Pourquoi doit-on sauver les Balkans?
Anca Manolescu
Le terme de "balkanisme" est devenu une étiquette appliquée ? un contenu assez vague, en tout cas tr?s divers. Quelle en est pour vous la signification, si vous acceptez cette question qui reste, elle-aussi, dans le vague?
Andrei Plesu
Pour répondre rapidement, le balkanisme a pour moi une connotation plutôt positive, et je suis irrité ? chaque fois que l’on en fait une injure facile. Je trouve étrange le fait m?me que les Balkans deviennent intéressants pour l’Europe seulement au moment o? un conflit surgit dans la région, lorsqu’une chose désagréable s’y passe; c’est l? une mani?re de ne pas comprendre le probl?me des Balkans. ? chaque fois que j’entends dire qu’il faut aider la région des Balkans, l’intégrer, la pacifier, de façon ? ce que dans ce "coin malade" de l’Europe r?gne enfin le calme, je me demande quelle est au fond la motivation d’un tel effort d’intégration des Balkans? Pourquoi doit-on sauver les Balkans, les arracher ? leurs crises? Tout simplement parce que nous désirons une Europe tranquille? Est-ce question, en d’autres termes, d’une thérapie seulement, d’une opération d’hygi?ne? Est-ce que l’on se propose d’homogénéiser l’espace européen et, dans ce cas, l? o? il y a des choses incongrues, il faut administrer le rem?de nécessaire pour que les choses se remettent en ordre? Ou bien essaie-t-on d’intégrer et de pacifier les Balkans, ? savoir de trouver la solution ? la crise balkanique parce qu’il y a réellement quelque chose ? sauver dans cette région? Dans ce cas, cela veut dire que toutes les "tén?bres" balkaniques ont leur contre-partie intéressante, récupérable. Que ça vaut la peine de s’occuper des Balkans, que l’on ne le fait pas simplement comme si l’on s’occupait d’une dent cariée.
Par conséquent, la discussion sur les Balkans devrait selon moi se porter, en premier lieu, comme une discussion sur les valeurs des Balkans, ? savoir sur ce qui fait que l’effort des pays européens, l’effort communautaire de trouver une solution ? la crise balkanique, soit légitime, qu’il ait un enjeu, qu’il soit consistent, justifié. Et ? ce moment-l?, nous devrions nous demander quelles sont ces valeurs, ce qu’il y a ? sauver dans les Balkans.
Au début de l’hiver, nous allons organiser, ? Bucarest, au Coll?ge Nouvelle Europe, un symposium international sur les villes balkaniques, en collaboration avec l’Académie de Beaux Arts de Berlin et avec l’Académie Brandebourgeoise de Berlin. Ceci pourrait ?tre l’une des mani?res d’ouvrir la discussion sur les valeurs spécifiques des Balkans. Parce que la ville balkanique est différente de la ville centre-européenne ou bien de la ville européenne en général. Un occidental peut trouver cette ville bizarre. D’ailleurs, le titre allemand du symposium parle de merkwürdige Städte, "les villes étranges des Balkans". Moi, je trouve que ce terme-m?me doit ?tre mis en question pour ses connotations de marginalité et de négativité. Or, la ville balkanique a une thématique, pour ainsi dire, qui mérite pleinement d’?tre prise en compte et débattue. Enumérons rapidement quelques raisons.
Tout d’abord, la ville balkanique représente, plus que d’autres types de ville, une combinaison formidable, une "recette" haute en couleurs dans laquelle entrent des éléments orientaux, occidentaux, des surprises de tout genre; la ville balkanique a une apparence beaucoup plus cosmopolite au fond que d’autres types de villes, proprement européennes. Ensuite, la ville balkanique fait valoir, plus que la ville occidentale, je dirais, une ruralité originaire. La relation entre le village et la ville dans les Balkans est d’un autre type que dans l’Occident. Rappelons aussi le relief spécial que détient le th?me du faubourg dans la ville balkanique: ce qui entoure le centre de la ville sans signifier forcément une dégradation, parce qu’il y a un ordre du faubourg traditionnel; il a sa propre éthique, ses coutumes, sa convivialité, et par la suite crée une sorte de micro-climat, presque une culture spécifique. Ce sont l? des phénom?nes que l’on rencontre plus rarement dans les espaces civilisés au sens occidental du terme. (D’autre part, il existe pourtant un certain complexe d’infériorité de la ville balkanique, qui fait qu’elle se rapporte toujours ? un centre qui est extérieur ? son aire propre. Bucarest se fait appeler le "petit Paris", Timisoara se fait appeler "petit Viennes"; on sent toujours ici le besoin de l’intégration ? un centre institué comme rep?re et qui se trouve toujours ? l’extérieur.)
Il y a ensuite des habitudes balkaniques qui mériteraient peut-?tre une analyse pour elles-m?mes. L’on pourrait parler, par exemple, de l’institution du "chef" (prononcé kief) , d’un certain type de taverne et de café, l’on pourrait parler des rythmes d’une ville balkanique Ensuite, d’une cuisine spécifique, d’autant plus que ce type de cuisine constitue un élément de cohésion dans les Balkans; dans une région si tendue, o? les identités entrent un conflit, o? il y a une sorte d’hystérie de l’identité, il faut justement rendre saillants les éléments qui unifient, qui sont communs. Eh bien, la cuisine représente, je dirais, une culture oecuménique dans les Balkans; tout comme la musique. Je me rappelle un épisode qui mérite d’?tre raconté. J’ai eu, ? un moment donné, une réunion avec les ministres des affaires étrang?res des Balkans, dont l’hôte était l’un d’entre nous. Il y a des organisations régionales qui supposent que les ministres des affaires étrang?res se rencontrent pour débattre de questions spécifiques ? la région balkanique Pour le dîner, l’hôte a jugé élégant de prier un orchestre de jouer ? tour de rôle des mélodies de chaque pays participant. Et, bien s?r, chaque ministre des affaires étrang?res, lorsqu’il entendait la musique de sa nation, faisait comprendre, par les signes nécessaires, qu’il l’avait reconnue et montrait sa participation chaleureuse ? l’embl?me sonore de son pays. Vint un moment o? celui qui avait identifié et d?ment réagi fut le ministre des affaires étrang?res albanais; tr?s satisfait d’avoir l’occasion de faire voir la beauté de la musique albanaise, il s’est levé et s’est mis presque ? danser. Une minute apr?s il s’est arr?té et s’est écrié: "Mon Dieu! Mais c’est serbe!" Ce qui nous a donné ? tous, empiriquement, la sensation que, de m?me que nous mangions quelque chose qui n’appartenait ? personne de façon exclusive, mais que chacun revendiquait, de m?me nous écoutions des choses qui nous unifiaient jusqu’? la confusion. Accentuer sur ce qui unifie ce monde, plus que sur les prétextes de séparation, serait, je crois, une politique tr?s utile.
Cela permettrait d’éviter aussi l’image courante que l’on se fait ? présent de l’intégration, qui est conçue comme une sorte de sacrifice identitaire. Nous devons ?tre conscients du fait que les Balkans ne seront jamais une Suisse; du fait que ce monde ne va jamais se transformer en image d’album publicitaire touristique ? la mani?re occidentale. Et ce serait d’ailleurs dommage. Le probl?me de l’intégration, lui-aussi, doit se poser non pas sous l’angle d’une entropie paralysante et cosmétique, mais sous celui d’une possibilité d’harmoniser la différence, d’absorber la diversité et le spécifique consistant dans l’image de l’Europe. L’Europe, elle-m?me, au fond, est plus colorée qu’elle n’est conçue ? Bruxelles. La conception strictement monétaire et de marché que l’on en a l?-bas risque de la transformer dans une épure quelconque.
Je me rappelle que Edgar Papu, qui avait la joie des grandes idées simples et systématisantes, disait: il est clair que la culture européenne s’est dessinée par une évolution du sud au nord, elle a commencé dans les espaces méditerranéens et est remontée, pour entrer dans la modernité avec la révolution industrielle anglaise. En gardant cette mani?re macro-historique de penser, l’on pourrait assister maintenant ? une évolution de l’Europe de l’ouest vers l’est. Le processus de l’intégration lui-m?me représente une extension vers l’Orient. Et une Europe dans laquelle la Pologne, la Tchéquie, la Hongrie, ensuite en perspective la Roumanie, les Pays Baltes, m?me la Turquie seront membres aura un tout autre équilibre, un tout autre dosage qu’? présent. Ce qui est aussi en accord avec les vues de certains politologues tr?s académiques du monde américain, par exemple, qui parlent d’un déplacement de l’accent politique du monde vers l’Eurasie, ? savoir vers le Caucase et plus loin encore. Par conséquent, il se pourrait que nous ayons ? jouer un rôle plus important encore que nous ne l’imaginons nous-m?mes, dans la mesure o? nous sommes sur le parcours d’évolution naturelle de la réunification.
A.M.
A l’opposé de ce point de vue, il existe dans les Balkans une tendance de regarder plutôt vers le cycle prestigieux du passé, notamment vers Byzance.
Andrei Plesu
Les Balkans font, effectivement, un traitement spécial de l’histoire. L’histoire y est toujours monumentale, parce qu’elle légitime et donne de l’identité. Tout le probl?me dans cette région semble ?tre un probl?me des identités. Chaque peuple veut confirmer sa propre identité dans ses différences et dans son unicité. Mais le probl?me est en m?me temps, je n’arr?te pas de le dire, un probl?me économique. L’identité est tout ce qui vous reste lorsque vous avez tout perdu. Un monde pauvre, un monde sans réalisations actuelles consistantes, c’est un monde qui crée brusquement une disponibilité vers l’identité placée dans le passé, une identité que l’on ne construit pas, mais que l’on revendique en s’appuyant sur le passé. Je me rappelle ce que disaient les diplomates américains apr?s des négociations avec des représentants des Etats balkaniques et surtout avec Milosevic, qui était on ne peut plus balkanique en la mati?re. Ils disaient: de notre point de vue, la plus grande difficulté, c’est qu’ici toute discussion commence 450 ans plus tôt. Pour un américain surtout, cette profondeur dans le temps est tout ? fait inintéressante et presque inconcevable. Cette habitude de placer les causes de l’immédiat dans un passé légendaire est un réflexe balkanique dont, ? mon sens, il nous faudrait nous débarrasser de façon raisonnable.
A.M.
Pour un intellectuel de l’Europe orientale, il existe, me semble-t-il, une sorte de tension qu’il mériterait peut-?tre de mentionner. C’est qu’il travaille notamment dans la lignée de la tradition occidentale de la philosophie, en invoquant ses grands th?mes et ses références, y compris les auteurs chrétiens médiévaux. La tradition orientale – intellectuelle, théologique, mystique – est beaucoup moins présente parmi ses rep?res courants. Constantin Noica disait dans … que l’on peut faire de la philosophie ? partir de la problématique théologique, mais celle de l’Occident, qui a le sens de la rupture, de la crise, du probl?me, tandis que la tradition orientale signifie "réconciliation avec le monde" et dépassement de celui-ci.
Andrei Plesu
Dans le cas de C. Noica, on doit faire remarquer aussi qu’il était soumis ? une perspective de génération. C’était une génération tr?s européanisée que la sienne, et ce n’est pas par hasard que beaucoup de ses membres ont fini par s’intégrer directement, dirait-on, ? des cultures occidentales, comme ce fut le cas de M. Eliade ou de E. Cioran. Mais ces dichotomies, catholicisme – orthodoxie, ouest-est doivent ?tre néanmoins sujet ? relativisation. Ni l’Orient n’est aussi placide, d’un côté, ni l’Occident aussi a-mystique de l’autre côté. Le fait est cependant que, ? l’est comme ? l’ouest, la tradition orientale est méconnue. ? l’ouest, tous les manuels d’histoire finissent par expédier l’épisode byzantin d’une mani?re plus ou moins superficielle. Quant ? l’est, il a une conscience plutôt mythologique de ses propres traditions, mais ne s’est pas créé les instruments de travail appropriés afin de permettre une connaissance réelle de ces traditions. Je dirais ensuite que les deux traditions chrétiennes, occidentale et orientale, ne sont pas, non plus, aussi nettement scindées que nous nous sommes habitués ? le croire. Si au fondement de la pensée occidentale se trouve Augustin – qui, au fond, était africain -, on ne peut pas non plus négliger l’influence de quelqu’un comme Jean Cassien – qui était scythe.
A.M.
Jean Cassien, qui fera, ? l’automne 2001, la figure-th?me d’un symposium organisé par le New Europe College, auquel vont participer des spécialistes de premier ordre du domaine.
Andrei Plesu
C’est exact. Noica lui-m?me simplifiait terriblement lorsqu’il faisait des affirmations pareilles et ma sensation est que, vers la fin de sa vie, il a eu l’intuition du potentiel philosophique de la théologie orientale, surtout apr?s avoir parcouru les analyses portant sur la Trinité d’un Vladimir Lossky et qu’il avait été attiré par la distinction entre la homoousia et la homoiousia, qui lui semblait d’une grande finesse spéculative. Mais l’essentiel serait, je le rép?te, que nous puissions entrer rigoureusement en possession de notre propre tradition, que nous en connaissions les documents, l’évolution et le portrait réel, non pas celui héro?que dans lequel nous échouons habituellement. Ensuite, si les deux traditions doivent oeuvrer ensemble, elles devront se poser par exemple, dans le périm?tre de la philosophie, le probl?me de savoir dans quelle mesure est possible une philosophie chrétienne, et non pas catholique ou orthodoxe. Ceci est un réel sujet de questionnement: ce que signifie le rapport entre la philosophie et la foi. Etienne Gilson s’est occupé de façon intense du probl?me d’une philosophie chrétienne et de la définition d’un tel type de philosophie. Une réflexion sur ce th?me est bien plus fertile que l’essai de répartition confessionnelle des aptitudes et des performances. Ce qui ne signifie pas, bien évidemment, que Byzance et Occident médiéval seraient l’une et m?me chose, qu’il n’y aurait pas de couleurs particuli?res dans les Balkans S’il s’agit de penser le balkanisme dans le sens positif que je mentionnais au début de cet entretien, il faudrait rechercher son spécifique moins dans une philosophie de type spéculatif et plus dans une sagesse d’ordre pragmatique. La prudentia et la sophrosyne se sentent bien plus chez elles dans les Balkans, tout comme, peut-?tre, la ratio et la philosophia se sentent plus chez elles en Occident. Mais, plus que d’une attitude de la pensée, il s’agit ici d’une Weltanschauung levantine, dans laquelle entrent un certain relativisme, une certaine disponibilité envers la fatalité ou la providence, un certain rythme de la vie et de la journée, une certaine cyclicité de celles-ci. Le régime des plaisirs a une connotation tr?s vive dans les Balkans, peut-?tre bien grâce ? une influence orientale, moyenne-orientale. Les Balkans ne vivent clairement pas sous l’efficacité, avec tous les avantages et les désavantages de cette situation.
En ce qui me concerne, s’il s’agit d’évoquer l’atmosph?re balkanique et le texte balkanique en général, j’ai ? l’esprit, de façon inévitable, des vers de Ion Barbu ou bien des fragments de Mateiu Caragiale. C’est une région tr?s balkanique que celle-l?, de m?me qu’un certain type d’homme politique, Constantin Argetoianu par exemple, est un homme politique tr?s balkanique: labile non pas forcément pour cause d’immoralité, mais parce qu’il est relativiste. Le culte des "pogoraminte" (des exceptions, des allégements par rapport ? la rigueur d’un canon), aussi, est tr?s caractéristique dans ce coin du monde. En fin de compte, rien de ce qui existe n’est mis sous le spectre de l’absolu, dans le sens du "définitif", de l’"achevé".
A.M.
Le professeur Alexandru Dutu mentionnait un trait qui, d?s l’entrée des Balkans dans la modernité, serait toujours valable: les intellectuels assument souvent le rôle d’hommes politiques. Les jeunes de 1848 étaient des intellectuels révolutionnaires, dont certains sont par la suite devenus les fondateurs politiques de la Roumanie moderne.
Andrei Plesu
En tout cas, en Roumanie se vérifie l’idée – depuis longtemps d’ailleurs – de l’existence d’un microbe politique dans la vocation de tout homme de culture. Presque tous les grands intellectuels roumains ont cédé, ? un moment ou ? un autre, parfois définitivement, ? une carri?re politique. Est-ce une tentation? Est-ce le sentiment de la responsabilité? Il y a aussi l’adamisme roumain qui entre en jeu, la sensation que l’on doit tout assumer, puisque tout est au début, que l’on doit répondre ? tous les défis qui viennent de la part de sa communauté? Peut-?tre! Mais en tout cas, que ce penchant existe, voil? qui est un fait.
Presque tous les ministres des affaires étrang?res des Balkans que j’ai rencontrés pendant mon minist?re étaient, eux-aussi, des intellectuels captés par le politique. Et je dois dire que, ? chaque fois que nous avions une rencontre entre nous, les discussions avaient une tonalité toute différente que dans les réunions avec des ministres du reste de l’Europe. Et si l’on se retrouvait dans des groupes, petits ou grands, dans une importante réunion européenne, le groupe des Balkans coagulait et faisait corps ? part: aussi bien comme style de discours ou de comportement, que comme type de présence au débat en question. La spécificité du style commence, je dirais, par l’emploi du temps quotidien. Une visite officielle dans les Balkans et vers le Sud, qu’il s’agisse de Sofia, Ath?nes, Ankara ainsi de suite, et une visite officielle vers l’Occident et vers le Nord ont des stylistiques compl?tement différentes. La visite au Nord et ? l’Ouest est une suite compacte d’événements qui couvrent intégralement la journée; ? partir de huit heures du matin jusqu’? dix heures du soir on est dans un carrousel qui n’arr?te pas de tourner. Il n’y a pas d’approximation, pas d’improvisation, pas de pause. Lorsqu’on va vers le Sud, les choses sont toujours dosées de façon ? ce que l’on aie toujours un minimum de liberté et de rythme privé. Il y a la sieste, les heures o? rien n’est prévu dans le programme, il y a par conséquent un autre rythme. Il y a la conviction qu’un homme normal ne peut pas fonctionner s’il est mis dans la condition de la perpétuité; qu’il doit avoir ses syncopes, sa cadence, son jeu de temps et de contre-temps, celui d’une journée qui est un tout organique. Ce type de programme m’était, bien entendu, fort agréable, et je savais apprécier cette variante de faire de la politique bien plus détendue que la variante bureaucratique, administrative ? laquelle on était contraint d?s que l’on se trouvait sur la sc?ne des grands organismes internationaux ou aux Etats-Unis. Dans les Balkans, il était toujours temps pour un dîner informel, pour un moment de repos apr?s le déjeuner, pour une promenade, pour un épisode culturel qui ne soit pas imposé par le programme. Ce sont l? des différences immédiatement perceptibles. Je me souviens d’une sc?ne, spécifique ? sa mani?re, que j’ai vécue en Turquie. C’était pendant une visite présidentielle: Suleyman Demirel, d’un côté, Emil Constantinescu, de l’autre. Suleyman Demirel était un homme remarquable, avec beaucoup de tact politique, c’était une présence mémorable: un profil de sénateur roman, tr?s imposant, tr?s calme. On se trouvait ? un déjeuner officiel; c’était la canicule, et nous étions, nous et nos hôtes, assez fatigués; un moment est venu lorsque tout simplement personne ne parlait plus. On étais tous assis en silence autour de la table, on mangeait ou on attendait qu’on apporte les plats et personne n’entretenait la conversation. L’un d’entre nous, plus sensible au canons occidentaux, a essayé de dire quelque chose qui diminue la g?ne de l’épisode: "nous sommes tous si fatigués et il fait tellement chaud que nous ne sommes m?me plus capables de faire la conversation…" Et Süleyman Demirel, sans précipitation, de dire: "c’est tr?s bien ainsi, au fond nous nous sentons bien, nous nous détendons, ce n’est pas obligatoire de faire un effort qui nous tire de cet état". C’est une autre mentalité, il est clair, et un autre cérémonial, un autre canon comportemental. Une tablée de diplomates européens o? l’on se tairait est inimaginable. Il y a toujours assez de natures volubiles et assez d’administrateurs appliqués qui ont quelque chose ? dire, quelque chose ? apprendre, une question ? poser, ou s’ils n’en ont pas, ils font toujours l’effort d’inventer quelque chose.
Le discours du diplomate ou de l’homme politique balkanique est aussi différent de celui de son homologue occidental ou américain; il s’en distingue, je dirais, quant au point de vue. Il m’a semblé que le diplomate du Sud-Est parle beaucoup plus en son nom propre que celui de l’Ouest, qui est plus codifié quant ? son langage. Le dernier doit transmettre un message travaillé par les technocrates, qui a sa cohérence et sa rigueur. L’homme politique du Sud-Est est, du bon et du mauvais côté, moins prévisible. Parfois du mauvais côté parce qu’il y a aussi des impulsions mal placées ou qui ne m?nent ? rien de productif dans un débat de politique internationale. Mais aussi du bon côté, parce que son discours sort le plus souvent du canon et des conformismes diplomatiques usuels. Je me souviens par exemple du ministre grec des affaires étrang?res d’une certaine période, Pangalos, qui était aussi une figure pittoresque: un homme massif, possesseur d’une voix puissante; il avait des interventions tr?s prégnantes dans lesquelles d’habitude il mettait en valeur des épisodes d’expérience personnelle. C’est pourquoi son langage et ses interventions tenaient plus du genre "tacla" que du genre "debate". D’autre côté, je dois remarquer qu’il existe aussi, dans le discours des diplomates, des hommes politiques sud-est européens une arrogance latente, un complexe de supériorité latent qui traduit des complexes d’infériorité souterrains, ce qui leur donne parfois l’air de venir parler au nom d’une expérience, d’une ancienneté, d’une culture et une religion qui dépassent de beaucoup les fonctionnalismes du monde occidental; qu’ils représentent "la voix des origines".
Ce qui peut ?tre tr?s désagréable. Ils sont susceptibles et en m?me temps provinciaux néanmoins; tout en essayant de se faire valoir ? côté de ceux qui sont au centre, ils veulent aussi imposer leur autonomie et leurs propres valeurs. Il y a également dans le discours balkanique des accents nationalistes plus puissants que dans le discours diplomatique européen, qui est plus aseptisé. C’est un spectacle compliqué, mais distinct en tout cas.
Par malheur, d’autre côté, la sensation la plus fréquente dans les relations des diplomates de l’Ouest avec ceux de l’Est était qu’il s’agissait d’une relation non pas de subordination au sens hiérarchique, mais néanmoins d’une relation de type centre-périférie. On avait la sensation que la décision ne vous appartenait pas, m?me si on était invité aux débats; on avait la sensation que l’effort des partenaires occidentaux n’était pas celui d’accueillir votre contribution ou votre proposition, mais surtout de vous faire accepter leur point de vue et la décision qu’ils avaient déj? adoptée. Je me rappelle un épisode caractéristique, d’un débat des ministres des affaires étrang?res de la communauté euro-atlantique qui réunissait aussi les représentants des pays candidats ? l’OTAN et ceux des pays impliqués dans le conflit au Kosovo. La conférence était abritée par une ville allemande, je crois. Le programme prévoyait une séance des ministres des pays membres de l’OTAN, des représentants proprement-dits, qui délibéraient et prenaient des décisions ; ensuite nous allions ?tre invités, nous-aussi, pour ?tre informés et pour exprimer notre point de vue au cours d’un déjeuner de travail; enfin, la réunion devait communiquer ses résultats par une conférence de presse. Du fait que le débat proprement-dit s’est beaucoup prolongé, il y avait le risque de faire sauter l’heure de la conférence de presse, qui devait absolument ?tre respectée parce qu’il y avait des journalistes du monde entier qui devaient y participer. Et alors, les représentants des pays de l’OTAN ont proposé de faire d’abord la conférence de presse et apr?s seulement nous rencontrer au déjeuner commun, au cours duquel nous allions ?tre informés et on allait demander notre opinion. Or, une conférence de presse n’a de sens qu’en tant qu’annonce et commentaire de résultats finaux. Ce qui nous a amené tous, et je crois de façon légitime, ? protester envers cet éventuel changement de programme. Une conférence de presse qui se déroule avant le dialogue avec les représentants des autres pays aurait faire croire que nous n’étions l? en effet que pour la décoration et qu’au fond ce que nous avions ? dire n’était pas important. Eux, ils ont fini par céder, ils se sont rendu compte que cela ne se fait pas; mais il s’agissait plus de politesse et d’un respect des conventions, que d’une conviction authentique. Ils ont accepté de devancer le déjeuner, que nous discutions rapidement pour que la conférence de presse puisse nous inclure plus ou moins. M?me si, pratiquement, nous ne répondions jamais ? des questions, car la conférence de presse avait comme interlocuteurs les leaders du groupement, ce qui s’appelait le "groupe de contact".
Ce que je veux montrer, c’est que, m?me si on demandait notre opinion, je n’avais que rarement l’impression que la décision en avait tenu compte ou qu’elle attendait cette opinion pour se former. C’est le rapport de forces qui a toujours existé entre les grands et les petits pays, entre les pays puissants et les pays faibles, et je ne crois pas que ce soit une bonne forme d’orgueil que l’on se lamente l?-dessus. L’essentiel, je crois, c’est que l’opinion des derniers se fasse entendre et, lorsqu’il y a quelque chose ? dire, que ce soit dit de façon prégnante et précise. C’est ainsi qu’apparaissent et apparaîtront inévitablement des épisodes o? le dialogue sera plus harmonisé, plus équilibré.
A.M.
Les rares occasions o? les chercheurs des pays balkaniques se rencontrent pour des raisons professionnelles se situent ? Paris, Viennes, Berlin, en Amérique… Le New Europe College, en tant qu’Institut d’Etudes Avancées, fera démarrer, en automne 2001, un programme de bourses balkaniques, ce qui représente une possibilité organisée de connaissance réciproque des élites de cette région.
Andrei Plesu
En effet, nous avons pris cette décision, et nous avons également trouvé le soutien financier aupr?s d’organismes qui sont d’accord avec notre projet, ? savoir d’utiliser Bucarest, le New Europe College pour une communication plus substantielle et plus réguli?re avec des représentants des scientifiques du Sud-Est de l’Europe. Nous voudrions que Bucarest devienne un centre régional pour un dialogue interdisciplinaire et inter-ethnique, disons, focalisant sur l’Europe de Sud-Est. Les raisons qui nous ont fait penser ? un tel projet sont de plusieurs types. Nous avons voulu d’abord sortir de l’idiomatique, pour ainsi dire. Nous sommes strictement concentrés, ici au NEC, sur le monde scientifique roumain, m?me si nous avons des invités étrangers, m?me si nous organisons des conférences et des symposiums internationaux. Or, nous avons souhaité acquérir aussi une dimension supra-nationale. D’autre part, nous ne voulons pas devenir un endroit comme Berlin ou Budapest, o? sont impliqués des boursiers du monde entier. Nous avons voulu mettre l’accent sur le monde Sud-Est européen et il y a quelques raisons ? cette option. Dans un Institut d’études avancées "classique", ce monde est plutôt négligé. Statistiquement, il y a dans tous les Centres d’Etudes Avancées du monde, la préoccupation de faire inclure aussi, dans leurs programmes, des représentants du Sud-Est européen: ce serait bien d’avoir un albanais, un roumain, un bulgare… Mais, quand quelqu’un de cette région serait invité, c’est par rapport aux probl?mes "actuels" qui préoccupent l’Occident. On invite un spécialiste de la région pour le th?me du Kosovo, pour le probl?me du nationalisme, pour le probl?me des minorités, pour des sujets circonscrits de façon tr?s précise. Or, dans le monde scientifique Sud-Est européen, il y a s?rement dans tous les domaines des savants tr?s intéressants, non identifiés, et qui ont bien moins de chances d’entrer dans un circuit international. Il doit aussi y avoir des théologiens intéressants, des archéologues intéressants, des économistes intéressants… Notre intention est d’identifier de tels spécialistes, de les inviter ? Bucarest pour des bourses de 10 mois, de les mettre en contact, entre eux et avec nos chercheurs. Nous souhaiterions aussi créer l’habitude d’un dialogue inter-ethnique dans cette région, habitude qui est tr?s nécessaire sur un fond aussi tendu que celui de nos jours. Les troupes KFOR de l’OTAN ne sont pas les seules ? pouvoir emp?cher les conflits dans la communauté balkanique, mais aussi les élites respectives de chaque Etat, qui, sans avoir besoin d’autres "troupes" que l’administration du NEC, viendront dialoguer ? Bucarest.
S’il s’agit de parler du rôle de la Roumanie dans les Balkans, je dois dire que le projet NEC fait également valoir une certaine image que nous avons de notre situation particuli?re. C’est un fait que Bucarest, la Roumanie, se trouvent en quelque sorte ? l’intérieur de l’espace balkanique – par la Valachie notamment -, mais que, d’autre part, nous ne sommes pas directement les membres de cette communauté. Nous en sommes aussi bien ? l’intérieur qu’? l’extérieur, nous sommes ? la fronti?re. Nous nous trouvons au nord du Danube et je m’amuse parfois ? dire que nous sommes une sorte de Scandinavie des Balkans: par la suite, nous pouvons abriter des tentatives de conciliation ou de dialogue, du fait que nous autres, par effet de voisinage, nous comprenons mieux que quiconque le paysage spécifique de ce monde, mais par l’extériorité nous gardons une certaine objectivité et une certaine distance. D’ailleurs, il y a chez nous une tradition pour ce type d’action, illustré par exemple par N. Titulescu. Il s’agit d’une troisi?me Conférence balkanique, qui a eu lieu en 1932 ? Bucarest; elle a systématisé ? ce moment-l? les probl?mes régionaux par le projet d’un pacte balkanique, qui allait ?tre signé deux ans plus tard ? Ath?nes. Il y a donc des précédents, des situations o? la Roumanie a assumé la responsabilité d’essayer d’harmoniser une région qui, de temps en temps, a des probl?mes. Dans la ligne de cette m?me attitude, nous avons lancé ce projet pour lequel l’an 2001 est un an pilote.
*
J’ai toujours été étonné par le fait que les Balkans prennent parfois une apparence de monde clos, autosuffisant, qui n’a pas assez de disponibilité. Je voudrais dire quelque chose ? la défense de cette région, je voudrais invoquer une coutume balkanique C’est tr?s curieux de voir qu’une boisson tout ? fait centre-européenne – qui est née en Autriche et s’appelle en roumain sprit (prononcé "chpritz", de l’allemand "Gespritztes") – n’a pas eu de succ?s en Transylvanie, qui est beaucoup plus mitteleuropäisch que le reste du pays. Elle a eu du succ?s en Valachie. Mitica, en tant que bucarestois par excellence, est un grand consommateur de sprit. Ce qui montre – si je peux dire ainsi – l’ouverture des Balkans vers les valeurs de la civilisation européenne…