NE TIREZ PAS SUR LE BULGARE!
Matériel et disposition du jeu Ce jeu de billes et d’épingles se joue ? quatre .Le matériel nécessaire est tr?s simple et facile ? se procurer. En effet, vous n’aurez besoin que d’un tapis en feutre – ou autre tissus épais, 8 billes et un lot de 80 ou 120 épingles ? t?te de couleurs différentes, plus une épingle plus grande appelée le Bulgare. Vous divisez ensuite la surface de votre tapis en quatre parties égales en traçant avec une craie deux lignes perpendiculaires. Chaque partie ainsi obtenue figure le camp respectif d’une des Grandes Puissances (joueurs) de l’époque de la Premi?re guerre mondiale : l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne, la Russie et la France. Chacun des joueurs dispose de deux billes et d’une armée de 20 ? 30 épingles ? t?tes – blanches pour les soldats de l’empire austro-Hongrois, noires pour le Deuxi?me Reich, vertes pour l’armée du dernier tzar de Toutes les Russies, et enfin, des t?tes rouges pour les Français. Si l’on n’a pas de telles épinglés, on peut remplacer les t?tes par des petits drapeaux en papier coloré. Je rappelle – pour ceux qui ne le savent pas – que les couleurs bulgares sont blanc-vert-rouge et que la bande rouge est en haut en temps de guerre et en bas en temps normal. Cependant, comme son rôle est de demeurer immobile et impartial, le Bulgare peut, ? la rigueur, se passer de t?te et de couleurs. L’essentiel est que cette épingle soit plus grande que les autres et qu’elle soit plantée au centre de l’action – le croisement des deux lignes perpendiculaires. Ensuite , chaque joueur plante ses épinglés dans son camp, l? o? il veut. Déroulement du jeu L’action du jeu consiste ? tirer avec les billes sur les épingles adverses pour les renverser, sans faire tomber le Bulgare . Les joueurs jouent ? tour de rôle et chacun d’eux, ? son tour , tire deux coups de billes consécutifs.
A chaque épingle renversée, son propriétaire doit déposer dans la sébile un jeton ou une bille, suivant la convention. Des arrangements au cours du jeu sont, évidemment, possibles. Ainsi, pour respecter la vérité historique, les Rouges et les Verts peuvent former une Entente contre les Empires Centraux. Toujours en parfait accord avec l’Histoire, ces coalitions ne peuvent ?tre qu’éphém?res, car chacun joue pour soi, et ? la fin il y aura un seul vainqueur. La partie est finie quand le Bulgare est renversé, et, dans ce cas, celui qui a provoqué la chute, double les enjeux que autres se partagent.
Le vainqueur est celui qui a gagné le plus grand nombre de jetons.
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Aux yeux du Français moderne pour qui la guerre de quatorze évoque spontanément Verdun et les batailles de la Marne, la position centrale du Bulgare dans le jeu parait quelque peu aberrante. Et pourquoi pas la Serbie, pendant qu’on est dans les Balkans, puisque, comme chacun le sait, elle eut le mérite de donner le signal pour le Tir Universel? Pour répondre ? cette interrogation il faudrait dévider de quelques décennies l’écheveau de l’Histoire… Et cela nous am?ne tout droit ? la Question (dite) d’Orient que se posait chacune des Grandes Puissances d’alors, ? savoir: – Comment s’y prendre pour mettre la main sur (ou les pieds dans) les Balkans ébranlés par les révoltes des peuples en voie de libération de la colonisation ottomane?
L’opinion publique s’agita. Quelques intellectuels donn?rent un coup de pinceau (Delacroix – Les massacres de Chios ), un coup de plume ( Dosto?evski, Tourguéniev, Hugo), et m?me un coup de poing (Byron) aux insurgés. Profondément ému, le tzar Nikola? Ier organisa une croisade pour la libération des terres saintes de l’Orthodoxie (la guerre de Crimée en 1854-55). Mais les futurs Alliés – la Grande Bretagne et la France – s’oppos?rent vivement ? cette initiative.
Et le tzar d?t retourner chez lui bredouille. Toujours est-il que les événements, selon leur habitude, poursuivirent leur cours et les peuples balkaniques, sauf les Bulgares, se libér?rent d’eux-m?mes. De temps ? autre les Grandes Puissances organisaient des congr?s, des conciles, des conférences et autres tournois politiques pour sanctifier les résultats obtenus, et surtout pour rectifier les terrains conquis.
Mais la Bulgarie demeurait toujours non libre et le tzar suivant, Alexandre II, se fâcha et partit derechef en guerre en 1877. Cette fois-ci les Grands confr?res ne réussirent pas ? déjouer ses plans: l’armée russe traversa allégrement les Balkans, se planta devant Constantinople et il s’en est fallu d’un poil pour qu’elle s’empare définitivement du Bosphore. De nouveau un tour de congr?s et on s’arrangea pour mettre des bâtons dans les roues des chars russes. Néanmoins la Bulgarie fut enfin libérée et les intér?ts russes s’install?rent pour un bout de temps dans les Balkans.
Les Grandes Puissances chang?rent alors de tactique et par une série de tours de prestidigitation elles réussirent ? dresser les peuples balkaniques les uns contre les autres.
C’est ? ce moment-l?, probablement, pendant que les Balkaniques, Bulgares en t?te, se disputaient ? coups de fusils les haies, les chapelles, les auberges frontali?res, la Dobroudja, la Macédoine, les traces des Thraces et la Thrace elle-m?me, que les Grands Esprits de l’Occident invent?rent les prémisses du jeu dans lequel le Bulgare joue le rôle de trouble-f?te. Imbus de ce rôle important, les Bulgares se mirent ? faire les difficiles et ce n’est qu’? la suite de longs marchandages, bien apr?s l’éclatement de la guerre mondiale qu’ils se décid?rent, vers la fin de 1915, ? choisir le côté des perdants.
Ensuite… mais est-ce nécessaire de relater la suite des événements, qui, comme chacun sait, se terminent par la victoire de l’Entente et ses Alliés – issue qui n’est nullement certaine dans notre jeu de billes. Comme dans tout jeu d’ailleurs. Car l’issue d’un conflit n’intéresse le jeu que si elle est (ou paraît) incertaine. D’aucuns diront, et ils auront raison, que si l’on appelle l’épingle centrale la Belle Hell?ne et les camps des Verts, Rouges, Noirs et Blancs – les régiments d’Achille, d’Ulysse, d’Enée et d’Hector, nous pourrions sans probl?me faire passer le jeu pour un jeu antique… De m?me, l’épingle centrale pourrait s’appeler le Juif, le Balte, le Kürde, le Kossovar…Nous laisserons au lecteur le soin d’attribuer des noms aux camps respectifs.