaire.
Je n’ai pas l’intention de dresser ici la liste des ouvrages de référence des chroniqueurs byzantins tels que Chalcocondyle, Nicétas Choniate, Pachym?re, Kékauménos, ou des Français comme Villehardouin, de voyageurs des temps anciens ou modernes comme Benjamin de Tudela, Leake, Pouqueville, Lejean, Wace, Ami Boué, ou de savants comme Thunmann, Kanitz, Hahn, Weigand ; pour la compréhension de la société aroumaine, je ne retiendrai de l’histoire que quelques données révélatrices.
Que la péninsule Balkanique ait été romanisée quelque si?cles avant que la Dacie ne le soit est tr?s significatif de l’ancienne histoire des Aroumains. Tout aussi importants sont les changements survenus dans la vie de la péninsule Balkanique au cours des premiers si?cles du premier millénaire. La crise que traverse l’empire romain au IIIe si?cle aura de graves répercussions sur la vie des villes. Les chemins cessent d’?tre s?rs, les ateliers des artisans commencent ? se contenter du marché local, la classe moyenne des villes, base de l’État romain, est presque anéantie, les grands propriétaires s’isolent dans des bâtiments fortifiés et les gens pauvres se mettent sous leur protection. La vie devient rustique et, m?me si on n’en vient pas ? une restauration de la vie patriarcale, comme cela s’est passé en Dacie apr?s le retrait romain, les structures sociales du genre gentilice et celles qui préfigurent la société féodale se développent en parall?le. Cette perspective, je la dois ? G. Ivanescu.
Indépendamment de ces changements qui influent tout d’abord sur la couche sédentaire de la population, les montagnes de la péninsule Balkanique continuent d’?tre la laiterie qu’elles avaient été auparavant. La zone qui avait subvenu aux besoins de lait, de viande, de peaux et de laine des Grecs et des Romains et qui nourrira et habillera Byzance et l’empire turc ? zone montagneuse au climat froid et aux riches pâturages ? continuera d’abriter une population libre, composée d’éleveurs de bétail. La premi?re référence ? cette population pourrait ?tre celle qu’a consignée Théophylacte Simocatta et, apr?s lui, Théophane le Confesseur. Les deux historiens rapportent un événement qui a eu lieu en 587, ? savoir la bataille entre les Byzantins et les Avares, quelque part en Moésie inférieure, et qui s’est terminée par la défaite de l’armée byzantine, défaite due ? un malentendu linguistique… L’épisode est largement commenté et les auteurs citent (dans des versions comparables) le texte prononcé en langue maternelle (la langue du pays) qui aura provoqué le désastre de l’armée byzantine : ?Torna, torna, fratre?. Le texte a été interprété soit comme le premier échantillon de langue roumaine, soit comme un commandement du Stratégikon de Maurice. La contribution convaincante de P. Nasturel, de m?me que la position ferme de G. Ivanescu : ?Pour nous, il est hors de doute qu’on a affaire ? des faits de langue datant de la période de la formation du roumain?, affermissent ma conviction de l’existence au VIIIe si?cle, au sud du Danube, d’une population de langue romane. Toujours pour l’histoire du premier millénaire, G. Ivanescu invoque le manuscrit comprenant les miracles de saint Dimitrios, o? l’on parle de l’attaque sur Thessalonique lancée pendant la seconde moitié du VIIe si?cle par les Vlahorihini.
? partir du XIe siËcle, les informations se font de plus en plus nombreuses. Elles surprennent les Aroumains dans des attitudes guerriËres, d’insurg?s. Sont enregistr?es l’existence d’une Grande Vlachie, au nord, comprenant les villes de Larissa, Trikkala, Alasona, Domokos, Farsala, l’existence d’une Petite Vlachie, dont les villes principales étaient Durazzo, Berat, Argyrokastro et Arta, et l’existence d’une Vlachie supérieure (Anovlachie), avec des villes comme : Metzovo, Saracou et Calaru. On ne connaît pas encore le profil exact de ces structures administratives et politiques. On peut supposer qu’il s’agissait de conf?d?rations reposant sur l’?l?ment s?dentaire et quasi s?dentaire d’une ethnie aroumaine, ? savoir sur les habitants des villes et des villages de bergers. Mais une question se pose : les Farseroti, la branche la plus guerriËre dont nous avons pris l’habitude de croire qu’elle ?tait aussi la branche la plus mobile, faisaient-ils ou non partie de ces conf?d?rations ?
Au milieu du XIVe si?cle, les Aroumains demandent ? la cour byzantine de leur donner un prince qui les dirige. Il résulte du diplôme dont l’élu est muni, plus précisément des conditions stipulées dans le diplôme, qu’? cette époque-l? les Aroumains étaient tenus pour des amis utiles et des ennemis ? craindre. Pendant le r?gne de Murat II (1422-1451), les Aroumains acceptent de se rendre devant les Turcs. Leur reddition a eu lieu dans des conditions avantageuses. Du fait de se trouver sous la protection de la sultane validé (la m?re du sultan), aux revenus de laquelle ils ajoutent une somme symbolique, plutôt un hommage, ils gardent leur indépendance administrative et juridique et le droit d’avoir une milice propre. Les conditions accordées par Murat et confirmées par Soliman le Magnifique seront attaquées par Ali Pacha, tard, vers la fin du XVIIIe si?cle.
Du XVe au XVIIIe si?cle, les Aroumains connaissent un développement fulgurant, profitant des déboires des autres. Ils partagent leur argent et leur énergie entre l’élevage des animaux et le développement des métiers et du commerce. C’est en ce temps-l? que fleurissent les centres commerciaux et culturels qui, vers la fin du XVIIIe si?cle, commenceront ? régresser. Leur déclin doit ?tre mis en relation avec les coups qu’ils reçoivent de la part des Turcs, avec le déplacement du centre de gravitation du commerce de la Méditerranée ? Budapest et ? Vienne, mais surtout avec les changements qui ont perturbé leur ancien mode de vie.
Gravement affect?s par le rËgne abusif d’Ali Pacha, ils s’enr?lent dans la lutte du peuple grec pour l’ind?pendance, ?tant le bras qui a frapp? en 1821. La faÁon dont ils expriment leur d?sappointement ? l’issue de ces batailles est r?v?latrice de la cause pour laquelle ils avaient combattu : ?Ce n’est pas pour faire l’Hellade que nous avons lutt?, mais pour amener le romaÔque?, note Caragiani. Ainsi, quelque nom qu’on leur donne ? haÔdouks, armatoles ?, les Aroumains arm?s avaient lutt? pour un ?tat chr?tien multinational, pour la renaissance de Byzance. Mais le mouvement panhell?nique montrera on ne peut plus clairement la place que les Grecs avaient r?serv?e ? l’ethnie aroumaine. Dans ces circonstances, les Aroumains se tournent vers la propagande nationale que fait Bucarest. Quelques d?cennies de luttes sanglantes suivent, qui se terminent par une vaste colonisation dans le QuadrilatËre roumain. AprËs la r?trocession du QuadrilatËre, les Aroumains s’installent dans la Dobroudja, d’o? ils se r?pandent ensuite partout. ? pr?sent, on les retrouve dans tous les pays de l’Europe centrale, ainsi qu?en Roumanie, Bulgarie, Albanie, GrËce, et sur l’ensemble du territoire de l’ex-Yougoslavie.
L’ethno-histoire devra reprendre un th?me abordé avec insistance pendant l’entre-deux-guerres, celui des Roumains du sud du Danube, venant s’installer au nord du Danube. Selon une hypoth?se, les Roumains de Scheii-Brasovului seraient les descendants des maçons du sud du Danube ayant participé aux travaux d’édification de l’Église Noire. T. Papahagi trouve, ? son tour, des ressemblances entre les habitants des Monts Apuseni et les Roumains balkaniques. Les premi?res immigrations doivent avoir eu lieu dans un passé lointain, ? une époque antérieure ? la fondation des principautés roumaines, vu la réserve des bergers ? l’égard des structures féodales.
Enfin, c’est toujours du domaine de l’ethno-histoire ? conçue cette fois-ci comme une démarche comparatiste ? que rel?ve l’identification de l’élément aroumain dans les milieux o? il a été assimilé. Cvijic remarque que les habitants de Mavrovo (en Macédoine) prennent, en vieillissant, une expression ?t\ntara? (aroumaine) typique. La liste des auteurs qui consid?rent les Souliotes comme des Aroumains hellénisés comprend des noms illustres. Il y a des voix qui estiment que les Saracaciani sont eux aussi des Aroumains. Les quelques amples ouvrages affirmant qu’ils seraient des Grecs n’ont pas reçu de réplique sur mesure. C’est pourquoi je me suis permis de dire ? un ethnologue bulgare, lors d’un entretien que nous avons eu au début des années quatre-vingt-dix : ?Les Saracaciani sont une population assez peu importante, si bien que vous, vous ne perdez pas grand-chose ? accepter qu’il s?agisse d’Aroumains assimilés, et moi, je n’y gagne pas grand-chose non plus. Nous voil? donc confrontés ? ce qui pourrait ?tre un enjeu commun : la vérité?. Dans les Balkans, comme ailleurs, chacun préf?re sa propre vérité.
La conscience ethnique et nationale
D?s son premier contact avec les ethnies de la Péninsule Balkanique, l’Occident a été frappé par l’absence d’une conscience ethnique et nationale, ou, de toute façon, d?un type de conscience auquel il était habitué. Un tr?s fin connaisseur de l’ethnographie balkanique, Cvijic, pense que ?Nulle part en Europe les nationalités ne sont aussi m?lées qu?en Macédoine, particuli?rement en Macédoine méridionale?. Ici, remarque-t-il, se rapportant ? la situation des années 1900, les Slaves fusionnent avec les Grecs, les Turcs avec les Albanais, les Roumains avec les Grecs et les Slaves. Un consul français d’humeur badine prétendait qu’avec un million de Francs seulement il pourrait ?faire française? toute la Macédoine en faisant croire aux Français qu’ils étaient les descendants des croisés, gouvernants au XIIIe si?cle ? Thessalonique…
La propagande nationale faite de l’extérieur am?ne, surtout chez les Slaves et les Roumains, une conscience nationale qui en modifie la langue et les moeurs. Publié quelques années plus tard, l’ouvrage de V. Berard met au jour les motifs qu’ont eus les grandes puissances de l’époque de mener une propagande de renaissance nationale aupr?s des ethnies des Balkans et fait l’analyse de la façon dont les différentes Églises ? grecque, bulgare, serbe et roumaine ? ont été asservies ? ce but. Qu’il s’appelle panslavisme ou panhellénisme, le mouvement de renaissance nationale imaginé et projeté par certains groupements au nom de certains intér?ts et mis en oeuvre par d’autres groupements au nom d’autres intér?ts a fini par provoquer une grande confusion et de nombreuses tueries.
Nier une conscience nationale ? ces peuples qui pendant plus d’un millénaire ont survécu ? une promiscuité culturelle difficile ? imaginer, c’est, ? mon avis, commettre une erreur. La survie a été due aux traits caractéristiques communs, qui ont rendu possible la communication, mais aussi aux différences qui ont protégé contre une assimilation massive.
Comme dans beaucoup d’autres domaines, la polytropie des Aroumains se manifeste aussi sur le plan de la conscience ethnique. Ils sont avant tout des Aroumains, ce qu’ils prouvent en conservant une langue romane dans un paysage linguistique tellement divers, en se qualifiant eux-m?mes du nom de Roumains et en perpétuant des formes de culture et de civilisation qui les font reconnaître comme une entité sociale et culturelle distincte. M?me les Grecs, ? l’époque du chauvinisme extr?me du mouvement panhellénique, quand ils cherchaient ? réduire toutes les ethnies balkaniques au m?me dénominateur, leur ont reconnu cette particularité en les nommant les Grecs vlachophones. Toutefois, les Aroumains présentent des affinités visibles avec les Albanais, justifiables par le mode de vie similaire, par le m?me esprit guerrier et par on ne sait quel instinct qui les pousse ? se reconnaître un substrat commun. D’autre part, les liens entre les Grecs et les Aroumains ont toujours été plus forts que les liens entre les Grecs et les autres ethnies des Balkans. Ils étaient, les uns comme les autres, les héritiers spirituels de Byzance, et le prestige latin des Aroumains leur assurait la qualité de partenaires uniques des Grecs dans la Péninsule. Notons ici que les Aroumains ont été fréquemment pris pour des Grecs, ce qu’ils ont accepté avec fierté jusqu’au début du XIXe si?cle. Les rapports de solidarité entre les Aroumains et les Slaves sont dus en grande partie ? la religion orthodoxe commune, et, enfin, le rapprochement avec les Turcs trouve sa racine dans la vocation nomade commune aux deux ethnies. Tendant ? la condition de dénominateur commun des Balkans, les Aroumains se sont beaucoup assimilés au sein d’autres ethnies mais ils ont peu assimilé les autres. Les affinités suggérées plus haut expliquent sommairement pourquoi l’Aroumain pouvait devenir Grec, Bulgare, Serbe ou Albanais sans grande difficulté. Devenir Aroumain c’était détenir la polyvalence sur laquelle nous insistons tant, condition que peu de gens pouvaient remplir. Au sens o? Gabriel Liiceanu illustre les types polytrope et haplotrope par respectivement les figures d’Ulysse et d’Achille, les Aroumains représentent un Ulysse qui aura avalé Achille. Tout en lançant vers l’extérieur des aptitudes surprenantes et spectaculaires, ils conservent au plus profond d’eux-m?mes une structure ancienne et élémentaire.
En ce qui concerne la conscience de leur latinité, Valeriu Papahagi, dans une étude intitulée Cum s-a format constiinta latinitatii la aromâni, en trouve de premi?res formes d?s le XVIIe si?cle. La premi?re référence porte sur Dionisie Mantuca ? métropolite de Castoria ? qui parlait en plus du grec le latin et qui avait fréquenté des cours pour professeurs en Italie. On peut supposer que ces contacts lui aient suggéré l’idée d’une parenté. Pour le m?me si?cle, l’auteur invoque le nom de Ioan Halcheu, moscopoléen qui a rempli, pendant un certain temps, la fonction de directeur du Coll?ge Flanginien de Venise et celui d’un autre, Ioan Halcheu qui en 1672 soutient une th?se de doctorat en philologie et théologie ? Rome. La liste de Valeriu Papahagi continue avec Dimitrie Halchia, qui reçoit en 1706 ? Rome le titre de docteur ; Dimitrie Procopiu Pamperi, secrétaire de Nicolae Mavrocordat, envoyé ? Padoue pour y étudier la médecine ; Ioan Coletti, le médecin personnel d’Ali Pacha, dont on sait qu’il a fait des études ? Pise ; Cavalioti, et beaucoup d’autres. Valeriu Papahagi en arrive ? penser que ?l’élément aroumain a acquis la conviction de son origine latine par suite du contact qu’il a eu avec les universités italiennes?. Il consid?re ensuite que Ioan Halcheu (le premier), Cavalioti et Constantin Hagi Gehani (Ceagani?) sont les esprits dans lesquels m?rit, durant trois générations, l’idée de la latinité des Aroumains, idée pleinement confirmée par le contact avec l’école historico-philologique des Aroumains de Transylvanie, contact qui s’est développé ? Vienne et ? Budapest au début du XVIIIe si?cle.
La conscience de la roumanité se dessine plus tard mais elle engage de larges groupements sociaux parmi les nouveaux intellectuels, les classes moyennes et les classes défavorisées. Gagner le commerçant aroumain riche ? la cause de la renaissance nationale serait l’inviter ? agir contre ses propres intér?ts ; il continuera donc ? ?tre un commerçant orthodoxe de la région des Balkans avec une conscience ethnique réduite au registre domestique.
La langue
Les linguistes ont identifié quatre mani?res différentes de parler le roumain qu’ils ont appelées dialectes. L’un d’entre eux est le dialecte aroumain. Cependant, l’aroumain n’est pas la langue des Aroumains mais l’une des langues qu’ils parlent, le plurilinguisme, phénom?ne largement répandu dans les Balkans, étant caractéristique de leur comportement linguistique. Sextil Puscariu note : ?Nulle part en Europe, la connaissance de plusieurs langues n’est si commne qu’au Sud-Est de notre continent.?
Le plurilinguisme des Roumains balkaniques est connu et consigné par la majorité de ceux qui les ont étudiés. Des si?cles durant, ils ont été confondus avec ceux dont ils parlaient la langue, ? savoir les Grecs, Albanais, Bulgares, et autres ; aussi toutes les estimations démographiques les ont-elles défavorisés. Il se peut aussi qu’ils aient exploité eux-m?mes le prestige de l’une ou l’autre de ces langues, les avantages de statut que celui-ci offrait. Il est possible que, dans certaines circonstances, ils aient volontairement entretenu cette confusion, se déguisant linguistiquement ? leur avantage.
Faute d’études statistiques, on ne connaît pas le pourcentage des bilingues et des trilingues. On peut estimer de mani?re approximative qu’au XIXe si?cle ils parlaient, sauf l’aroumain, le roumain standard, le grec, le turc, l’albanais, le bulgare, le serbe, l’italien et, pour les plus instruits, l’allemand, le français et l’anglais. Weigand relate la conversation surréaliste ? laquelle il avait participé, o? l’hôte parlait avec lui en allemand, avec son fr?re (le fr?re de Weigand) en anglais, avec sa m?re en grec et avec sa soeur en aroumain. Non moins suggestive est l’information o? Pouqueville commente l’inventaire des biblioth?ques dans les maisons de commerçants aroumains o? le voyageur pouvait trouver de bonnes éditions des classiques grecs et français.
Les langues parlées par les Aroumains sont spécialisées par domaines. L’aroumain fonctionne comme langue domestique et de clan. En plus, elle remplit la fonction d’embl?me ethnique. La langue de culte est, jusque vers le milieu du XIXe si?cle, le grec. Jusque vers la fin du m?me si?cle, le grec et le turc sont employés comme langues de culture et administratives tandis que l’albanais, le bulgare, le serbe et d’autres assuraient les transactions commerciales. Jusqu’au XIXe si?cle, plus précisément jusqu’apr?s 1864, quand la langue roumaine assume le rôle de langue d’éducation, cette fonction avait été remplie par : le grec, le turc, l’italien (en fonction du lieu o? l’Aroumain faisait ses études).
Cette stratégie de communiquer dans une ou l’autre des langues connues mobilisait habilité, intuition et expérience linguistique. Compte tenu des rapports avec l’interlocuteur, l’emploi d’une m?me langue pouvait servir soit d’écran protecteur, soit de moyen d’expression d’un défi ou m?me d’une offense. Une langue conférait du prestige, une autre intimidait, une autre humiliait, certaines assuraient l’efficacité dans les affaires, d’autres incitaient ? la solidarité ou, au contraire, ? la haine et au mépris. Le degré de connaissance des langues différait d’un cas ? l’autre par rapport ? la profession, au sexe et ? l’instruction de l’usager. La connaissance partielle d’une langue était fréquente.
Un autre probl?me compl?tement ignoré est celui de la signification psychosociologique de l’apprentissage de ces langues. Les psycholinguistes estiment que si un groupe apprend la langue d’un autre, il doit y avoir des affinités entre eux, et que des formes de comportement autres que la langue peuvent aussi ?tre adoptées. La connaissance d’une langue étrang?re joue un rôle d’intégration, elle fait de l’individu qui a appris la langue d’un groupe un membre en puissance. En fin de compte, le plurilinguisme des Aroumains est une forme de symphathie pour les ethnies voisines ou, au moins, de compatibilité. Une expérience sociale non satisfaisante et des sentiments d’insécurité engendrent l’anomie qui fait qu’un individu ou un groupe n’apprenne pas la langue d’un autre groupe ou renonce ? l’utiliser.
Chose curieuse, du moins de prime abord, est que, bien que les Aroumains aient appris les langues des ethnies avec lesquelles ils ont cohabité dans les Balkans, celles-ci, ? leur tour, ont appris l’aroumain. Nenitescu affirme qu’en Macédoine de Nord, pr?s de Nis, les Bulgares s’entendaient avec les Serbes en roumain (aroumain) et c’est toujours lui qui relate un instantané surpris dans la gare de Vrania o? un Bulgare qui vendait des beignets soufflés s’adressait aux clients en roumain. Une explication en serait que le nombre important d’Aroumains assimilés lentement ? la population slave a créé de grands groupements de Slaves familiarisés avec le dialecte aroumain.
Un autre probl?me de sociolinguistique ou d?ethnolinguistique ressort de l’étude du syst?me d’adresse et des formules de politesse, absentes en aroumain, preuve des rapports interhumains symétriques. Ce manque est suppléé par un protocole compliqué accompli par des comportements non verbaux qui marquent les différences d’âge, de sexe, de prestige. Enfin, le go?t des Aroumains pour les langages secrets, professionnels, pourrait aussi devenir un probl?me d’ethnolinguistique. De tels langages se retrouvent chez les caloyiatri de Zagore, les boulangers d’Epire, les tailleurs de Shoretana (bucureica). La découverte d’un langage secret chez les verriers de Mocod, langage encore utilisé pendant la neuvi?me décennie du XXe si?cle, ouvre de nouvelles voies ? la recherche dans ce domaine.
Les historiens et les linguistes ont insisté ? plusieurs reprises sur le rôle qu’a joué la femme dans la conservation du dialecte aroumain. La stabilité linguistique de celle-ci a été mise au crédit de l’ignorance par la femme d’autres langues, ce dont je doute fortement. La langue que parlait le pr?tre, non plus que les langues parlées par les autres femmes des villes et villages o? ils passaient l?hiver, n?ont pu ?tre étrang?res ? la femme aroumaine. Ce qui pourrait justifier le conservatorisme de la femme, ce n’est pas son ignorance des langues étrang?res mais le peu d’occasions qu’elle avait de les parler. La femme appartient presque exclusivement ? son peuple, ses contacts avec les personnes ? l’extérieur du groupe étant sporadiques. Le domaine de la femme recouvre donc parfaitement le domaine o? l’on parle le dialecte aroumain.
Point secondaire dans la fréquence mais non dans l?importance, les Aroumains ont parfois recours aux langues connues dans des situations cérémonielles. Le grec, l’albanais,le bulgare, le serbe et m?me le turc sont présents dans des chansons, des proverbes et des expressions usuelles, insertions parfaitement intégrées dans le dialecte roumain. On peut risquer l’affirmation que ces ?citations? font partie de la langue maternelle que l’enfant apprend de sa m?re et utilise en communauté. Dans des vers dédiés au Métropolite Nectarie de Pélagonie, le po?te Mihail Schina exprime son désir d’avoir comme langue les quatre langues : l’aroumain, le grec, l’albanais et le bulgare. Son idéal est une tétraglosse, une langue constituée de quatre langues. Les emprunts tellement condamnés, le chant en grec des Aroumains aux environs de la ville de Veria et en albanais des farseroti nous font penser au r?ve de ce po?te.
Il est tout ? fait légitime, compte tenu de la vocation évidente des Aroumains pour l’efficacité, de se demander ce qui aura pu déterminer cette ethnie ? conserver le dialecte aroumain, une langue non-compétitive dans la communication linguistique qu’impose un style de vie moderne? Premi?rement, il ne faut pas négliger le nombre important, pratiquement incalculable, de ceux qui ont abandonné l’aroumain pour adopter une autre langue des Balkans. Ceux qui l’ont gardé l’ont fait parce qu’il correspond parfaitement ? l’univers domestique et des professions traditionnelles, reflétant et exprimant une certaine mentalité. Un Dumba, un Sina ou m?me d’autres Aroumains, apr?s avoir reçu des titres nobiliers, devaient parler avec leurs belles-m?res dans les m?mes termes, continuant des discussions commencées ? Moschopole. Dans la vie de famille des Aroumains, les changements sont longs ? s’installer, et le dialecte fait partie de cette vie de famille. Certes, une autre raison pour laquelle l’aroumain a été conservé est sa fonction de langue-bouclier, rep?re ancien et s?r avec lequel les membres du groupe s’identifient.
Écriture(s)
Dans un cadre de vie rudimentaire, limité aux occupations vitales, la mémoire est le seul dispositif de conservation de l’information. Pour l’homme contemporain, habitué ? l’idée que n’importe qui peut écrire n’importe quoi, n’importe o? et n’importe quand, le monopole exercé sur l’écrit par un nombre restreint de th?mes peut avoir l’air invraisemblable. Pourtant, le registre thématique des premiers écrits a été bien réduit, c’étaient des comptes, des séries de dynasties, des oracles, des listes de châtiments.
Avant d’écrire en aroumain, donc avant le XVIIIe si?cle, les Aroumains ont écrit en grec, turc, italien, peut-?tre aussi en serbe et bulgare, utilisant les alphabets des langues respectives. En témoigne la correspondance étudiée par Valeriu Papahagi pour les langues grecque et italienne. Il faudrait peut-?tre dire qu’ils ont utilisé l’écriture parce que, sans doute, la rédaction du courrier était ? la charge d’une personne spécialisée. Je ne sais pas s’il a existé des scribes aroumains.
Les premiers écrits aroumains datent du XVIIIe si?cle. On connaît jusqu’? présent huit textes. Qui saurait dire si huit textes c’est beaucoup ou peu !? Confrontés ? l’image patriarcale des Aroumains pasteurs, charretiers et charbonniers, ils peuvent apparaître incroyablement nombreux et vieux. Rapportés au mythe de la Moschopole dorée, leur nombre devient vraiment insignifiant. Mais, ce qui est incontestable, c’est que, pour survivre dans les Balkans de cette époque-l?, un écrit devait avoir une chance énorme. L’histoire y a déchaîné des forces et des températures immenses. La biblioth?que d’Alexandrie était grande et le feu l’a consumée en quelques heures. Les biblioth?ques des Balkans étaient petites et elles ont br?lé pendant des centaines d’années. Et qui peut savoir combien d’écrits aroumains pourraient encore se cacher parmi les manuscrits des biblioth?ques du monde? Il faut donc supposer que l’avenir réserve bien des surprises aux philolologues. Des huit écrits, le plus vieux est l’inscription sur une icône du moine ordonné pr?tre Nectarie Tîrpu. La gravure ? la Vierge ? l’enfant ? datée de l’an 1731, a été découverte en 1950 dans le village Ardenita dans la plaine de Muzachia (Albanie). Elle porte quatre inscriptions, en fait une proposition traduite en grec, albanais, latin et aroumain. Le texte est une formule de pri?re :
?Sainte Vierge, m?re de Dieu, priez pour nous, pauvres p?cheurs?.
L’histoire écrite du dialecte aroumain commence donc par une proposition complexe !
Les deux inscriptions qui suivent ne sont pas datées et, par conséquent, ne peuvent pas ?tre présentées par ordre chronologique. L’une d’elles est aussi un texte religieux découvert dans l’église de Klinobos en Gr?ce (Thessalie). Le texte dit :
?Intra m-bisiareca cu multa pavrie
Triambura lunt a lui maria cumnicatura
Foclu acsi si calasia tra scachi?.
La troisi?me inscription ne figure plus sur un objet de culte, mais sur une carafe de vin, en fa?ence peinte, de la catégorie des objets de luxe qui décoraient les maisons des marchands et bourgeois, pi?ce de vaisselle utilisée seulement les jours de f?te et pour honorer des hôtes de marque. Les Aroumains appellent ce genre de récipients bujanu, birbilé ou bucale.
La fa?ence a été découverte par Pericle Papahagi vers les années 1900 chez une membre de la famille Simota de Vlaho-Clisura. On savait par tradition que le récipient appartenait ? la famille depuis une centaine d’année. P. Papahagi est porté ? croire que la fa?ence provenait d’Autriche et il invoque comme argument ? l’appui de sa conviction les rapports étroits de la famille avec Vienne, apr?s que le vieux Atanase Simota y avait ouvert, vers le milieu du XVIIIe si?cle, une manufacture. On ignore si le vase existe encore et, s’il existe, o? il se trouve. Toute expertise concernant son origine doit se limiter ? la photographie figurant dans l’étude de Papahagi. Il est plus probable que la fa?ence est italienne. Quant ? l’inscription, P. Papahagi l’a attribuée ? un habitant de la ville de Calaru, occasion pour le philologue de faire un ample commentaire sur le prestige économique et culturel de la ville aux XVIIIe et XIXe si?cles.
Sur le ventre du vase Simota, encadrés dans un médaillon ovale, on peut lire, calligraphiés en lettres grecques, quatre vers invitant ? la tempérance celui qui boira le vin contenu dedans :
?Beau cavalier, de ce vin comme du tien, bois !
Mais n’en bois pas trop, sinon tu le rendras,
Tu auras mal au coeur et tu te so?leras.
N’en bois qu’une gorgée, et puis rentre chez toi.?
L’histoire des coupes ? inscriptions est bien longue et on devrait suivre son évolution depuis l’antiquité grecque jusqu’? l’antiquité romaine et depuis l’Europe jusqu’en Asie. Ces coupes comptaient sans doute parmi les accessoires rituels, ? côté d’autres objets sur lesquels étaient gravées, peintes ou brodées diverses sentences. Avec le temps, les objets ? inscriptions devinrent une mode, et les fonctions rituelles s’obscurcirent, mais la force du mot inscrit sur des objets persista et persiste aujourd’hui encore ? pour preuve, le mirage que produit une robe signée Chanel. Difficile de dire quel était le statut du vase Simota. Papahagi précise que dans des vases pareils boivent, ? l’occasion des mariages, le pr?tre, le témoin et le p?re du marié. Il ne fait aucune mention de la fréquence des inscriptions, et donc on peut s’interroger sur le caract?re singulier qu’aurait le vase Simota. La m?me Tinca Simota de Vlaho-Clisura apporte une réponse partielle ? cette question en mettant ? la disposition de P. Papahagi la paire jumelle du vase, qui porte, dans un cadre identique, un quatrain en grec. La famille Simota se trouvait en possession d’une paire de vases ? inscriptions, et l? o? deux pi?ces ont existé, une troisi?me est ? supposer, d’autant plus que tout se passe ? une époque o? la manufacture impose la série. La quatrain grec s’adresse lui aussi ? celui qui boirait du vin dans le vase, de façon plus poétique et avec moins de détails physiologiques :
?Cavaliers, réjouissez-vous,
Buvez ? votre santé
Du bon vin rouge
Pour que le coeur s’égaie?.
Le texte comprend donc une formule augurale ? l’adresse de celui qui boit et une référence encomiologique ? l’adresse de la boisson. Le quatrain grec est, certes, plus proche du ton et du contenu des inscriptions circulant sur les chopes et les pichets utilisés au m?me si?cle en Allemagne, Autriche, Italie. L’inscription roumaine en ressort plus originale encore ! En l’examinant du point de vue de l’orthographe, P. Papahagi estime que l’auteur avait appris ? écrire d’apr?s un syst?me supérieur au syst?me de Moschopole, o? l’alphabet était utilisé d’une mani?re beaucoup plus arbitraire. Le philologue conclut, en s’appuyant sur le texte, que, dans la Grande Vlachie, on dispensait ? cette époque-l? un enseignement de qualité.
La prosodie peut fournir des informations tout aussi intéressantes que l’orthographe. Une premi?re remarque l?-dessus : les vers ne sont pas composés selon la technique de la poésie populaire. Il s’agit bien d’une poésie d’auteur. Ce qui frappe ensuite dans ce quatrain, c’est l’abondance de rimes. Contrairement au quatrain grec, qui fait rimer seulement les vers 2 et 4, le quatrain aroumain non seulement relie dans une formule de rimes croisées les vers 1 et 3 et 2 et 4, mais il a recours ? un artifice qui, au premier abord, semble ?tre une rime intérieure. ? le regarder de plus pr?s, on constate qu’il pourrait ?tre récrit en deux strophes ? huit rimes embrassées, les deux derniers vers de la premi?re et de la deuxi?me strophe usant de la m?me rime. Trop sophistiqué pour ?tre le fruit du hasard ! Il est donc fort possible que, en Grande Vlachie, les Aroumains au XVIIIe si?cle aient été familiarisés non seulement avec l’écriture aroumaine en alphabet grec, mais aussi avec les vers occasionnels de facture cultivée.
J’ai retenu des écrits anciens en aroumain les inscriptions parce que j’ai pensé qu’elles étaient les plus importantes pour les études d’ethnologie. L’hypoth?se selon laquelle des textes écrits sur papier auraient précédé ces inscriptions s’impose de soi, si l’on pensait ne f?t-ce qu’aux brouillons faits pour leur réalisation.
Des cinq autres écrits du XVIIIe si?cle, retenons l’ouvrage de Theodor Anastas Cavalioti, Premi?res Instructions, rédigées par le tr?s érudit et tr?s pieux maître, prédicateur et archipr?tre, kir Teodor Anastas Cavalioti de Moschopole, publiées pour la premi?re fois aux frais du tr?s honorable et tr?s généreux kir Gheorghe Tricupa, surnommé Cosmiski, de Moschopole, Venise, 1770, Imprimerie A. Bartoli, qui contient entre les pages 13 et 59 un vocabulaire trilingue grec, aroumain et albanais.
Le deuxi?me ouvrage que nous retenons appartient ? Daniil Mihali Adami Hagi, prédicateur et économe ? Moschopole, et a été imprimé ? la fin du XVIIIe si?cle. Le livre s’appelle Enseignement élémentaire et comprend un vocabulaire quadrilingue grec, aroumain, bulgare et albanais. L’introduction contient les vers en grec de Mihail Schina, qui commencent par les mots : ?J’aimerais avoir comme langue les quatre langues?. C’est bien le vers qui m’a fait penser que l’idéal de langue des Aroumains était la Tétraglosse. Les ouvrages cités ont éveillé mon attention par leur contenu linguistique explicite. Je ne connais aucune autre culture o? l’intér?t pour la langue ait précédé les préoccupations religieuses, historiques, géographiques. Je consid?re que ces deux ouvrages témoignent pleinement du plurilinguisme des Aroumains, qui pr?tent une attention toute particuli?re aux instruments d’apprentissage des langues. ? partir du XIXe si?cle on écrit beaucoup en aroumain, et les styles sont tr?s variés. Cependant, jusqu?? preuve du contraire, on peut penser qu’aucun écrit ne s’él?ve ? la hauteur de la grande littérature.
L’école
Le 16 avril 1864, le prince Alexandru Ioan Cuza signe le décret de fondation de la premi?re école roumaine en Macédoine et autorise le ministre des Cultes et de l’Instruction ? D. Bolintineanu ? d’allouer dans ce but la somme de 2000 lei, retirée du fonds ?des bonnes oeuvres?, au premier instituteur aroumain, Dimitrie Atanasescu. Tout ce qui est antérieur aux huit décennies d’enseignement en roumain, en l’occurence l’école de langue grecque et en d’autres langues, flotte dans le vague des suppositions.
Avant d’avoir des écoles ? eux, les Aroumains se sont instruits aupr?s des monast?res, des églises et d’écoles grecques du XVIIe si?cle, leur présence étant signalée dans des institutions d’enseignement supérieur en Italie et, plus tard, en France et ? Vienne. Leurs études en théologie sont insuffisamment connues, sans pour autant pouvoir ?tre mises en doute. Par ailleurs, on ne pourra exclure aucun enseignement non institutionnalisé qui aurait précédé l’école proprement dite. Si alphabétisation veut dire acquisition des quatre opérations arithmétiques, de l’écriture et de la lecture, il faut admettre que l’alphabétisation est obligatoire pour la pratique de certains métiers, dont ceux exercés par les Aroumains. Compter ses moutons est, pour le berger, tout aussi important que les faire paître et le marchand et l’artisan doivent savoir convertir leur bien en chiffres. Dans ce contexte, l’écriture, la lecture et le calcul s’apprennent comme tout autre métier.
Un fait, tardif, il est vrai, mais qui pourrait ?tre révélateur d’une période plus ancienne, plaide en faveur de l’existence d’une forme d’alphabétisation non institutionnalisée. Dans un village aroumain, quelqu’un apporta vers les années 1800 un livre écrit en caract?res latins. Il copia sur deux colonnes les lettres latines et leurs correspondances en alphabet grec, en une douzaine d’exemplaires qu’il répandit dans le village, les donnant ? ceux qui voulaient apprendre ? écrire avec ces lettres. Puis, ? l’instar d’un instituteur ambulant, il donna des explications aux intéressés. L’alphabétisation spontanée a donc pu se produire ? chaque fois que se sont rencontrés des individus ayant des degrés d’instructions différents. Parmi les chansons aroumaines, groupées d’habitude sous le nom de ?chansons satiriques?, il existe des textes qui pourraient facilement passer pour un syst?me mnémotechnique d’apprentissage des nombres naturels jusqu’? dix. Et il existe, dans la tradition de la culture populaire, des codes (encoches, marques faites aux oreilles des b?tes, entailles sur des peaux ou sur l’écorce des arbres) qui préparent ? l’acquisition d’un alphabet.
La société aroumaine, du reste homog?ne, se sépare, pour ce qui est de l’école, en deux catégories sociales : celle des citadins riches qui, ? partir du XVIIIe si?cle, s’intéressent ? l’instruction de leurs enfants et créent des écoles sur le mod?le des écoles étrang?res, et celle de la communauté des bergers, qui s’en tiennent quelque temps aux écoles rurales et qui embrassent ensuite, avec enthousiasme, la cause de l’école roumaine. Je donnerai quelques renseignements, ? mon avis révélateurs, sur la premi?re catégorie. En 1738, les corporations des tanneurs, des cordonniers, des tailleurs, des bâtiers, des joaillers et des bouchers de Coritza fondent ? leurs frais une école qui ne pouvait avoir comme langue d’enseigment que le grec. La m?me année 1738, fonctionnait déj? la nouvelle Académie de Moschopole, école supérieure organisée sur le mod?le des académies grecques de Jannina, Metzovo, Bucarest ou Jassy, o? les él?ves étaient instruits tant dans le domaine des sciences humaines qu’en mathématiques. L’intér?t des marchands ou des artisans pour le développement de l’enseignement et de la culture semble ?tre une mode de l’époque. Theodor Anastas Cavalioti, futur professeur ? la nouvelle Académie de Moschopole et auteur d’un vocabulaire trilingue publié en 1770, bénéficie comme él?ve d’une collecte de la corporation des chaudronniers, ce qui lui permet de poursuivre ses études ? Jannina. Son oeuvre capitale, le vocabulaire, a été commandée et imprimée par Gheorghe Tricupa Cosmiski, marchand de Moschopole, qui faisait du commerce avec des vins hongrois en Pologne.
En parlant des premi?res décennies du XIXe si?cle, Aravandinos note les sommes que les marchands aroumains versaient dans les banques de Moscou, Vienne et Ath?nes, ? destination des écoles. Les sommes sont loin d’?tre négligeables. Les banques russes font circuler plus d’un million de roubles, les banques autrichiennes environ 150 000 florins, et les banques grecques environ 500 000 drachmes.
La biographie de Constantin Hagi-Ceagani, celui que Thunmann appelle ?docteur? et ? qui il doit l’exemplaire du dictionnaire de Cavalioti, témoigne combien le parcours de l’instruction pouvait ?tre long parfois. Hagi-Ceagani commence ses études ? la nouvelle Académie de Moschopole et les poursuit au lycée de Modor, en Hongrie. Puis, contre la volonté de son p?re, il part ? pied jusqu’? Halle, visitant ensuite Paris, Cambridge, la Bavi?re, Amsterdam, Vienne, Constantinople, Venise, Rome, en passant par la Pologne et la Roumanie. Cette existence picaresque, alimentée par le mirage de l’instruction, laisse derri?re elle un ouvrage intitulé Carmen heroico-elegiacum, un po?me dédié ? Scarlat Sturza, et deux épigrammes adressées ? Ypsilanti. Hagi-Ceagani traduit aussi une biographie de Skanderbeg.
Les débuts de l’école rurale ont lieu sur le parvis de l’église ou dans le cimeti?re, parmi les tombes. Le rôle de l’instituteur est assumé par le pr?tre ou le chantre d’église, qui prend le nom de grammatodidaskalos et qui porte des encrie